NME – 29 janvier 2005 : “Nous ne mourrons pas de dévotion”

Il y a dix ans, les Manics étaient aussi importants pour les gens que les Libertines le sont aujourd’hui. Dan Martin du NME se souvient de ce que c’était d’être dans le Culte de Richey.
Mais d’abord, un mot de Pete Doherty, le 10 mai 1997…

VENI, VIDI, VICI
À propos de votre article sur les Manics (NME, 19 avril). M. Wells sait que les Manics sont intellectuellement moyens et que cela a probablement toujours été le cas. Kafka, Camus et Proust peuvent être confortablement installés dans les bibliothèques de chambres adolescentes assorties de part et d’autre de l’Angleterre, mais si leurs propriétaires y ont été amenés par le contenu d’une pochette de CD, la vraie motivation s’étend aussi loin que le besoin de glisser un titre ésotérique dans une conversation dans la salle commune.

Les MAUVAIS POÈTES marxistes, situationistes, pseudo bisexuels avec eyeliner, les MAUVAIS POÈTES en pseudo léopard sans eyeliner, et le reste du Culte du Rien devrait accepter, pour la dernière fois, qu’avec Richey sont partis tous les faibles espoirs de pureté, de guitares et de graffiti profonds.

N’en voulez pas aux gars – ils le veulent. Ils sont bien installés. Et ils savent qu’il y a plus de chance d’égalité sociale grâce à la conformité que grâce au fait de s’enfermer dans une chambre d’hôtel et chier dans son porte-monnaie. Sans compter que le génie intellectuellement moyen est bien plus révolutionnaire que l’école de la sérieuse pensée politique consciente de son image.
Peter Doherty, Isolé
PS. C’est le dernier mot écrit sur les Manics. Pour toujours. Alors tous les fanzines doivent s’arrêter. Que cela se sache.

Comme c’est drôle que même un iconoclaste adolescent et le maître de la manipulation des médias qu’est Peter Doherty n’ait pas prévu la délicieuse ironie tragique de tout cela. Même lui n’aurait pu savoir que ses rêves de célébrité se réaliseront, qu’il deviendrait la prochaine rock star britannique à inspirer une telle ferveur. Néanmoins, dans cette lettre, il ne comprend pas l’héritage glorieux que Richey a laissé. Parce que dans ces deux récits édifiants terriblement différents du rock’n’roll se tiennent deux personnages qui partagent le truc qui inspire la dévotion totale des gens, qu’ils l’aient aimé ou non.

Si l’assaut fanatique hebdomadaire sur la page du courier du NME n’est pas une preuve suffisante de la comparaison entre Pete et Richey, que dire de la manière dont eux deux inspirent tant d’amour et de haine des deux côtés du paysage rock ? Que dire de la manière dont eux deux ont ébranlé une génération d’adolescents pour les sortir de la suffisance pop ? Que dire du fait que, dix ans jours pour jour après que Richey ait été envoyé à The Priory par des amis soucieux, exactement la même chose est arrivée à Pete ? Nous devrions tous espérer que c’est là où s’arrêtent les comparaisons.

* * *

Je faisais partie de ces “MAUVAIS POÈTES marxistes, situation(el)istes, pseudo bisexuels sans eyeliner” adolescent. Le truc, c’est que ce n’était pas vers Kafka, Camus ou Proust que le contenu des pochettes de disques des Manic Street Preachers m’ont attiré, c’était vers tout. Alors qu’on se souvient du Culte de Richey comme un groupe de soutien morbide pour ceux qui s’automutilent, c’était quelque chose de bien, bien différent. Ce que beaucoup plus d’entre nous ont pris de Richey était son honnêteté, son refus d’y aller de main morte, la manière de déchirer les distinctions entre les sexes, la malice de son humour, sa politique, sa délectation à faire marcher les libéraux tout comme la droite. On n’entend pas souvent parler de combien c’était marrant.

Ils nous ont amenés sans aucun doute vers les philosophes, mais ils nous ont également amenés vers Public Enemy (dont les producteurs, the Bomb Squad, ont remixé Repeat (Stars And Stripes) sur Generation Terrorists) et le film 37°2 Le Matin (dont le titre anglais, Betty Blue, était le nom original du groupe). La séduction de la presse adolescente par Richey et Nicky expliquait le fait que nous les retrouvions dans Smash Hits (Richey a dit aux lecteurs de se tuer avant 13 ans) et ils se sont attaqués au NME, où ils ont découvert l’univers alternatif.

