“Sit down and bargain / all you, like grizzled old foxes / we’ll wall you up in a splendid palace /with food, wine, good beds and a good fire / provided that you discuss, negotiate / for our and your children’s lives /may all the wisdom of the universe /converge to bless your minds / and guide you in the maze / but outside in the cold we will be waiting for you. The army of those who died in vain, we of The Marne, we of Montecassino / Treblinka, Dresden and Hiroshima / and with us will be / the leprous and the people with trachoma / the disappeared ones of Buenos Aires / dead Cambodians and dying Ethiopians / the Prague negotiators / the bled dry of Calcutta / the innocents slaughtered in Bologna / Heaven help you if you come out disagreeing / you’ll be clutched tight in our embrace / we are invincible because we are the conquered / invulnerable because already dead / we laugh at your missiles / sit down and bargain / until your tongues are dry / if the havoc and the shame continue / we’ll drown you in our putrefaction.”

Primo Levi (1919-1987) – Pochette de Gold Against The Soul
Extrait du poème de Levi Canto dei morti invano

Primo Levi, né le 31 juillet 1919 à Turin et mort le 11 avril 1987 à Turin, est l’un des plus célèbres survivants de la Shoah.

Juif italien de naissance, chimiste de profession et de vocation, il est devenu écrivain afin de témoigner, transmettre et expliquer son expérience concentrationnaire dans le camp d’Auschwitz, où il a été emprisonné à la Buna au cours de l’année 1944. Son livre le plus célèbre, Si c’est un homme (Se Questo è un Uomo, publié aux États-Unis sous le titre de Survival in Auschwitz) a été décrit comme “l’une des œuvres les plus importantes du vingtième siècle”.

Auteur désormais reconnu, il a diversifié sa production littéraire, écrivant des histoires courtes, poèmes et romans.

Primo Michele Levi naît dans le quartier de la Crocetta à Turin le 31 juillet 1919, 78 Corso Re Umberto dans une famille juive de la moyenne bourgeoisie. De ses origines juives sépharades, il retient surtout les figures de ses ancêtres dont les attitudes et paroles sont devenues proverbiales, et leur dialecte judéo-piémontais, qu’il qualifie de langue hybride, fortement comparable au yiddishdés par son évolution. Conservant les traditions, comme les fêtes juives, il leur arrive, assez fréquemment, d’enfreindre avec plus ou moins de remords les lois de la cacheroute.

Son père Cesare, ingénieur et lecteur avide, travaille pour la firme Ganz, et passe beaucoup de temps en Hongrie où la firme était basée. Sa mère, Ester “Rina” Luzzati a fait ses études à l’Istituto Maria Letizia, est elle aussi friande de livres, parle couramment le français et joue du piano. Leur mariage avait été arrangé par le père de Rina, qui leur a offert la “maison familiale”, l’appartement de la distinguée Via Re Umberto maintes fois évoquée dans l’œuvre de Primo Levi, où il est né, a vécula plus grande partie de sa vie, et est mort.

Sa sœur, Anna Maria, naît en 1921. Ils ont été proches toute leur vie.

En 1925, il entre à l’école primaire Felice Rignon à Turin. De constitution délicate, il est mal dans sa peau, mais excellent sur le plan scolaire. Son état de santé lui impose de longues périodes d’absence, durant lesquelles son instruction se fait à domicile par les bons soins d’Emilia Glauda puis Marisa Zini, la fille du philosophe Zino Zini. Il passe ses étés avec sa mère dans les vallées au sud-ouest de Turin, où Rina louait une ferme. Son père, éprouvant peu de goût pour la vie campagnarde, demeure à Turin, où il peut s’adonner librement à ses infidélités.

En septembre 1930, il entre au Gymnase Royal Massimo d’Azeglio avec un an d’avance sur l’âge requis. Étant le plus jeune, le plus petit et le plus intelligent de sa classe, en plus d’être le seul Juif, il est fréquemment brimé par ses camarades. Il suit également, moins par conviction que par respect des traditions, une formation de deux ans au Talmud Torah de Turin pour chanter à la synagogue lors de sa Bar Mitzva, qui a lieu en août 1932.

