NME – 29 janvier 2005 : Culture, aliénation, ennui et désespoir

Richey Edwards est le seul guitar hero plus révéré pour son intelligence que ses accords de quinte. Sur les six pages à venir, le NME célèbre nos innombrables prises de bec avec la star troublée, considère son influence sur la génération Pete Doherty, déterre l’une de ses toutes dernières interviews et réfléchit à sa disparition avec son collègue des Manic Street Preachers, Nicky Wire

C’est toujours l’un des gestes rock’n’roll les plus étonnants jamais réalisés. Le voilà, un petit punk du Pays de Galles, qui parle à un journaliste musical sceptique. Il sort une lame de rasoir et, tout en expliquant la sincérité de son art, commence à graver une déclaration missionnaire sur son avant-bras. La première entaille est la plus profonde et manque de peu de couper une artère. Mais il continue, jusqu’à ce que la légende “4 REAL” soit révélée, crue et concise.

Son nom est Richey Edwards, ancien chauffeur des Manic Street Preachers, désormais – en 1991 – l’un des principaux auteurs et figures médiatiques du groupe. Depuis deux ans, il écrivait de longues lettres passionnées aux journalistes du NME, aux autres groupes, aux fanzines et aux managers, avec la volonté que son groupe monte et sorte de l’isolement de Blackwood dans le Sud du Pays de Galles. En ce qui concerne la majeure partie, il a réussi. Mais il a parfois rencontré des personnes qui remettaient en question l’intention du groupe.

Steve Lamacq, alors journaliste du NME, s’occupe bien des idéaux du punk et ne veut pas les voir insultés. Alors, le 15 mai 1991, il va au Arts Centre de Norwich, où il voit les Manics jouer, et leur parle après. Richey ne peut convaincre Steve, et c’est là que la lame de rasoir apparaît. Il y a du sang partout sur la moquette, tandis que sa chemise blasonnée du slogan “Spectators Of Suicide” (“Spectateurs du suicide”), est irrécupérable. Naturellement, il y a eu de la panique, mais Richey avait toujours du temps pour quelques photos pour le NME, et a enlevé les bandages pour montrer tous les dégâts. Son bras n’est pas beau, mais ce sont les yeux qui choque vraiment. La douleur et les endorphines de son corps affluent en lui. Il s’en fiche.

Leurs dates de tournée sont modifiées, mais ils arrivent toujours à maintenir la date du Marquee à Londres. À ce moment, les photos de Norwich étaient parues dans le NME et beaucoup plus de gens étaient curieux. Selon une rumeur sérieuse, Richey prendrait cette opportunité pour se tuer sur scène. Réellement. Nous le regardons lui et son bras bandé, nous rendant compte que tout peut arriver. Mais à la place du suicide sur scène, le groupe joue une chanson intitulée You Love Us, dans laquelle nous retrouvons le groupe qui se moque aisément de la vieille cérémonie barbante du rock’n’roll. C’est hilarant, arrogant, post-moderne et “ça déchire”.

Dès lors, on ne peut manquer Richey. Ses paroles et ses actions sont toujours fascinantes. Il dit qu’il va s’enflammer sur Top Of The Pops. Les Manics, déclare-t-il, vendront 16 millions d’exemplaires de leur premier album et exploseront. Il dit aux étudiants de travailler dur au lieu de se soûler. Il parle en long et en large de la politique étrangère nazie, qu’il a étudiée à l’université, et il déteste les faux universitaires qui essayent de nier l’Holocauste. Il aime aussi dénigrer les cancres de l’indé. “Nous détesterons toujours Slowdive plus que Adolf Hitler”, a-t-il dit, pince-sans-rire.

Richey et le bassite Nicky Wire sont les Jumeaux Glamours du groupe. Ils sont bourrés au Babycham (vin mousseux de poire) et sont inondés de parfum. Nicky est fou de Marilyn Monroe, mais Richey est un pur produit Liz Taylor avec drame et eye-liner. Ils présentent de l’imprimé léopard et des suçons, couvrent leurs disques de listes de lecture et expédient des diffamations à volonté. Pourtant même dès le début, il est clair que, même si Richey aime le soutien et l’attention de ses amis, il est de plus en plus solitaire et souffrant.

* * *

Un an après l’incident Lamacq, et je suis avec les Manics au Barney’s Beanery, bar de Los Angeles. Les émeutes de LA sont quasiment finies et la première tournée américaine du groupe a été mise en sourdine. Richey goûte un tequila slammer, l’aime et en boit plus. Malhreusement, il a une réaction allergique, sa peau rosit et ses bras gonfle. Puisque les tissus cicatrisés sont toujours fins, “4 REAL” monte sur son bras en 3D, rappel effrayant du passé récent. Et l’autre bras n’est pas joli non plus. Brûlures de cigarette et entailles, les histoires de tant d’autres incidents non signalés. Il les appelle ses “blessures de guerre”. La même journée, il avait même commencé une nouvelle, creusant un trou dans sa main avec un trombone. Il peut citer des manuels médicaux, parler de “l’agonie euphorique” de la mutilation. Mais s’il comprenait les causes de son étant, il ne pouvait certainement pas arrêter.

Ensuite, il dessine des cercles sur des sous-bocks et explique pourquoi nous sommes tous condamnés. “Le seul cercle parfait du corps humain, c’est l’œil”, soutient-il. “Quand un bébé naît, il est si parfait, mais quand il ouvre les yeux, il est aveuglé par la corruption et tout est une descente en spirale”. Un autre verre…

Puisque les Manics étaient l’un des derniers groupes à exploser avant l’arrivée d’internet, une grande partie de leur correspondance passait au travers des pages du courier du NME. C’était aussi une époque où des groupes comme les Happy Mondays et les Stones Roses étaient en déclin, quand la promesse d’évasion de l’ecstasy allait mal. Par contraste, les Manics avaient apparemment libéré une toute nouvelle culture d’auditeurs, qui voulaient de l’intelligence et de la clareté dans leur musique. Une grande partie de ses nouveaux convertis étaient des filles et une subdivision de celles-ci se concentraient sur Richey.

Les groupes n’avaient pas vraiment écrit sur l’anorexie, la boulimie et l’auto-mutilation avant cela. Mais Richey était là, délivrant Roses In The Hospital sur leur deuxième album, Gold Against The Soul et puis s’immersant totalement dans le corps politique avec The Holy Bible, leur épouvantable chef-d’œuvre de 1994. Il écrivait aussi sur le sommeil, ou son manque. La nuit a toujours été difficile pour Richey, parce qu’il ne pouvait reposer son esprit. “Les choses que j’ai dans la tête, je ne les aime pas”, estimait-il. “Rien d’autre ne se passe dans mon esprit, je suis submergé par une idée”. D’où le déluge d’alcool pour aider à cette quête d’un sommeil “profond”.

Et ainsi ces lettres de fans se sont entassées au NME, certaines écrites avec du sang, d’autres découpées dans des magazines de beauté et du courier du cœur. Il y avait trop de mauvaise poésie et même un groupe de dénigrements cyniques qui suggèraient que Richey était un arnaqueur et quelqu’un qui cherchait à se faire remarquer. Pour la plupart, cependant, les auteurs ressentaient une intense empathie pour Richey. Eux aussi ont souffert de certains de ces problèmes d’image de soi-même et de douleur interne. Et ils étaient heureux qu’il fasse connaître ces problèmes, les rendant moins secrets. L’autre personne à rentrer dans ce domaine, c’était la Princesse Diana, même si elle avait probablement des fans différents.

“J’ai toujours trouvé difficile d’exprimer ce que je ressens », supposait-il. « Même quand j’étais gamin. C’est une émotion très britannique — ils refoulent les choses en eux. Certains plus que d’autres…”

Ainsi Richey a écrit 4st 7lb, avec le vers capital, “Such beautiful dignity in self-abuse” (“Tant de belle dignité dans ce geste affreux”). Puis il y avait ce mémorable single, Faster avec le manifeste de l’auto-mutilateur : “I am an architect, they call me a butcher” (“Je suis un architecte, ils me traitent de boucher”). À leur honneur, les autres membres du groupes ont créé de la musique qui va avec cette vision. Leurs références étaient les explorateurs post-punk comme Joy Division. Et tandis que le contenu de l’album était lugubre, le groupe appréciait la camaraderie de travailler dans un studio bon marché, Soundspace, dans le quartier des prostituées de Cardiff.

Richey ne se faisait pas de souci de jouer de la guitare. James Dean Bradfield s’est occupé de tout cela, et quand le processus d’enregistrement a commencé, le batteur Sean Moore était un autre talent sur qui on pouvait compter. Richey était le chauffeur et durant les session, il travaillait sur les paroles et la pochette du disque. Les camps de concentration avaient été libérés depuis presque 50 ans, et Richey était déterminé à marquer cette occasion. D’où Mausoleum et The Intense Humming Of Evil.

La lecture requise de 1994 était l’étude de dépression de Elizabeth Wurtzel, Prozac Nation. Nous venions de nous remettre à peine de l’album Rid Of Me de PJ Harvey, le journal d’une grave dépression. Et bien sûr Kurt Cobain venait de se suicider, nous laissant réfléchir aux sombres coins de In Utero. Richey l’aimait, naturellement. Rétrospectivement, on peut comprendre pourquoi tant de gens avaient très envie d’apprécier la blague Britpop qui commençait à peine. Tout le monde avait besoin de souffler.

* * *

En avril 1994, le NME était en coulisses avec Richey au MBK Hall de Bangkok en Thaïlande. Physiquement, il avait changé. Il faisait jusqu’à 1500 redressements assis par jour et il avait perdu du poids. Ce n’était pas nécessairement un bon signe. Un fan lui avait donné des couteuax cérémoniels plus tôt, et alors il les avait mis au travail, laissant une dizaine d’entailles sur sa poitrine. Dix semaines plus tard, il était dans un hôpital anglais. Officiellement, il était “très malade”. Un communiqué de presse expliquait “qu’il avait besoin d’aide psychiatrique professionnelle pour résoudre ce qui est, au fond, une maladie”.

Nous nous sommes rencontrés à nouveau le 16 septembre aux Bluestone Studios dans le Pembrokeshire. James, Sean et Nicky avaient joué quelques festivals estivaux en trio et faisaient de leur mieux pour promouvoir The Holy Bible en son absence, poussant ces redoutables chansons. Désormais, ils se préparaient à tourner en Europe avec leur ami à nouveau. Ils estimaient qu’il était préferrable de voyager avec un Richey malade que de le laisser derrière seul.

Et Richey voulait parler. Il semblait abruti après le temps qu’il avait passé à l’hôpital Whitchurch NHS de Cardiff, suivi d’une période à The Priory. Mais sa pensée était toujours aiguë, et il était souvent conscient de l’humour noir de l’histoire. Mais l’essentiel de l’interview n’était pas joyeux. Elle traitait d’un artiste sensible qui s’était traîné dans une sorte fougueuse de célébrité. Il ne pouvait jamais parler d’intimité. Il était obsédé par lui-même. Et il s’était perdu, seul dans son appartement de Cardiff, obsédé et mutilé. D’où le traitement.

“Mon esprit ne fonctionnait pas très bien”, expliquait-il calmement. “Et mon esprit était plus fort que mon corps. Mon esprit soumettait à mon corps des choses qu’il ne pouvait supporter. Ce qui signifiait que j’étais malade. Pour la première fois, j’avais peur”.

Nous avons parlé de Kurt Cobain, de In Utero et des parallèles alarmants avec The Holy Bible. Richey savait où se dirigeait cette conversation et il niait le fait que ses paroles étaient une sorte d’adieu public. Rappelez-vous, c’était un groupe qui avait délibérement décidé de reprendre le thème de M*A*S*H, Suicide Is Painless (“le suicide est sans douleur”), quelques années auparavant. Mais le gars ne vivait pas pour cela. “Sur le plan du mot S”, murmurait-il, “ça ne reste pas dans mon esprit, et ça n’a jamais été le cas. Sur le plan d’une tentative. Parce que je suis plus fort que ça”.

Mais les dates des Manics à l’Astoria de Londres en décembre étaient lugubres. Le son était complètement incontrôlable – les membres du groupe saignaient du nez sur scène. Les nouvelles chansons avaient une qualité monstrueuse, et Richey semblait absent et parti. Le dernier soir, lui et ses amis ont démoli leur matériel, momentanément heureux. C’était son dernir geste publique.

Il a disparu le 1er février 1995. Sa voiture a été retrouvée dans une station service près du Severn Bridge le 17 février. On ne l’a pas vu depuis. Le groupe dit qu’il était plutôt calme durant ces derniers jours, mais cela peut-être de mauvaise augure aussi. Bizarrement, il a retiré de l’argent de son compte en banque à intervalles régulirs durant ces dernières semaines. Il y avait toujours la possibilité qu’il ait maquillé sa disparition. “Il pourrait travailler sur un champ d’épandage à Barry”, a supposé Nicky plus tard.

Les Manics ont fini par se regrouper avec une merveilleuse chanson compatissante, A Design For Life, et une nouvelle carrière de groupe qui vend. Everything Must Go revisitait certaines paroles de Richey et elles étaient graves mais pas inattendues. Nous avons dû attendre 2003 pour entendre une chanson inédite, Judge Yourself, extraite des sessions de janvier 1995. Une fois encore, la Faucheuse rendait visite : “Blessed be the blade, blessed be the scythe, Dionysus, here to crucify…” (“Que la lame soit bênie, que la faux soit bénie, Dionysus, ici pour crucifier…”).

On ne peut glorifier Richey parce qu’il souffrait depuis très jeune. Et oui, il a fait des choses désagréables et égoïstes en son temps. Mais c’était aussi une rare présence, avec sa poésie, ses blagues et son sens de la rebellion. Nous l’aimions.

Stuart Bailie

Traduction – 3 avril 2005

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