Mojo – février 2005 : Dehors les démons, dehors !

Avec The Holy Bible, les Manic Street Preachers ont abandonné le glamour situationniste pour un nihilisme post-punk provocant qui montrait la détérioration mentale de leur parolier principal, Richey Edwards. Dix ans plus tard, le groupe parle à Keith Cameron de leur album le plus notoire.

Le 7 octobre 1994. Pour les quatre jeunes hommes en uniformes, prêts à se jeter dans l’arène d’une autre tournée-corvée, le thème composé par Carl Davis du documentaire classique narré par Laurence Olivier, The World At War, semblait être le prélude musical parfait. Après tout, de là où les Manic Street Preachers étaient, leur monde ne ressemblait à rien d’autre qu’une zone de guerre.

Dans les coulisses de l’University Of East Anglia de Norwich, avec leurs treillis militaires et leur maquillage camouflage, James Dean Bradfield, Richey James Edwards, Sean Moore et Nicky Wire entendaient les sombres accents orchestraux et se mettaient en position. À leurs côtés, leur ami et confident de longue date, Martin Hall, qui manageait désormais le groupe seul après la mort d’un cancer en décembre l’année précédente de son frère Philip. C’était Martin qui avait proposé d’utiliser le thème de The World At War comme intro de la tournée britannique, la première du groupe après la sortie en septembre de leur nouvel album, The Holy Bible. Tandis que les lumières de la salle baissaient et que le public contemplait une scène ensevelie sous des enveloppes de filets de l’armée, le choix de Martin se révélait parfait. La musique était extrêmement sinistre, invoquant une redoutable peur et une vive anticipation. Les quatre Manic Street Preachers se regardaient les uns les autres : leur monde en guerre. Le point de non retour était déjà loin. Dulce et decorum est…

Juste alors, le ton a changé. The World At War était fini, et à sa place c’était une chanson flonflon bavaroise enjouée qui tapissait de façon incongrue les haut-parleurs, moins Révolution d’octobre, plus Oktoberfest. Alors que les fans se demandaient si cela annonçait la dernière métamorphose visuelle dramatique des MSP, Martin Hall s’est rendu compte de ce qui s’était passé. Le CD était passé au morceau suivant. Il a vite jeté un oeil à James Dean Bradfield. Et s’est mis à courir.

“Non ! Non !” a-t-il crié, se frayant un chemin dans le public vers la table de mixage. “Putain de merde, éteins ça !” En coulisses, pendant ce temps, les Manics étaient apoplectiques de colère. L’agent provocateur et guitariste du groupe, Richey Edwards, sur le point de jouer seulement son second concert britannique depuis sa sortie de la clinique psychiatrique privée, the Priory, a commencé à s’écraser des cigarettes sur le bras. “C’était”, dit Nicky Wire, “un moment épouvantable”.

“Puis”, explique Martin qui rit en y repensant, “ils montent sur scène, tous dans leurs vêtements et leur maquillage de l’armée quand on s’attendait en quelque sorte à ce qu’ils portent des shorts en cuir et qu’ils fassent une petite danse ! Je deviens rouge quand j’y pense, juste en sachant quelle tronche faisait James”.

* * *

Dix ans et un jour exactement après les événements grotesques de Norwich, le visage de James Dean Bradfield paraît positivement serein. Le chanteur/guitariste des Manic Street Preachers s’est marié durant l’été 2004 et est loin d’être la boule de nerfs inquiète qu’il semblait être avant, particulièrement durant les interviews. En 1994, avec Richey Edwards hospitalisé à la veille de la sortie de The Holy Bible, James s’est retrouvé dans la position inhabituelle de faire face à la presse avec le bassiste Nicky Wire, le partenaire de Richey dans une équipe d’interviewés à la formidable éloquence. Pivot musicale prodigieusement doué du groupe, soutenu par son batteur de cousin Sean Moore, James ne se sentait pas à l’aise dans le rôle de porte-parole officiel.