En 1933, il est inscrit, comme beaucoup de jeunes Italiens, dans le mouvement des Avanguardisti des jeunesses fascistes. Il parvient à éviter les exercices de maniement du fusil en rejoignant la division de ski, ce qui lui permet de passer chaque samedi de la saison d’hiver sur les pentes au-dessus de Turin. Adolescent, Primo Levi est sujet à des infections pulmonaires à répétition, qui ne l’empêchent pas de manifester du goût pour les activités physiques, et de participer à des compétitions d’athlétisme clandestinement menées avec des amis dans un stade de sport abandonné.

En juillet 1934, à l’âge de 14 ans, il présente l’examen d’admission au liceo classico Massimo d’Azeglio et y est reçu en candidat libre. Ce lycée a été connu pour avoir des professeurs anti-fascistes affirmés, parmi lesquels Norberto Bobbio et, pendant quelques mois, Cesare Pavese, qui deviendra plus tard l’un des romanciers les plus connus d’Italie. Bien que n’étant plus le seul Juif de sa promotion, Primo Levi demeure la bête noire de ses condisciples. C’est en lisant Concerning the Nature of Things de William Henry Bragg qu’il se découvre une vocation de chimiste, souhaitant par le biais de cette science découvrir les secrets du monde. Levi est diplômé de l’école en 1937, mais mis en cause pour avoir ignoré une convocation de la Marine Royale Italienne la semaine précédant ses examens, et peut-être pour des raisons d’ordre antisémite, il devra repasser son diplôme, à la fin de l’été 1938.

En octobre de la même année, il s’inscrit à l’Université de Turin, pour étudier la chimie. Les quatre-vingts candidats durent passer un examen oral, ce qui a réduit leur nombre à vingt. Primo Levi est admis en février après avoir suivi le cursus de chimie à plein temps.

Bien que l’Italie soit un pays fasciste et que ce régime promulgue des lois antisémites, il n’y a pas de véritables discriminations envers les Juifs dans les années 1930. En effet, la communauté juive italienne est historiquement l’une des plus assimilées par son pays d’accueil, et les Italiens non-Juifs, sans farouchement les apprécier ni particulièrement les détester, ignorent ou contournent toute loi raciale, par esprit d’opposition aux Allemands qu’ils rendent, à tort, responsables de ces lois. Cependant, en 1938, le gouvernement fasciste déclare que les Juifs sont une impureté au sein du peuple italien, et promulgue en juillet de cette année des lois raciales, dont l’une a pour effet de restreindre avant d’interdire totalement aux citoyens juifs de s’inscrire dans les écoles publiques. Toutefois, les Juifs ayant déjà entamé leurs études sont autorisés à les poursuivre, ce qui est le cas de Primo Levi.

En 1939, Primo Levi commence à pratiquer activement la randonnée en montagne, que lui apprend son ami Sandro Delmastro, futur héros de la lutte partisane. Tous deux passent de nombreux weekends sur les montagnes au-dessus de Turin. L’exercice physique, le risque, la lutte contre les éléments lui fournissent une soupape de décompression par rapport à toutes les frustrations qu’il rencontre dans la vie. S’ajoutent bientôt à celles-ci les bombardements de Turin, qui commencent quelques jours après que l’Italie a déclaré la guerre à la Grande-Bretagne et la France, et le cancer du côlon qui se déclare chez son père et le cloue au lit.

Du fait de la montée croissante du fascisme, et des lois antisémites, Primo Levi éprouve de fortes difficultés à trouver un superviseur pour sa thèse de fin d’études, qui porte sur l’inversion de Walden, une étude sur l’asymétrie de l’atome de carbone. Finalement chaperonné par le Docteur Nicolo Dallaporta, il obtient son diplôme en été 1941 avec la plus haute mention, ayant en outre soumis des études sur le rayonnement X et l’énergie électrostatique. Cependant, son diplôme mentionne que le docteur Primo Levi est “De race juive”, et les lois raciales ne lui permettent pas de trouver un emploi approprié.