Et pourtant, ils rejetaient toute forme d’adoration. Avec Stay Beautiful, ils dénigraient la relation ado-adoration : “Now you say you know how we feel / But don’t fall in love cos we hate you still” (“Maintenant vous dites que vous savez ce que nous ressentons / Mais ne tombez pas amoureux parce que nous vous détestons toujours”). En dépit de tout, ils n’ont jamais été un groupe à fans. Là où Peter invite ses fans pour partager son thé, les Manics nous tenaient à distance. Mais ce n’était pas grave non plus parce que ce qui comptait, ce n’était pas ces gens, c’était le monde qu’ils avaient créé. Comme Richey l’a écrit dans Little Baby Nothing,“Rock’n’roll is our epiphany / Culture, alienation, boredom and despair” (“Le rock’n’roll est notre épiphanie / Culture, aliénation, ennui et désespoir”). Les fans des Smiths ont pris ce même mélodrame adolescent et l’ont transformé en insécurité et introspection. Nous (du moins, nous aimons le penser) l’avons transformé en rage et rancune. Nous avons appris que nous pouvons nous complaire dans le mal du monde, tout en se battant pour.

* * *

Les Manic Street Preachers ne sont devenus un grand groupe uniquement parce que James Dean Bradfield et Sean Moore étaient des musiciens assez doués pour renforcer les poses. La guitare de Richey n’était jamais branchée, mais avec Nicky (dont la basse l’était), il était le cœur, la conscience, le styliste, le ministre de la propagande et la bibliothèque ambulante du groupe. Il était aussi un leader charismatique et un gentil petit diable, et ainsi les gens le suivaient. Bien sûr, nous avons seulement entendu parler de ces livres grâce à lui – nous n’avions que 14 ans – et bien sûr, nous étions d’accord avec tout ce qu’il disait et nous faisions tout ce qu’il nous disait (à part, disons, se tuer à 13 ans). Pourtant, d’un autre côté, Richey n’a pas encouragé ses fans à se mutiler – ils l’ont juste vu le faire, se sont rendus compte qu’ils n’étaient pas les seuls à la faire, et ainsi, ils ont été encouragés à parler de leurs problèmes.

Dernièrement, les rêves de liberté et de talent artistique de Pete sont si romantiques et phénoménaux qu’il ne semble pas comprendre qu’ils doivent exister au sein de certains paramètres parce que c’est mieux pour tout le monde. Mais le défaut héroïque de Richey était différent. Il pouvait être un alcoolique chronique, un anorexique borderline et il s’automutilait régulièrement, mais ce sont des problèmes médicaux terrestres que Richey a vaincus parce qu’il était assez fort. Et pardon pour la psychanalyse à trois balles mais la majeure partie des personnes intelligentes se rendent compte que le monde peut-être un endroit corrompu, mais notre instinct de survie ne tient pas compte de cela. Mais Richey n’avait pas cette capacité, il n’était tout simplement pas capable de repousser l’horreur qu’il voyait autour de lui. Les indices étaient là depuis le début. “It’s not that I can’t find worth in anything” (“Ce n’est pas que je n’arrive pas trouver quelque chose de valable”) disait So Dead sur Generation Terrorists. “It’s just that I can’t find worth in enough” (“C’est que je n’arrive pas à en trouver assez”).

* * *

Du côté sécurisé des fans, cette lutte se jouait sur de la musique incroyable. Du côté humain, bien sûr, cela s’est agravé de mal en pis jusqu’à ce que finalement, il disparaisse et aujourd’hui, sa famille souffre. On ne peut romantiser la dépression nerveuse de quelqu’un, et The Holy Bible est désagréable à entendre à cause de cela, tout comme nous ne devrions pas romantiser la maladie de Pete aujourd’hui. Les drogues ne sont pas l’essentiel aujourd’hui tout comme la dépression ne l’était pas à l’époque. “I am stronger than Mensa, Miller and Mailer” (“Je suis plus fort que Mensa, Miller et Mailer”), a écrit Richey dans Faster, avant de donner son propre verdict accablant sur les déprimés intellectuels indulgents : “I spat out Plath and Pinter” (“J’ai craché Plath et Pinter”).