“J’ai une manière de parler, encore plus à l’époque que maintenant, de partir à côté de la plaque et d’essayer de sortir une réponse”, dit-il, en sirotant du café dans une salle de conférence des bureaux londoniens de Sony Music. “Tandis que Nicky et Richey en interview rebondissaient l’un sur l’autre, je ne me sentais pas à la hauteur. Nick parlait et je pensais : Putain, mais de quoi il parle ?! Et les questions évidentes sur Richey, honnêtement, étaient un soulagement. Parce que je sentais que je pouvais au moins répondre à quelque chose. C’était si près de la surface que je n’avais pas à gratter à la recherche d’une réponse. À ce point, ça ne me dérangeait pas de parler de Richey, parce que je voulais qu’il pense qu’on était en train de faire la promo de son album, mais qu’on attendait son retour. C’était vraiment important pour nous”.

La notion de The Holy Bible en tant que “album de Richey” – perspective assez valide étant donné qu’il a écrit 75% des paroles contre 25 pour Nicky – s’est implantée après la disparition toujours non résolue de Edwards le 1er février 1995. Cet événement continue à hanter les trois Manic Street Preachers restant, avant tout et surtout parce qu’ils ne savent toujours pas ce qui est arrivé à leur ami – dans l’absence duquel ils ont au moins reçu l’énorme acceptation commerciale dont ils avaient un besoin maladif mais qui leur a échappé. Pour ceux qui cherchent une solution à l’énigme, les préoccupations à peine voilées de The Holy Bible n’offrent que très peu de raisons pour être optimiste. Les paroles de l’une des premières chansons écrites pour l’album, Die In The Summertime (“Mourir en été”) présentait son auteur au bord de l’abnégation : “The hole in my life even stains the soil / My heart shrinks to barely a pulse / A tiny animal curled into a quarter circle“ (“Le vide de la vie souille même le sol / Mon coeur se réduit à une pauvre pulsation / Un petit animal recroquevillé dans un quart de cercle”). 4st 7lb (“28.5 kg”), pendant ce temps, fétichisait l’anorexie dont souffrait Richey : “An epilogue of youth / Such beautiful dignity in self-abuse” (“Un épilogue de la jeunesse / Tant de belle dignité dans ce geste affreux”). Des chansons qui ne concernaient pas de manière transparente le malaise mental et physique de Richey, deux – The Intense Humming Of Evil et Mausoleum – abordaient l’Holocauste. Du début à la fin, le disque offrait une vision de l’humanité comme une espèce sinistre plongée dans les ténèbres de l’ignorance. “So damn easy to cave in / Man kills everything” (“C’est si facile de se dégonfler / L’homme tue tout”), c’est ainsi que retentissait le coda mantrique de Faster.

En termes purement commerciaux, The Holy Bible a été un désastre. Sorti la même semaine que Definitely Maybe, il a pointé dans les charts albums britanniques à la sixième place. Trois semaines plus tard, il avait complètement disparu du Top 75. Malgré toute l’intrigue qui entourait Richey et son sort, son dernier album en tant que Manic Street Preacher demeure stigmatisé par sa réputation au sinistre digne d’une sitcom.

“Les ventes étaient terribles”, reconnaît le directeur artistique des Manics, Rob Stringer, aujourd’hui PDG de Sony UK, et qui était celui d’Epic en 1994. “Je ne pense pas que la situation de Richey ait attiré les gens vers le disque. À mon avis, [cela] a rendu ce disque plus intouchable qu’il n’en a attiré des gens vers lui. On était attiré par Nirvana à cause de ce qui est arrivé à Kurt Cobain. Avec Richey, je ne pense pas que les gens aient dit : Je dois me procurer cet album, il est vraiment poignant, mais plutôt malheureusement : C’est trop noir. Il n’y avait rien de poétique dans ce qu’avait fait Richey. C’était une maladie mentale”.

Pourtant toute l’histoire de The Holy Bible ne se résume pas qu’à cela. Artistiquement, c’est le plus absolu des triomphes, ce qui arrive quand un groupe serre les rangs et combine instinctivement ses qualités individuelles complémentaires pour réaliser une transcendance collective. Malgré toute la folie qui s’en est ensuit, l’atmosphère durant les session d’enregistrement était harmonieuse : “Une époque vraiment heureuse”, raconte Nicky. “C’était très cohésif et tout le monde était très accommodant et aimable envers chacun. Tu savais que les bonnes choses se rassemblaient”. Sur le plan sonore, il n’a pas vieilli. En effet, en tant que nouvelle synthèse du schéma classique post-punk forgé par Joy Division, Magazine, Wire, Gang Of Four et autres, il anticipait avec dix ans d’avance l’une des tendances pop qui sont les marques d’aujourd’hui – The Strokes, Interpol et Franz Ferdinand font des génuflexions devant son autel de fil de fer barbelé. Et après le rock fantasque enthousiaste et naïf, inspiré par occasions mais souvent fade des deux premiers albums des Manics, il montrait un groupe finalement forcé à se regarder en face et à décider de c’était là que la révolution devait toujours commencer.

Mais même avant son achèvement, The Holy Bible se faisait dépasser par les événements qui entouraient la détérioration de l’un de ses architectes primaires. L’ironie la plus triste concernant le cas de Richey Edwards est que cela a éclipsé son meilleur accomplissement artistique. Ce qui est en partie la raison pour laquelle ses collègues d’avant ont décidé d’être à l’origine d’une ressortie DVD et d’un concert spécial pour commémorer son 10ème anniversaire. Étant donné que cela se soit passé juste un mois après la sortie de leur nouvel album Lifeblood représentait un risque considérable : inviter pratiquement les comparaisons entre le modèle actuel des MSP et les personnes qu’ils étaient en 1994.

“Les gens oublient que cet album n’a pas toujours été associé avec la disparition de Richey”, dit James. “Il était associé avec son état créatif le plus élevé possible. Il était associé avec une certaine sorte d’euphorie étrange à l’époque. Pourquoi y attacher tant de prix avec un anniversaire ? Parce qu’on sentait tout simplement qu’on le devait. On se rend la vie plus dure mais on sentait que c’était respectueux. On ne peut pas se livrer à beaucoup de Richeyismes – on ne peut pas mettre sa photo sur scène. L’article sur Richey dans MOJO [numéro 99], je n’ai pas pu le lire. Et je sentais tout simplement qu’il était difficile pour moi de m’impliquer dans ce fatras qu’est l’histoire de Richey, sauf quand on parle de sa quintessence, et c’est ce qu’est The Holy Bible. C’est la seule fois de ma vie où je serais prêt à dire effectivement, pour le meilleur et pour le pire, que ça le résume à plus d’un titre, et c’est comme ça que je préfère parler de ça. Et si on faisait ça, on devait le faire maintenant. Sans se soucier… merde, des ventes en Grande Bretagne, je me souviens que ça m’a frappé comme le tonnerre : personne n’a acheté ce disque. Mais on s’en tape, parce que, merde ! – il est excellent”.

* * *

La plupart des groupes sur les routes allemandes n’opteraient pas de passer un jour de congé à visiter les restes préservés du camp de concentration nazi à Dachau. Puis de passer leur prochain jour de congé à faire de même à Belsen. Mais il est évident depuis longtemps que les Manic Street Preachers ne sont pas la plupart des groupes. Le second album inégal de 1993, Gold Against The Soul, enregistré à vastes frais dans l’environnement luxurieux du Hook End Manor dans le Berkshire, n’avait pas réussi à annexer les coeurs et les esprits d’une génération. Son air de grandiloquence abattue ne suggérait pas non plus qu’ils allaient devenir les Guns N’Roses situationnistes. En octobre 1993, le quatuor se trouvait dans une forme plus que mauvaise tandis qu’ils bourlinguaient en Europe centrale.

“Richey n’allait pas bien”, se souvient Nicky. “La boisson ne marchait pas. Quand la boisson a arrêté de marcher, c’est là que tout s’est compliqué”.

À 35 ans, les seuls vices qu’il reste à Nicky sont les chaînes câblées sportives et le passage maladif de l’aspirateur. Il est marié depuis 11 ans et est père d’une petite fille (“En plein apprentissage de la propreté”, frémit-il. “Tout comme j’aime nettoyer…”). Nous nous rencontrons aux Stir Studios de Cardiff, près de l’âcre Brains Brewery et pas si loin des désormais démolis Soundspace Studios où The Holy Bible a été enregistré – à une fraction de frais de son prédécesseur.

“Le côté attractif de Gold Against The Soul, c’est son vide”, dit-il. “Il n’y a pas d’âme dedans. On savait juste que le studio à 2000£ par jour, cette arène creuse pour faire du rock de stade, devait s’en aller. Et la tournée allemande était horrible. Dès le premier concert, Richey était parti. Il buvait du Johnnie Walker Black Label durant la journée, ce qu’il n’avait jamais fait, et avant le concert. Et les jours de congé, on visitait les camps de la mort !”, explique-t-il en riant. “Ce qui était bizarre. On était toujours habillés en sorte de rock’n’roll à l’époque, et tous ces touristes américains nous regardaient. On était très respectueux, ne me méprends pas. Mais quand tu arrives aux chambres à gaz… Tu reviens alors au bus et pars vers un endroit épouvantable en Allemagne pour faire un concert. Ça a véritablement eu un grand impact sur nous”.

James est rentré de la tournée allemande en ayant “marre de Gold Against The Soul et des chansons qu’on jouait ». Lui qui vivait encore avec ses parents, il avait découvert au début de la tournée que sa mère avait un cancer, et cela, combiné avec la rupture d’une longue relation, l’a poussé à réaligner des priorités.

“J’étais malheureux. J’en avais ras le bol parce que ma mère était malade. Je savais que quelque chose n’allait pas bien à la maison mais mes parents ne me l’ont pas dit parce qu’ils étaient bons, anciens et ne voulaient pas que ça me gêne dans la vie. Et j’ai pensé : Putain, j’ai vraiment perdu la vue. Alors quand je suis rentré à la maison, j’étais vraiment content d’être là et je ne voulais pas enregistrer autre part qu’à Cardiff. Ça m’a fait me rendre compte que je voulais être la personne que j’étais quand j’avais 17 ans. Je voulais redevenir ce petit con angoissé et à cran. Et je voulais que ce soit reflété dans le disque. Je voulais ressentir ce qu’on ressentait au départ. Et c’est ridicule de dire ça, parce que notre carrière n’avait commencé que quelques années auparavant, mais je sentais déjà qu’on s’était perdus, en fait”.

De différentes façons, chaque Manic Street Preacher était arrivé au même endroit. Le coeur de l’obscurité de Richey était bien trop évident à la fois dans les tartines hyper-instruites des paroles qu’il écrivait et son comportement autodestructeur. Même Sean, l’exemple même du stoïcisme du batteur, sentait que “on avait pété plus haut que nos culs sur le dernier album et ce n’était pas aussi bon que ça”.

Et ainsi, repoussant les offres de studios grandioses et de producteurs de nom par leur maison de disques, les Manics se sont retirés dans le cocon du Sud du Pays de Galles duquel ils étaient sortis, tels des esprits joyeux décharnés, quelques quatre ans auparavant. En cherchant à réimplanter un sens de soi plus véritable, ils se sont inspirés des disques indés post-punk qui avaient régné sur leurs vies jusqu’à ce que Appetite For Destruction ne les ait poussé à oser faire de plus grands rêves, et ont enregistré deux démos – Mausoleum et Die In The Summertime. Dans un exemple de la quintessence macabre de l’humour MSP, c’était leurs deux dernières nouvelles chansons des Manics que Philip Hal ait entendues avant sa mort.

Martin Hall : “Philip était très malade à l’époque. Les garçons étaient chez lui, assis à parler et il demandait des nouvelles du nouveau disque. Richey a dit : On a une chanson qui s’appelle Die In The Summertime (“Mourir en été”) et une qui s’appelle Mausoleum (“Mausolée”). Il a alors répliqué : Oh, c’est gai ! Merci les gars !

Nicky : “C’était vraiment un grand homme, Philip. Là avec sa robe de chambre style Pogues, il semblait vraiment malade, pas vraiment avec nous, mais il voulait désespérément écouter [les chansons]. À la fin, il a sorti : Ouais, ce rock’n’roll devait s’arrêter – on dirait que vous faites la bonne chose. C’est vraiment resté avec moi, l’idée de renverser le rock et de revenir à quelque chose de froid, avec une sorte d’émotion différente”.

Le 7 février 1994, une prémonition de ce qui allait être dévoilé a été offerte au reste du monde. Comfort Comes, sorti en face B de Life Becoming A Landslide, dernier single de Gold Against The Soul, ne ressemblait pas du tout aux Manic Street Preachers. Cela ressemblait à du Wire période Pink Flag qui avançait au pas de l’oie dans une boîte à chaussures. Une semaine plus tard, le groupe débutait la session studio qui confirmera que ce n’était pas une aberration unique.