En décembre 1941 son ancien appariteur, Caselli, lui obtient un poste dans une mine d’amiante de San Vittore. Le projet dont il a la charge est d’analyser la teneur en nickel des résidus de la mine et d’en optimiser l’extraction, un défi qu’il accepte avec plaisir, bien qu’il se doute qu’en cas de succès, il contribuera à l’effort de guerre allemand, qui a besoin de nickel pour l’industrie de l’armement. Pour cause de secret militaire, Primo Levi doit travailler sous un faux nom, avec de faux papiers. C’est au cours de son séjour à la mine qu’il rédige ses deux premières histoires courtes, qui seront réintégrées bien des années plus tard dans le Système périodique.

En mars 1942, tandis qu’il travaille à la mine, son père Cesare Levi meurt.

En juin 1942, la situation ne pouvant évoluer davantage à Turin, Primo Levi quitte la mine et tente sa chance à Milan. Recruté par la firme suisse de A. Wander sur un projet d’extraction d’un composé anti-diabétique d’extraits végétaux, grâce à une ancienne camarade de l’université de Turin, Primo Levi y est engagé, les lois raciales ne s’appliquant pas aux compagnies suisses. Il devient cependant rapidement évident que le projet, s’appuyant sur les élucubrations dépourvues de fondement d’un scientifique proche du IIIème Reich, n’a aucune chance de réussir, mais qu’il n’est dans l’intérêt d’aucun employé que cela se sache.

Un an plus tard, Primo Levi, toujours à Turin, se réunit fréquemment avec un cercle d’amis juifs turinois, écrivant poème sur poème dans son désœuvrement. La situation évolue brutalement en septembre 1943 lorsque Mussolini est démis de ses fonctions et que son remplaçant, le maréchal Pietro Badoglio, signe l’armistice avec les Alliés. Le dirigeant déchu, Benito Mussolini, est rapidement libéré par les Allemands et installé à la tête de la République de Salò, un état fantoche mais d’une extrême violence établi dans l’Italie du Nord occupée par l’Allemagne. Les opposants au fascisme exhortent les Italiens à la révolte active.

Primo Levi rentre à Turin pour découvrir que sa mère et sa sœur se sont réfugiées dans leur maison de campagne La Saccarello dans les collines hors de Turin. Ils embarquent tous pour Saint-Vincent dans la vallée d’Aoste où ils peuvent se cacher mais, poursuivis par les autorités, ils se réfugient à Amay dans les Colle di Joux. Amay se trouve sur la route de la Suisse, et est empruntée par les Alliés et les réfugiés qui fuient les Allemands. Les mouvements de la Résistance italienne deviennent de plus en plus actifs dans la zone occupée. Primo Levi et quelques camarades prennent le chemin des Alpes et rejoignent en octobre le mouvement partisan Giustizia e Libertà, d’orientation libérale.

Inexpérimenté, bénéficiant d’une publicité qu’il ne mérite pas, son petit détachement est infiltré par un agent des forces fascistes. Celui-ci prend la tête d’une rafle de la milice fasciste le 13 décembre 1943 à Brusson, dans le Val d’Aoste. Cet agent parvient également au cours d’interrogatoires éprouvants à faire avouer à Primo Levi qu’il est juif. Celui-ci est donc transféré dans le camp d’internement des Juifs de Fossoli, près de Modène, où il demeure deux mois, après laquelle période il est déporté en février 1944 à Auschwitz.

La déportation de Primo Levi dans le camp d’extermination d’Auschwitz est l’événement central de son existence, devenant le principal thème de son œuvre, mais aussi l’aune à laquelle il mesure les événements ultérieurs de sa vie.

Le 11 février 1944, les 650 “pièces” du camp de Fossoli sont transportées à Auschwitz dans douze wagons à bestiaux surchargés. L’espérance de vie d’un prisonnier ayant échappé à la Selektion qui désigne d’emblée les personnes destinées à la chambre à gaz est de trois mois. De ces 650 Juifs italiens, seuls vingt reverront l’Italie.

Lévi est assigné au camp de Monowitz, un des camps auxiliaires d’Auschwitz dont la principale mission est de fournir la main d’œuvre au chantier de construction d’une usine de caoutchouc appartenant à IG Farben, la Buna. Soumise à de nombreux bombardements, l’usine de la Buna n’entrera jamais en activité.

Levi attribue sa survie à une “concaténation de circonstances”, dont la moindre n’est pas d’avoir été déporté à une période où il avait été décidé de rallonger quelque peu la vie des prisonniers et d’arrêter les exécutions arbitraires. Possédant quelques notions d’allemand de par sa formation scientifique, il parvient à l’aide d’un prisonnier italien plus expérimenté (qu’il paye en rations de pain) à les développer et à s’orienter dans la vie du camp sans trop attirer l’attention des Prominente, les prisonniers privilégiés du système ; sa formation professionnelle lui permet d’obtenir à partir de novembre 1944 un poste relativement privilégié d’assistant dans le laboratoire de l’usine de production de caoutchouc de la Buna ; surtout, il reçoit de Lorenzo Perrone, un civil italien, maçon de son état, une ration de soupe lui permettant de survivre jusqu’à l’évacuation du camp devant l’avancée du front soviétique. Lors de celle-ci, Primo Levi, atteint de scarlatine, est abandonné à son sort dans l’infirmerie du camp au lieu de partir pour la marche de la mort, où meurent la plupart de ses compagnons. Il parvient à survivre grâce à deux camarades de chambrée. Le 27 janvier, alors qu’ils partent enterrer le premier mort de leur chambre, ils sont libérés par l’Armée rouge.

Primo Levi ne regagnera cependant pas Turin avant le 19 octobre de cette année, après avoir passé un certain temps dans un camp soviétique pour anciens prisonniers des camps, et au terme d’un long périple en compagnie d’anciens prisonniers de guerre italiens capturés sur le front russe. Il traverse en train la Pologne, la Russie, la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne.

Revenu à Corso Re Umberto, où personne ne l’attendait, Levi est méconnaissable. Vêtu d’un vieil uniforme de l’Armée rouge, la malnutrition a bouffi son visage, mangé par une barbe hirsute. Si les mois suivants lui permettent de se reconstituer physiquement, de prendre contact avec des survivants et de chercher du travail à Milan, il est traumatisé par son expérience concentrationnaire, au cours de laquelle ont péri nombre de ses amis et une personne chère à son cœur. Il raconte des histoires d’Auschwitz aux passagers qu’il rencontre dans le train et écrit des poèmes, dont celui qui donnera son titre à son premier livre. Lors de la fête du Nouvel An juif en 1946, il rencontre Lucia Morpurgo qui lui propose de lui apprendre à danser. Primo Levi en tombe amoureux.

Le 21 janvier 1946, il commence à travailler à la DUCO, une compagnie de peintures et vernis située en dehors de Turin. Les communications ferroviaires sont si pauvres qu’il passe la semaine dans le dortoir de l’usine, écrivant ses souvenirs sans relâche. C’est là qu’il écrit le premier jet de Si c’est un homme, sans avoir toutefois l’intention d’en faire un livre. D’abord tragique, son écriture sur le Lager devient sous l’influence de ses sentiments pour Lucia celle d’un scientifique, délaissant le témoignage à la première personne pour l’analyse et la tentative de description avec lucidité et détachement. Il écrit sur tous les bouts de papier qui lui tombent sous la main, y compris les tickets de train. À la fin de février, il possède dix pages sur les dix jours séparant le départ allemand de la libération du camp par l’Armée rouge. Il écrit ce qui sera son livre pendant les dix mois qui suivent.