* * * * *

“RIEN NE REMPLACERA RICHEY”
Mais est-ce que les Manic Street Preachers sont toujours “4 real” ? Nicky Wire répond à ses critiques…

Est-ce que toi, James et Sean, vous allez faire quelque chose pour marquer l’anniversaire de la disparition de Richey ?
“Non, je ne pense pas qu’on est ce genre de personne. On se parlera ce jour-là et on se rappelera quelque chose de marrant, stupide ou triste. C’est l’impossibilité de la situation de toute façon, il n’y a pas de truc centré pour se fixer. C’est quelque chose de personnel entre nous trois, et sa mère, son père et sa sœur”.

Vous avez ajouté un second guitariste sur scène pour la première fois depuis Richey – pourquoi ?
“C’était une décision difficile mais on en avait juste besoin d’un, désespérement. Ça a toujours été le cas. Guy (Massey) a enregistré une grande partie de nos disques. On le connait depuis 96 peut-être. Ce n’est pas comme s’il remplaçait Richey, doux Jésus, non. Rien ne remplacera Richey. C’est juste musical”.

Qui des groupes actuels Richey aurait aimé ?
“Je pense qu’il aurait vraiment admiré les Libertines et Franz Ferdinand parce qu’ils sont tellement art school, si maigres, si pleins d’esprit et il avait ce côté intelligent. Et je pense qu’il aurait aimé Bright Eyes, il aimait bien la ‘musique douce’ pleine d’âme. Ce que je pense être le cas de nous tous”.

Que fais-tu des comparaisons Manics/Libertines ?
“Personne n’aime les Libertines plus que moi, le premier album est une excellente synthèse de ce que peut être la musique britannique. Mais le deuxième album est si malproduit que je ne peux l’écouter. Mais je les aime toujours. J’aime Pete, j’aime Carlos et je pense qu’ils sont géniaux. Mais le premier album… bon Dieu, si,nous, on aurait dû splitter, alors eux aussi !”

Pourquoi avoir choisi Razorlight et Hope Of The States comme première partie lors de cette tournée ?
“J’adore tout simplement la putain d’arrogance dupée de Razorlight, tout comme nous avant. J’ai lu Johnny de Razorlight dire : Je suis déjà meilleur que Bob Dylan. C’est bien ! Merde, les années 60, c’est de la merde ! Bravo ! C’est pareil avec Hope Of The States”.

Pourquoi penses-tu que tout le monde déteste les Manics en 2005 ?
“Je pense que les gens oublient qu’on en est complètement conscients. On ne s’attend pas à être en couv’ du NME, on ne s’attend pas à être le groupe qu’on était il y a dix ans, on n’a pas de problème avec ça. J’ai passé des mois à monter la réédition de The Holy Bible, et c’est ça, un hommage à Richey, c’est un hommage au groupe à l’époque. Lifeblood, c’est The Holy bible pour les trentenaires. Mais on est satisfaits maintenant. tout est là où ça le devrait. Je ne vois pas pourquoi les gens s’agitent tant pour nous”.

On dirait que les gens ne vous ont jamais pardonné d’avoir survécu.
“Eh bien, je ne l’aurais pas mieux dit – la survie est devenue une malédiction. Mais on fait toujours d’excellents disques, j’ai toujours un peu l’air con sur scène, je fais toujours l’effort. On veut juste être un étonnant groupe sur scène, ce que je pense être, et le reste suivra”.

Il y a toujours des adolescentes aux premiers rangs de vos concerts.
“Il y a une sorte de vision moraliste corrompue des Manic Street Preachers. Je pense qu’au fond, c’est parce que ce n’est pas influencé par les drogues. Je m’en fiche si les gens se droguent mais on n’y a jamais goûté. On était les derniers des intellectuels. Autant que j’adore la musique moderne. Les paroles ne m’empoignent pas autant que Ian McCulloch ou Morrissey. Les Killers écrivent de bonnes paroles, et je pense que Pete Doherty aussi”.

Raconte nous quelque chose de drôle sur Richey que nous pourrions ne pas connaître.
“Les gens ont mis du temps à piger notre sens de l’humour, mais tout était là devant leurs yeux. Richey a fait le moonwalk de Michael Jackson sur la table d’un pub de Londres pour fêter un tube entré dans le Top 20. Une fois, on a fait deux concerts la même journée et il s’est endormi sur scène. Il s’est réveillé durant le solo de guitare et a plongé directement dans le public. Heureusement que c’était de l’herbe – je le revois en train de se relever avec de la boue dans ses cheveux et son eyeliner, le nez tout crotté. Apprécier simplement la compagnie de chacun, jouer au foot. Il y a tellement plus de bons souvenirs que de mauvais”.

Traduction – 16 février 2006

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :