Livret de The Holy Bible : En Europe Centrale, des hommes marchent au pas – Réflexion sur The Holy Bible par Keith Cameron

Mai 1994. Tout à coup, tout a pris son sens. Ou peut-être tout est devenu moins absurde. Quand j’ai entendu The Holy Bible pour la première fois, j’ai cru aux Manic Street Preachers. Je ne veux pas dire qu’avant je ne croyais pas en eux, ni que je doutais de leur motivation – parfois il semblait que la seule chose qui maintenait l’union de leurs disques était une réserve colossale de sincérité – mais plutôt, j’ai ressenti un lien profond avcec cette musique, qui n’existait tout simplement pas auparavant.

D’un côté, cela aurait pu être parce que l’alignement sonore de ce disque coïncidait plus avec mes propres goûts. Leurs deux albums précédents, bien que de contenu lyrique subversif et d’intention générale ambiguë, abondaient en fanfaronnades énormes, en gestes rock classiques. Il n’y a aucun mal à cela, mais le maintien chétif et la simple présentation de The Holy Bible paraissait immédiatement plus satisfaisant. Tout comme leur dernière esthétique visuelle. Le camoufflage et les uniformes semblaient évoquer soit une guérilla ou Echo and The Bunnymen période Shine So Hard : esprit d’opprimés, ego individuel ou bien collectif asservi, des dieux du rock misanthrope avec des airs vertueux.

Je me suis également demandé si oui ou non je croyais énormément en cette musique parce que, instinctivement, elle semblait être une expression plus vraie de la nature du groupe. Pour moi, les Manics n’avaient jamais été le plus grand groupe rock’n’roll du monde ou le plus naturellement sordide. Entendre la chanson Yes, cependant, c’était vraiment entendre le son de leur “culture, aliénation et désespoir” : enragé et laid, transcendant et pur, audiblement chargé, avant tout RÉPUGNANT, c’était l’œuvre irréelle des mêmes personnes qui avaient fait Generation Terrorists et Gold Against The Soul – en fait, rétrospectivement, elle donnait plus de sens à ses exercices de lachage de poses évasives – seulement cette fois saisie du sentiment que la récréation était finie.

Écouter Yes aujourd’hui, 10 ans après la première fois, reste une expérience stupéfiante. Les sensibilités psalmodières des Manics sont compactées et corrompues par un crédo musical brutal et minimaliste. Le mètre est contorsionné au point de l’incompréhension, comme si l’auteur se rendait compte qu’il n’a qu’une petite fenêtre du temps pour dire tout ce qu’il a à dire. Quand, de temps en temps, de l’intérieur des mailles hérissées du filet, des lignes sortent en perçant les sens, elles restent là, logées, hantant longtemps après que leur moment soit fini, tels de petits après-coups psychiques : “Je ne sais pas ce dont j’ai peur, ni ce que j’aime”, “Rien ne se passe comme on le veut“, “Tout ce que j’ai aimé ou haï semble toujours me quitter”. Yes, c’est le tabula rasa des Manics, l’un des grands morceaux d’ouverture d’album de tous les temps – parce que c’est effectivement l’album en miniature – défrêchissant tout pour l’avenir et effectivement invalidant tout ce qui est paru avant.

Les préoccupations philosophiques de The Holy Bible se sont de plus en plus inextricablement liées à la disparition subséquente de Richey Edwards et franchement, je me fiche de tirer plus de conclusions studpides de chansons telles que 4st 7lb et Die In The Summertime qu’il n’a déjà été fait. Lire ces paroles vous en dit autant (ou aussi peu) que vous voulez (ou devez) savoir. Pour moi, l’album est mieux consumé comme torrent sonore holistique. Il est son propre monde et dicte sa propre logique. Sur le papier, “Zapruder, le premier à masturber / L’avant-goût mondial de grâce crucifiée” n’a pas de sens, entendre cela dans son véritable contexte est aussi révélatoire que le dénouement de Ne vous retournez pas de Roeg. On n’a pas besoin de savoir que The Intense Humming Of Evil parle de l’Holocauste – Mausoleum aussi, bien que moins littéralement – pour ressentir son impact suppurant. Quand j’entend Archives Of Pain, j’entend la basse de sous-marinier de Jah Wobble qui reprend Blew de Nirvana (à propos, j’ose dire que la version des Manics de Been A Son est la seule reprise de Nirvana enregistrée qui mérite d’être écoutée) et une guitare électrique d’une brutalité incontrôlée. C’est tout simplement ce que je pense du Surveiller et punir de Michel Foucault.

Peu avant la sortie de The Holy Bible, j’ai interviewé James Dean Bradfield et Nicky Wire pour un article du NME. Nous nous sommes rencontrés dans le studio d’un photographe, où ils jouaient une compilation de la musique qu’ils disaient avoir été leur inspiration durant l’enregistrement de l’album : Wire, PiL, Joy Division, Magazine, Simple Minds (quand ils étaient plus Eno que Reno), Bowie période berlinoise et, j’en suis quasiment sûr, les Skids. C’est une liste de devoirs de rigueur aujourd’hui (plus les Skids !) pour tous jeunes doués qui se respectent : très anti-rock (c’est à dire “rock” comme développement de la tradition blues ; dans un autre sens du terme, The Holy Bible déchire comme un séisme en enfer), très Europe Centrale, très Franz F. Très non-américain aussi, ce qui est intéressant, étant donné l’inclusion dans cette édition spéciale 10ème anniversaire du mix américain jusqu’ici inédit de The Holy Bible. Étant donné combien je sentais que ses qualités lo-fi étaient intrinsèques au charme du disque, j’ai approché cet artéfact avec sceptisme, parce que je supposais (à juste titre, s’est-il avéré) que cette version augmenterait le volume de la batterie, du charme et d’une partie des guitares. En fait, je crois qu’il réhausse au moins 50 pour cents des chansons sans diminuer particulièrement la plupart des autres. De façon intéressante, la seule chanson qui bat complètement le mix américain, c’est Faster, l’excellent morceau clef de voûte de l’album, sorti en single, et on pourrait dire la chanson définitive des Manics période Richey. C’est comme si cette chanson, d’une simplicité et d’une efficacité assommante, avec des paroles qui déclamaient l’auteur “plus fort que Mensa, Miller ou Mailer”, qui “crachait du Plath et du Pinter”, était trop pour les talents de remixeur autrement puissants de Tom Lord Alge.

Comme il semble juste qu’un album considéré courramment aussi lugubre et affreux au point à en être inécoutable reçoive la marque d’approbation d’une réédition spéciale 10ème anniversaire, invariable marque d’un statut “classique”. Le fait qu’il sonne aussi frais et sans précédent aujourd’hui qu’il l’était il y a 10 ans suggère que dans 10 ans (et encore 10 ans après) The Holy Bible sonnera tout aussi singulier, tout aussi spécial. C’est un disque vers lequel je reviens sans cesse, remarquant immanquablement quelque chose de nouveau à chaque fois, m’émerveillant encore de la manière dont la musique qui dépeind l’humanité dans des termes aussi stoïques et fréquemment désespérés peut être aussi réconfortante. On me dit qu’une fois j’ai émis l’avis que chaque morceau dessus est un tube potentiel, ce qui, pris au pied de la lettre, pousse un peu mémé dans les orties. Ce que je pourrais dire sans peur de contradiction, c’est un résumé presque parfait (son seul et unique abominable défaut à mon avis, c’est l’utilisation incorrecte de l’apostrophe dans le titre Ifwhiteamericatoldthetruthforonedayit’sworldwouldfallapart, ce qui en dit probablement plus sur ma pédanterie vieux jeu que sur autre chose) de l’essence d’un groupe, d’un genre, pour des raisons trop évidentes, que l’on ne reverra pas. C’est un triomphe de l’art sur la logique ; une justification d’intelligence. Dans No Man’s Land, son traité existentiel et dévastateur de 1974 sur le dégoût de soi, la peur et la vieillesse, Harold Pinter a écrit : “Tout ce qui nous reste est la langue anglaise”. The Holy Bible est aussi important que cela.

Keith Cameron

Traduction – 10 septembre 2006

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