NME – 29 janvier 2005 : “Je pense que nous pourrions bien être l’un des derniers groupes marxistes d’Angleterre”

Dans cette interview inédite de 1994, en exclusivité mondiale, Richey Edwards jete un peu de lumière sur l’état de son mental juste avant la sortie de son chef-d’œuvre condamnée, The Holy Bible.

Je n’oublierai jamais le jour où j’ai interviewé Richey Manic. C’était le 10 mai 1994 et le groupe rendait visite au Portugal pour la première fois. Non pas que c’était une grande affaire pour la plupart des fans portugais de rock : le dernier LP des Manics, Gold Against The Soul, paru en 1993, venait de faire un fiasco total et The Holy Bible n’était pas encore sorti.

J’ai attrapé un train pour Braga (troisième ville du Portugal, lieu du concert) pour discuter avec Richey, interview que j’avais pré-arrangée pour qu’elle paraisse dans le journal portugais pour lequel j’étais freelancer à l’époque. Pour des raisons que je n’ai jamais découvertes, le journal a décidé de ne pas faire paraître l’interview. D’où le fait que ma conversation avec Richey ne voit le jour que plus de dix ans après.

Je suis arrivé dans le hall d’un petit hôtel à l’heure pour mon interview de 10h avec Richey, mais il était toujours couché. Quand, finalement, on m’a fait monter dans sa chambre d’hôtel une heure plus tard, un spectacle inquiètant s’est offert à mes yeux.

La porte s’est ouverte et le solo du guitariste des Doors, Robbie Krieger, sur The End s’est échappé dans le couloir. Quand je suis entré, Richey était allongé sur le lit, en train de fumer, recouvert uniquement d’une couverture blanche. L’unique lumière venait d’une lampe sur sa table de chevet, près du magnétophone où Jim Morrison avait commencé à chanter, ainsi qu’une bouteille de Jack Daniel’s.

Richey a répondu à toutes mes questions dans le calme sur le petit dictaphone placé au milieu de la couverture. Il a même réussi à trouver la force de sourire timidement une ou deux fois. L’interview a duré environ 20 minutes. Je l’ai quitté allongé au lit, volets fermés, enlevant la cassette des Doors qui venait de se terminer durant notre interview. Quand j’ai entendu The Holy Bible quelques mois plus tard, j’ai reçu un coup de poing au ventre. Ce n’est seulement là, et en réécoutant la cassette maintenant, que j’ai réellement saisi la signification de ses propos.

Parle-moi du nouvel album The Holy Bible.
Richey : “Nous avons écrit 12, 13 chansons. Il a été fait très, très rapidement. Notre manager (Philip Hall) est mort en décembre (1993) et nous sommes rentrés en studio en janvier. Petite pièce minuscule, près de là où nous vivons, loin du business musical, juste tous seuls. Nous avons commencé à jouer et les chansons sont venues très rapidement… il y a beaucoup de paroles sur l’album. Personne ne l’a vu en pleine réalisation, juste nous”.

Vous avez enregistré l’album au Pays de Galles. Était-ce un geste délibéré pour s’éloigner de l’influence de l’industrie musicale ?
“Ouais. Nous l’avons enregistré près de là où nous vivons : à dix km environ de notre lieu de naissance. Nous nous connaissons tous depuis l’âge de quatre ou cinq ans, nous sommes un groupe très uni. Et nous nous sommes lassés de la manière dont fonctionne une major. Tu fais des chansons, ils vont chercher des studios et tu passes des mois à attendre avant de pouvoir faire quelque chose. Et nous avons juste pensé : Nous allons le faire comme nous l’avons fait au début et nous sommes entrés dans un petit studio”.

Aura-t-il un son différent ?
“Il sera très différent du dernier disque (Gold Against The Soul), complètement. Parce que je pense que dans un grand studio, tu te fais aspirer par ce son antiseptique car le matos est si bon qu’il fait disparaître chaque défaut. Et ce n’est pas nécessairement une bonne chose”.

Generation Terrorists avait un son bien plus rude que Gold Against The Soul. Est-ce que ce disque est un retour à cela ?
“Il est bien plus dense et rude, il est plus tranchant. Il n’est pas aussi lisse. Je pense que Gold Against The Soul était tout simplement (il s’arrête) lisse, tout avait une surface propre, tout était antiseptique. C’est comme cela qu’était nos vies à l’époque, tu sais. Nous étions signés sur une major et nous voyagions partout, nous séjournions dans des hôtels sympa, nous étions dorlotés et il fallait que cela cesse, je pense. Et cela a été le cas”.

Y aura-t-il un retour aux paroles plus dures, centrées sur des questions politiques et sociales ?
“Oui. Je pense qu’avec (Gold Against The Soul), c’était plus individuel. Beaucoup parlaient des sentiments d’une personne et c’était assez égocentrique. Je ne sais pas si nous allons refaire cela à nouveau. Je pense simplement que dans ce nouveau disque… la condition humaine en général est assez triste. L’année dernière, nous sommes allés à Hiroshima, et l’événement le plus choquant de l’histoire mondiale s’est passé il y a à peine 50 ans et déjà des gens écrivent des livres pour dire que l’Holocauste était un mythe, une supercherie, un mensonge. Eh bien, il y a des gens vivants aujourd’hui qui ont survécu à l’Holocauste. Et pourtant, il y a des gens qui disent déjà que c’était du faux ou un mensonge. C’est obscène.