Le 22 décembre 1946, le manuscrit est complété. Lucia, qui lui a entre-temps retourné ses sentiments, l’aide à l’éditer sous une forme plus fluide. En janvier 1947, Primo Levi propose le manuscrit aux éditeurs, mais les blessures ne sont pas encore cicatrisées, et il n’a pas de passé littéraire lui garantissant une réputation d’auteur. Un ami de sa sœur lui permet d’être édité chez Franco Antonicelli, éditeur amateur et anti-fasciste ardent.

En juin 1947, Primo Levi démissionne brutalement de DUCO et s’associe à un vieil ami, Alberto Salmoni, pour diriger un bureau de consultation en chimie, dont les locaux sont situés au dernier étage de la maison des parents de Salmoni. Ses expériences professionnelles de cette époque donneront matière à des ouvrages ultérieurs. Il gagne sa vie en fabriquant et fournissant du chlorure d’étain pour des ateliers de miroiterie, livrant le composé instable en triporteur jusqu’au bout de la ville. De même, les tentatives de fabriquer des rouges à lèvre à partir d’excreta reptiliens et de l’émail coloré pour enduire les dents seront racontés dans des histoires courtes. Les accidents dans le laboratoire emplissent la maison Salmoni d’odeurs désagréables et d’émanations corrosives.

En septembre 1947, Primo Levi épouse Lucia Morpurgo. Un mois plus tard, le 11 octobre, Si c’est un homme est tiré à 2500 exemplaires. En avril 1948, alors qu’il attend son premier enfant, Primo Levi décide d’interrompre sa carrière de chimiste indépendant et postule dans l’entreprise familiale de peintures et vernis de Federico Accatti, dont les produits sont commercialisés sous le nom de SIVA. En octobre 1948 naît Lisa Levi.

Bien que sa vie se soit indéniablement améliorée, le passé subsiste et se rappelle souvent, particulièrement lorsque l’un de ses amis d’Auschwitz a des ennuis ou meurt. Parmi ceux-ci, Lorenzo Perrone, le bienfaiteur de Primo Levi au Lager ; incapable de surmonter le passé, il sombre dans la misère et l’alcoolisme, et meurt suite à sa négligence de lui-même en 1952, malgré les nombreux efforts de Levi pour le tirer de cette vie de débauche. Autre sujet de détresse, Auschwitz, au lieu de rentrer dans l’histoire, semble s’enfoncer dans un oubli voulu par ceux qui l’ont perpétré comme ceux qui l’ont subi, et sa dimension échappe au monde.

En 1950, ayant fait la preuve de son talent chez Accatti, il est promu directeur technique de SIVA. En sa qualité de chimiste principal de SIVA, et de sa fonction de résoudre les difficultés techniques, il réalise de nombreux voyages en Allemagne ou il rencontre des homologues allemands du monde professionnel et scientifique. Il prend soin de porter des chemises à manches courtes, laissant paraître son matricule d’Auschwitz tatoué sur son avant-bras ; il les amène souvent sur le terrain de la dépravation des nazis et du manque de repentir et de recherche de rédemption manifesté par la plupart des Allemands, y compris de nombreux agents de l’exploitation de la main-d’œuvre esclave des camps.

Il milite également activement pour ne pas laisser le souvenir des camps s’éteindre, visite Buchenwald en 1954 lors du neuvième anniversaire de la libération des camps nazis, ainsi que les années suivantes, répétant inlassablement le récit de son vécu. En juillet 1957 naît son fils Renzo, probablement nommé d’après son sauveur, Lorenzo Perrone.

En dépit de critiques positives, dont celle d’Italo Calvino dans L’Unità, seules 1500 copies de Si c’est un homme s’écoulent et Primo Levi est déjà catalogué comme auteur unius libris. Il devra attendre 1958 pour qu’Einaudi l’édite dans une édition revue. En 1958 également, John Stuart Woolf traduit, en collaboration étroite avec Levi, Si c’est un homme en anglais. En 1959, Heinz Riedt en fait de même en allemand, sous la surveillance serrée de l’auteur. Cette traduction s’accompagne d’une préface ; l’un des buts de Levi en écrivant son livre ayant été de faire prendre conscience à la nation allemande de l’ampleur des actes commis en son nom, et d’en accepter la responsabilité au moins à titre partiel, elle revêt pour lui une importance particulière. Quarante lecteurs allemands lui écriront et seront, à l’exception de Herr T.H. qui tente une justification teintée de révisionnisme, accueillis avec sympathie. C’est également cette version que lira le docteur Müller, l’un des civils que Levi avait le plus souvent rencontrés à la Buna.