James : “La première chanson qu’on ait enregistrée, c’était 4st 7lb. Je me souviens d’être allé au café, d’avoir marché dans la rue en pensant : J’en ai ras le bol. Tout est merdique. Ma mère est malade, ma copine m’a largué et putain, j’enregistre une chanson qui s’appelle 4st 7lb que je ne suis pas sûr d’aimer pour le moment et tout ça, c’est sinistre. Et la copine qui m’a largué se trouvait juste devant moi. C’était la Saint-Valentin et je pensais : Ça ne peut pas être pire. Et elle avait l’air vraiment bien. Je portais une veste de l’armée, une barbe de cinq jours, des pellicules partout et j’avais un des jeans de mon père sur moi. Et je pouvais deviner ce qu’elle pensait : Dieu merci, je l’ai largué. Je pensais. 4st 7lb. Cancer. Saint-Valentin. MERDE !

Mais en dépit de ce départ peu propice – aggravé quand Nicky a accidentellement cassé la précieuse Gibson blanche de James – le travail sur The Holy Bible avançait à bonne allure. Et à l’instigation de James. Sept jours par semaine, pendant six semaines, il n’a quitté les confins insalubres à 50£ par jour de Soundspace que pour manger et dormir. Tandis que Nicky, Richey et Sean travaillaient aux heures régulières de 10h à 18h, soit huit heures par jour avant de retourner dans leurs sanctuaires domestiques respectifs, James ne quittait jamais le studio avant minuit – et souvent plus tard. Consciencieusement à ses côtés tout du long se trouvait l’apprenti ingénieur du son Alex Silva qui pendant des années après rendra fous des groupes en insistant qu’ils mettent laborieusement sur double piste toutes les parties de guitare, parce que c’était ce que James faisait. avant la session, Bradfield a lutté pendant trois semaines pour perfectionner la musique de Faster – premier single de l’album, assemblage déchiquetant de Comfort Comes – l’a réécrivant 21 fois. Le mythe populaire avait mis The Holy Bible dans le rôle de “l’album de Richey”, mais l’exalté parolier des Manics n’était pas le seul obsessionnel à bord.

Nicky : “James était le leader. Sa vision musicale était souveraine, elle a dictée le ton de tout le disque. Je veux dire, j’ai joué Archives Of Pain mais c’est James qui a écrit la ligne de basse qui définit cette chanson. Tu devais te maintenir à son niveau. Il était incroyablement poussé. Richey l’était aussi, bien sûr, mais James (il rit) semblait être celui qui avait le plus d’angoisses personnelles à l’époque”.

James : “J’ai commencé à penser : Merde, je ne peux plus faire ça. Je pensais que Faster était les meilleures paroles qu’on m’avait données et c’était si important que j’y arrive. Faster validait les autres chansons que j’écrivais, c’est là que j’ai pensé que je faisais quelque chose de bien. Et une fois que ça a tourné comme ça, c’est la direction que je pensais que tout prendrait. La guitare et la basse seraient en symbiose dans la chanson, il y avait toujours cette image des choses qui marchaient dans ma tête. Toutes les chansons marchaient vers quelque chose. Et c’est tout simplement devenu plus agressif. Plus direct. Plus angulaire. Plus froid”.

Nicky : “Aussi, tout à coup Blur arrivait, Oasis arrivait et on était dans ce studio de merde à faire ce disque post-punk cadavérique. Ça nous a fait nous rendre compte – faisons cet album qui est notre essence la plus véritable. Nihiliste, provoquant… On a toujours été à notre meilleur quand on était comme ça. Plus on avançait dans The Holy Bible, plus on aimait ça. Sean disait toujours que Intense Humming Of Evil, c’est le son du train qui rentre dans Auschwitz. Je savais que c’est pervers de dire qu’on aimait ça, mais on connaissait juste des gens qui allait l’écouter et être choqués. Et à chaque fois que je l’écoute, il me fait tout simplement peur. Il est difficile de ses remettre dans cet état d’esprit”.

Le 8 avril, la nouvelle du suicide de Kurt Cobain a éclaté. James était dans les studios Britannia Row à Londres avec l’ingénieur du son Mark Freegard, en train de mixer Archives Of Pain. Il a immédiatement téléphoné à Richey, qui était chez lui dans l’appartement de Cardiff qu’il venait de s’acheter.

James : “Je ne prétends pas que je me souviens de ce qu’il a dit, mais c’était quelque chose du genre, pas c’est bien pour lui, rien d’aussi facile à digérer que ça, mais quelque chose qui exprimait… l’admiration. Alors je me souviens d’être heureux en studio, puis de l’appeler en pensant : S’il te plait, réagis de manière humaine plutôt qu’intellectuelle. Laisse juste tomber ça. Quelque chose arrive et c’est mauvais, laisse tomber”.

Mais tandis que le travail sur l’album tirait à sa fin, le dénouement de Richey a pris de la vitesse maladive. Son infâme automutilation publique durant un concert de Bangkok à la fin du mois d’avril n’était que la manifestation la plus évidente de sa détresse.

Nicky : “Quelque chose est allé sévèrement de travers en Thaïlande. Après ça, c’est allé en descendant. Le miroir s’était brisé. Je ne pouvais m’attaquer à ce que Richey parlait tout le temps. J’étais au bord de la folie. Peu importe le nombre de fois où on le mettait au lit, ou bien où on s’asseyait à parler, il n’y avait pas de conclusion à ça. Ça n’allait nulle part”.

Pendant le reste de l’année 1994, les épouvantables vérités de l’ADN philosophiques de The Holy Bible ont fini par ressembler à une prophétie qui se réalise. Les Manics ont passé l’été à se battre, jouant plusieurs festivals sans Richey afin de payer son traitement. À un moment, la notion qu’il reste dans le groupe sans monter sur scène a été suggérée.

James : “On a utilisé Brian Wilson et Bob Stanley [de Saint Etienne] comme exemples. Ça l’a fait rire. Eh bien, je ne sais pas si je peux être Brian Wilson, mais je pourrais définitivement être Bob Stanley ! On a aussi dit : On peut tout simplement finir – on peut arrêter ça. Et après y avoir réfléchi pendant deux jours, il a dit : Non, on doit continuer”.

Ils ont fait deux autres tournées européennes en chancelant, avec Richey qui se débattait avec un régime en 12 points post-Priory qui interdisait l’alcool, avant de terminer le cycle de vie Holy Bible avec trois concerts virulents à l’Astoria de Londres les 19-21 décembre. Le tout dernier concert de Richey Edwards s’est conclu dans une orgie de destruction (“La seule orgie que les Manic Street Preachers n’aient jamais eue !” ajoute Nicky en riant), alors que 26 000£ de matériel sont parties en fumée.

Sean : “C’était un soulagement. On a atteint le niveau le plus bas. On pensait vraiment que ça allait être ça – que ce serait les tout derniers concerts qu’on aurait faits. Alors on a détruit le matos en pensant : On n’a plus besoin de ça”.

James : “Je ne pensais pas que ce serait notre dernier concert. Il y avait Pennie Smith qui prenait des photos en coulisses. Et c’étaient de belles photos. C’était juste un groupe qui semblait vraiment étrangement en paix avec lui-même. Même après tous les mauvais trucs qui s’étaient passés, je pensais que peut-être on allait brillamment ressortir de l’autre côté du tunnel. Mais quelque chose devait changer. Je savais que la place de Richey dans le groupe serait différente. Parce que tôt ou tard, dans sa tête, il allait se rendre compte que c’était lui qui avait les réponses, et personne d’autre. Et évidemment (il rit), c’est ce qu’il a fait. Mais différemment”.

Il ne peut sûrement pas exister d’autre groupe dont le présent et le futur sont définis aussi profondément par son passé. Sur le titre phare du premier album post-Richey, Everything Must Go, les Manic Street Preachers exprimaient le vœu d’“échapper à notre histoire” – mais pour des raisons terriblement évidentes, ils en restent incapables. Et ils refusent peut-être de le faire, aussi, parce que la conclusion logique est bien plus dure à avaler. En face B du single de 2004, The Love Of Richard Nixon, se trouve une chanson nommée Askew Road. Baptisée d’après le lieu de l’ouest londonien où les Manics débutants ont séjourné chez Philip Hall et sa femme Terri, elle contient la voix de Richey, enregistrée à l’époque des premiers jours. Encore plus poignante, cependant, est cette élégie aux âmes perdues dans le vers de fermeture : “Askew Road, a place in my heart / Forever hoping we’ll make our way back” (“Askew Road, un endroit dans mon coeur / Où nous espérons toujours que nous y retournerons”).

“On est maudits entre l’idée d’espoir et de clôture”, explique Nicky. “Je ne peux honnêtement pas dire que je veux la clôture, je préfère l’espoir. Si tu veux la clôture, tu dois tuer l’espoir et je ne sais pas, peut-être le devrais-je ? Richey n’y est pour rien, je ne lui reproche rien. Il a fait ce qu’il a fait.

“La majeure partie des souvenirs que j’ai de lui sont bons”. Il soupire. “Ça a commencé si joyeusement. Des choses peuvent arriver, mais je n’ai jamais pensé que The Holy Bible terminerait comme ça. Je n’ai jamais véritablement pensé qu’on aurait pu terminer comme ça”.

* * *

CECI EST MA VÉRITÉ…
Cinq autres albums de douleur et de désespoir. Par Andrew Male.

1. SKIP SPENCE
Oar (Columbia, 1969)
Sorti du Bellevue Hospital de New York en 1969, après avoir été prise d’une crise de folie meurtrière avec une hache, le maestro de Moby Grape, Spence, a déversé son âme dans ce labyrinthe décousu en accords bizarres de tristesse de drogue énigmatique, chuchoté d’une voix sensiblement née dans la cheminée de ventilation d’un asile de nuit de Tenderloin. Un des objets qui s’est le moins vendus sur le catalogue Columbia.
DISPONIBLE SUR : SUNDAZED CD

2. PULP
This Is Hardcore (Island, 1998)
“C’est le son de quelqu’un qui a perdu la tête”, chuchote Jarvis Cocker. Après les drogues, la célébrité et les ouvertures de supermarché qui sont venus avec A Different Class, Cocker portait son âme dans ce document véritablement effrayant de décadence, paranoïa et solitude. Un bouquet de fleurs funéraires fanées sur le bas-côté humide de la célébrité.
DISPONIBLE SUR : ISLAND CD

3. BOB DYLAN
Blood On The Tracks (Columbia, 1974)
Il nous raconte aujourd’hui (dans Chronicles) qu’il est inspiré par une série de nouvelles de Chekov, mais peu importe ce que ce vieux filou veut nous faire croire, Blood On The Tracks est toujours l’album le plus émotionnel de Dylan, confessionnal amer et triste qui concerne la fin de, eh bien si ce n’est pas le sien, un mariage. Un album qui fonctionne à différents niveaux, à la fois d’une honnêteté insupportable et d’une beauté nostalgique. De la vraie mélancolie.
DISPONIBLE SUR : COLUMBIA CD

4. THE WALKER BROTHERS
Nite Flights (Epic, 1978)
Après le pays neutre de la cocaïne de leur album après leur deuxième réunion, Lines (!) de 1977, ce sont des Walker Brothers amers, soûls et désillusionné qui ont exocisé leurs démons sur cette descente démocratique dans la douleur personnelle. Bien sûr, les quatre confessionnaux obscurs de Scott – Nite Flights, The Electrician, Shut Out et Fat Mama Kick, sont les morceaux qui se détachent mais, à leur manière, les expressions de John et Gary de douleur interne sont toute aussi poignantes.
DISPONIBLE SUR : GTO CD

5. THE WHO
The Who By Numbers (Polydor, 1975)
Radions en honnêteté là, Pete. Pourquoi ne pas l’appeller tout simplement The Who Phone It In, et voilà !? L’ultime album confessionnel Mais quel est l’intérêt ?, The Who By Numbers dépeind Townshend comme un Lothario confus, dépassé et soûl, des chansons comme However Much I Boose et Dreaming From The Waist rendues d’autant plus lugubres par l’élocution foireuse du groupe. L’album Who idéal du pub intellectuel, on s’amuse plus à élaborer des théories dessus qu’à l’écouter.
DISPONIBLE SUR : POLYGRAM CD

Traduction – 25 juin 2005

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