“Je sais que cela sonne prétentieux quand un groupe dit : Nous écrivons une chanson sur l’Holocauste. Je veux dire, nous ne sommes pas U2, nous ne nous baladons pas en disant aux gens quoi faire ou pour quel parti voter, nous sommes très apolitiques dans ce sens. Les groupes de rock ne peuvent pas tout résoudre, ils n’en ont jamais été capables, mais nous essayons”.

Vous voyez-vous comme le dernier groupe politique de Grande Bretagne ?
“Je pense que nous pourrions bien être l’un des derniers groupes marxistes d’Angleterre mais je ne pense pas que nous ayions grand chose en commun avec des gens comme Billy Bragg parce qu’ils ont tendance à aller sur scène pour dire aux gens quoi faire. Quand j’étais adolescent, Billy Bragg était évidemment assez populaire, mais quand tu le voyais ou que tu lisais des trucs sur lui, c’était juste un autre vieil homme qui me disait quoi penser. Une chose qui a eu un gros impact sur nous quand nous étions jeunes était quand Billy Bragg et quelques autres musiciens ont fait la tournée Red Wedge, mais ils montaient sur scène pour dire :Vous devez voter pour ce parti, vous devez penser de cette manière. Eh bien, c’est quelque chose que je ne suis pas prêt à faire. Je ne veux pas imposer mes opinions aux gens. Nous écrivons nos paroles et vous y prenez ce que vous voulez, ou peut-être nous n’en renez rien du tout, mais c’est votre décision. S’il y a quelque chose de bien dans la démocratie, c’est que vous êtes autorisés à avoir vos pensées à vous. Et quand un musicien monte sur scène pour dire : Vous devez faire ceci, c’est très mauvais”.

Quelle est l’inspiration de vos paroles ?
“Nick et mois écrivons les paroles. Nous avons tous les deux fait des études. Je crois en l’éducation, même si je ne crois nécessairement pas que ce qu’ils vous enseignent est bon. Nous étions constamment à l’école et nous avions accès aux bibliothèques : nous pouvions lire beaucoup de livres qui n’étaient pas au programme”.

Quels livres ?
“J’aime tout ce que (Yukio) Mishima a fait. Sous le volcan de Malclom Lowry. Quand tu as 15 ans, tu passes automatiquement par la lecture de Jack Kerouac…”

Manchester et Seattle sont les choses qui arrivent maintenant. Vous sentez-vous redondants ?
“Nous avons toujours existé par nous-mêmes. Nous étions toujours très différents et avons toujours existé à l’extérieur de cela parce que nous venions d’une petite ville. Nous nous sommes installés à Londres et c’était comme si nous devions nous habiller différemment et mettre un beat funky derrière nous, parce que c’était comme ça qu’était la culture club anglaise. Mais nous n’aurions pas été heureux de faire cela. Avec nous, nos idées sur la musique, les paroles, la littérature et l’histoire ont toutes été formées par nous-mêmes”.

Eduardo Sardinha

* * *

LES ARCHIVES DE LA DOULEUR
Dan Martin revisite cinq moments clés des Manics inspirés par Richey

Little Baby Nothing (1991)
Moment rock grandiloquent d’exploitation des sexes dans un dialogue entre une call-girl et un habitué. Richey et Nicky voulaient que ce soit Kylie Minogue qui chante la partie féminine, mais ont été rejetés alors ils se sont décidés pour l’icône porno Traci Lords. Kylie a plus tard clamé que si la requête lui serait parvenue, elle serait sautée dessus. Elle a plus tard enregistré un single, Some Kind Of Bliss, avec James et Nicky.

Roses In The Hospital (1993)
L’imagerie de la nature se heurte à Richey qui explique son automutilation sur Gold Againt The Soul – “Stub cigarettes out on my arm… want to feel something of value” (“Écrase des cigarettes sur mon bras… veux ressentir quelque chose de valeur”) – avant de conclure que “heroin is just too trendy” (“l’héroïne est bien trop branchée”).

Faster (1994)
Leur plus grand single (et candidat du plus grand single tout court) était la déclaration missionnaire de Richey située sur une apocalypse goth industrielle et a été le plus grand feu d’artifice de 1994. “I am an architect/They call me a butcher/I am purity/They call me perverted” (“Je suis un architecte/Ils me traitent de boucher/Je suis la pureté/Ils me traitent de boucher”). Il a provoqué des tonnes de plaintes quand il a été joué sur TOTP avec des passes-montagne de terroristes.

4st 7lb (1994)
Le signe le plus évident sur The Holy Bible que quelque chose ne tournait pas rond. Richey donne à James le rôle d’une adolescente anorexique qui estime que cette forme de suicide est l’acte ultime de self-control : “I want to walk in the snow and not leave a footprint” (“Je veux marcher dans la neige sans laisser d’empreinte”).

Kevin Carter (1996)
Paroles de Richey que le groupe a utilisées sur Everything Must Go, cette chanson raconte l’histoire de Carter, photographe qui s’est tué après avoir gagné un prix Pulitzer pour des photographies d’enfants mourants de faim.

Traduction – 7 mars 2006

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