Levi a commencé à écrire La Trève, l’histoire de son retour mouvementé en Italie, en 1961 et l’a publié en 1963, presque seize ans après son premier livre. Le succès a été au rendez-vous, l’auteur se voyant décerner la même année le premier Prix Campiello. La réputation de Levi, auteur de Si c’est un homme mais aussi de nombreux articles à La Stampa, le journal de Turin, allait grandissant. C’est aussi à cette époque qu’il a commencé à varier ses sujets littéraires, évoquant notamment l’Italie d’avant-guerre, la résistance au fascisme et son métier de chimiste.

Il a connu en 1963 son premier épisode dépressif majeur. Père de deux enfants, responsable d’un travail important, figure publique effectuant de nombreux voyages, il demeurait tourmenté par son passé. De plus, l’on ignorait à l’époque le lien entre stress, anxiété et dépression. Les traitements prescrits au cours des années ont été d’efficacité variable, et non dépourvus d’effets secondaires.

En 1964, il collabore à une émission radiophonique de la RAI basée sur Si c’est un homme. En 1966, le livre est adapté au théâtre. Il publie deux volumes de courts récits de science-fiction, Storie naturali (Histoires naturelles, 1966) et Vizio di forma (Vice de forme, 1971), sous le nom de plume de Damiano Malabaila, où il explore des questions éthiques et philosophiques, imaginant l’impact sur la société d’inventions que beaucoup auraient jugées bénéfiques, mais en lesquelles lui voit des implications sérieuses. Certaines de ces histoires inspireront par la suite plusieurs scénarios de films de science-fiction dont Total Recall.

En 1974, il prend une semi-retraite de la SIVA afin de se consacrer à l’écriture et de se libérer de la responsabilité de l’usine.

En 1975 paraît une collection des poèmes de Levi sous le titre de L’osteria di Brema. Il écrit également deux autres mémoires fort bien accueillis, le Système périodique, faisant référence avec une ironie propre à l’auteur au tableau périodique de Mendeleev, où chaque élément recèle un moment de la vie du chimiste juif turinois, et, en 1978, Lilith, où il revient sur des personnages et moments d’Auschwitz qu’il n’a pas évoqués dans ses livres précédents. Le Système périodique a été salué par le Royal Institute de Londres le 19 octobre 2006 comme “le meilleur livre de science jamais écrit”.

En 1978, il écrit le roman La chiave a stella (La Clé à molette). Le livre prend la forme d’un dialogue entre un technicien turinois qui est envoyé en déplacement dans le monde entier pour l’installation de machineries industrielles dans le cadre des grands projets d’ingénierie qui dans les années 1960 et 1970 voyaient les entreprises italiennes souvent protagonistes et l’auteur, lors d’un séjour dans la ville russe ou les deux se trouvaient pour des raisons professionnelles : leurs souvenirs de travail y sont racontés. La philosophie de ce livre est que la fierté du travail bien fait est nécessaire à une vie épanouie. Primo Levi a dû faire face aux critiques proches de la gauche, car dans son approche élégiaque du travail comme moyen d’épanouissement personnel il avait négligé d’évoquer les aspect plus sordides de l’exploitation de la classe ouvrière ainsi que tout élément de critique sociale. Néanmoins, le livre lui a valu le prix Strega en 1979, et un succès auprès des lecteurs à l’avenant.

En 1984, il écrit son autre roman, Se non ora, quando? (Maintenant ou jamais), s’inspirant d’une rencontre, brièvement mentionnée dans La Trève avec un groupe de sionistes qui avaient accroché leur wagon au train des rapatriés italiens. Maintenant ou Jamais relate les tribulations d’un groupe de partisans juifs évoluant derrière les lignes allemandes durant la Seconde Guerre Mondiale, cherchant à lutter contre l’occupant et survivre. Lorsque l’idée de gagner la Palestine et de participer à la construction du foyer national juif devient clairement leur objectif, l’équipée gagne la Pologne puis l’Allemagne, avant que les survivants du groupe ne soient officiellement reçus dans un territoire aux mains des Alliés en tant que personnes déplacées. Ils parviennent à rejoindre l’Italie, pénultième étape sur le chemin de la Palestine. Le roman est récompensé par les prix Campiello et Viareggio.

Primo Levi est alors au faîte de sa célébrité en Italie. La Trève est incluse dans le programme scolaire italien. Si c’est un homme est également suivi d’un carnet résultant des discussions avec les étudiants. Il se lit également à l’étranger. En 1985, il se rend en Amérique pour un cycle de conférences de 20 jours, qui l’éprouve fortement. En revanche, l’Union Soviétique boude ses livres, où les soldats russes sont présentés trop humains par rapport au canon héroïque des Soviets. En Israël, où la société israélienne ne prend pleinement conscience de l’ampleur de la Shoah qu’avec le procès d’Eichmann à Jérusalem et est longtemps ambivalente face à ces Juifs dont on dit qu’ils se sont laissés mener à l’abattoir sans résistance, ses livres ne seront traduits qu’après sa mort.

En 1985 paraît un recueil d’articles précédemment publiés dans la Stampa, sous le titre L’altrui mestiere (inclus en français dans L’asymétrie et la vie). S’y trouvent des fictions courtes, des réflexions sur des curieux phénomènes naturels, ou des revues de livre. Parmi ces dernières figure son analyse de l’autobiographie de Rudolf Höß, insérée en introduction à la publication de l’édition italienne. Il y dénonce la tentative faite par Höß pour se reconstruire un passé d’exécutant servile, entré au NSDAP par enthousiasme, arrivé à Auschwitz par ignorance et tentant d’obéir aux ordres avec conscience.

En 1986, il publie I sommersi e i salvati (Les naufragés et les rescapés). Écrit “quarante ans après Auschwitz”, le livre revient sur son expérience concentrationnaire, d’un point de vue analytique plutôt que biographique, s’interrogeant sur la fidélité de la mémoire, tentant de comprendre la “zone grise”, dans laquelle se trouvait les prisonniers des camps collaborant au régime, de la place de l’intellectuel à Auschwitz. Comme dans ses autres livres, il n’émet pas de jugement, présente les faits et pose les questions.Également en 1986, il publie un autre recueil, Racconti e saggi (également inclus dans L’asymétrie et la vie).

En avril 1987, il travaille sur une autre sélection d’essais appelés Le Double Lien, qui prennent la forme d’une correspondance épistolaire avec La Signorina. Ces essais portent sur des sujets très personnels. Cinq ou six chapitres du manuscrit existent. Carole Angier, qui a consacré une biographie à Primo Levi, écrit en avoir lu quelques-uns, mais la majorité, distribuée par Levi à des amis proches, n’a pas été divulguée au public, et certains pourraient même avoir été détruits.

Primo Levi meurt le 11 avril 1987 dans une chute qu’il a fait dans l’escalier intérieur de son immeuble. Pour certains, la chute aurait pu être volontaire.

La plupart de ses biographes (Angier, Thomson) abondent dans le sens du légiste, qui a conclu que Levi a commis un suicide. Lui-même avait déclaré souffrir de dépression ; des facteurs de risque auraient pu être sa responsabilité envers sa mère et sa belle-mère, le fait de partager le même logement et son passé.

Cependant, un sociologue d’Oxford, Diego Gambetta, a établi douze ans plus tard un dossier détaillé remettant en cause ce qu’il considère comme un lieu-commun n’étant étayé ni par des faits ni par des preuves indirectes. Levi n’a pas laissé de lettre de suicide, et n’a jamais fait part d’idées noires ; des documents et témoignages semblent par contre indiquer qu’il avait des projets au temps de sa mort. Gambetta penche donc pour une mort accidentelle.

La question de la mort de Primo Levi est importante, son œuvre étant communément interprétée comme une puissante affirmation de la vie face à des puissances violentes et guerrières organisées : le fait qu’il soit mort volontairement ou par accident constitue donc un commentaire final sur la validité de son propre message, lucide, positif et humaniste. L’interprétation d’Elie Wiesel, qui défend la thèse du suicide, a été acceptée jusqu’à ce jour, sans que l’on sache encore si elle se base sur des faits ou sur une intuition personnelle.

Primo Levi a écrit Si c’est un homme car survivre et témoigner sont pour lui inextricablement liés. Lisant de nombreux témoignages, assistant à de nombreuses réunions d’anciens déportés, se rendant dans plus de 130 écoles, il devient une figure symbolique non seulement de la victime juive du fascisme italien mais aussi et surtout de la lutte contre le fascisme.

Selon Levi, les agents de la Shoah ont, outre leur tentative d’annihilation totale d’un peuple indépendamment par une race dite supérieure, sciemment calculé que celle-ci tomberait dans le déni ou l’oubli une fois la guerre terminée, alors qu’il s’agissait, et Primo Levi le répète à plusieurs reprises, d’un terrain expérimental pour une entreprise hautement organisée et mécanisée, qui a poussé la récupération des sous-produits jusqu’à l’utilisation des cendres produites par la crémation des corps pour construire des routes. Le camp d’Auschwitz n’était pas un acte isolé mais un prototype qui aurait été appliqué à l’Europe entière si Hitler avait gagné la guerre; il demeurerait de toute façon une caricature paroxystique mais fidèle des règles féroces du capitalisme moderne. Il lutte donc farouchement auprès du public, et de la jeunesse surtout, contre toute tentative de banalisation ou de révisionnisme des camps, décriant le négationnisme de Robert Faurisson, et rejetant toute proposition d’équivalence entre Goulag soviétique et Lager nazi après la publication de l’Archipel du Goulag et autres œuvres d’Alexandre Soljenitsyne à la fin des années 1960. Bien qu’il s’agisse effectivement de “deux types d’enfer”, qu’on y soit soumis à des conditions de travail inhumaines, en inadéquation totale avec une pitance dérisoire, Levi estime que leur nature est différente, personne n’étant censé sortir du Lager, alors que ce n’était pas le cas du Goulag, et que la mortalité dans le goulag s’élevait à 30% au pire contre 90-98% dans les camps nazis. De plus, le “crime” d’être Juif ne pouvait être effacé, étant considéré comme affaire de “race”, c’est-à-dire de naissance, plutôt que de religion et, “cas unique parmi toutes les atrocités de l’histoire de l’humanité”, touchait même les enfants qui ont été massacrés par milliers.

Primo Levi, ainsi que la plupart des intellectuels juifs de Turin, connaissait la Bible, mais n’était pas religieux ni croyant. Ce sont les lois raciales du fascisme qui lui font prendre conscience de l’importance que revêt sa judéité. C’est par l’évocation de celle-ci qu’il débute le Système périodique, retraçant un bref historique de ses folkloriques ancêtres juifs piémontais, ainsi que l’anthologie personnelle La Recherche des racines contenant l’extrait du livre de Job, celui qui remet en question les actions d’un Dieu qu’il s’est peut-être inventé, un thème qui revient également dans sa préface au Chant du peuple juif assassiné d’Ytshak Katznelson. Le Juif agnostique qu’il est ne sera tenté de faire appel à Dieu qu’une seule fois, lors d’une selektion. Puis, “réalisant la monstruosité de la chose”, il y renonce tout aussi vite. Et fustige un de ses codétenus qui remercie Dieu de ne pas avoir été “choisi”.

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