Mojo – février 2002 : L’art de la destruction

Le 1er février 1995, Richey Edwards des Manic Street Preachers a apparemment disparu de la surface de la terre. Six ans plus tard, Stuart Bailie s’intéresse à l’extraordinaire vie et à l’étrange disparition du plus célèbre disparu du rock.

Avril 1994. Les Manic Street Preachers ont presque fini leur troisième album et sont en pleine session photo dans la Fulham Road de Londres. Richey Edwards, qui a écrit la majeure partie des nouvelles chansons, occupe son temps libre en remplissant un questionnaire pour un magazine régional. La deuxième question concerne le problème du suicide, on veut savoir si Richey y avait un peu pensé dernièrement. Apparemment non. “Jamais, écrit Richey. L’automutilation est un problème très différent du suicide. C’est une douleur contrôlée qui t’est personnelle et qui te permet de vivre ou d’exister à un certain degré”.

Voilà le genre de question auxquelles Richey a inlassablement répondu au cours des trois dernières années, depuis que son habitude d’autolacération est devenue publique. L’intérêt a été accéléré par le récent suicide de Kurt Cobain. Les observateurs de Richey comprennent aussi qu’il fait le deuil de son co-manager, Philip Hall. Les Manics lui ont rendu un hommage lors d’un concert à Londres en mars avec la participation de Bernard Butler, qui venait de quitter Suede, pour quelques chansons au Clapham Grand. Ce qui n’est pas généralement connu, c’est qu’un de ses amis d’université, Nigel, venait de se suicider. L’humeur de Richey est un peu plus noircie par le fait que Snoopy, son vieux chien, devient aveugle et perd peu à peu le contrôle de ses pattes inférieures. La tendance montante du révisionnisme historique déprime aussi Edwards. Il ira même dire que La Liste de Schindler est dangereuse dans sa tentative “d’humaniser” l’Holocauste.

Certaines de ces émotions ont trouvé leur place dans le questionnaire qui est plus tard apparu dans le magazine DV8. Comme c’est souvent le cas, Richey réserve une image surprennante pour la fin. La dernière question lui demande ce qu’il ferait dans les minutes précédant une guerre nucléaire totale. Quel message laisserait-il pour les prochains habitants de la planète ? Sa misanthropie fleurit en retour : “Je me couperais la queue, l’épinglerais au mur avec un message. Si vous pouvez apprendre à vivre sans ceci, vous pourriez faire un meilleur boulot que l’humanité”.

Ainsi, Richey faisait passer ses idées au travers de la presse musicale. Parfois il était provocateur ou donnait du divertissement piquant. Quatre ans auparavant, c’était un étudiant introverti qui avait des problèmes de peau et qui s’aventurait quelques fois dans la boîte indée de Swansea. Il avait désormais trouvé sa tribune. Bob Stanley montait avec Saint Etienne tandis que les Manics commençaient leur ascension. Il a utilisé son ancien métier de journaliste pour placer le premier article du groupe dans le Melody Maker. Aujourd’hui, le souvenir de l’impact de Edwards demeure aussi fort que jamais : “Richey était celui qui sortait les meilleures citations ; il était le plus lucide. J’ai l’impression qu’il était la force conductrice. Il était très véhément, très inspirant. De plus, il avait un physique fantastique. Il ressemblait à une star. Il était très calme et semblait très intelligent.

“Tu connais ça quand tu ne peux pas vraiment dire si quelque chose était vraiment marrante ou vraiment excellente ? C’est ce qu’étaient les Manics la première fois que je les ai vus en concert. C’est Richey qui a d’abord pris contact avec moi. Il a écrit : Cher Bob, inspire-moi, Richey. J’ai un t-shirt qu’il m’a fait. C’est écrit Revolution Flower dessus. Et il y avait une lettre expliquant comment fabriquer un t-shirt dans le style Manics. C’est ce qu’on a fait, en fait. Saint Etienne a tourné avec les Manics, et moi et Pete [Wiggs] avions fait ces t-shirts, avec Ballroom Blitz et 48 Crash dessus. On pensait que ça leur plairait vraiment, mais ils ont pensé qu’on se foutait d’eux. Tu sais, je n’ai jamais vraiment trouvé que c’était bizarre ce qu’il a fait par la suite. Après ce qu’ils ont dit du suicide sur Top Of The Pops [une des premières déclarations des Manics]. Je ne le connaissais pas trop, mais il semblait qu’il en avait vraiment l’intention”.

Richey a disparu près du fleuve Severn le 1er février 1995. On peut fortement penser au suicide. Mais encore, il existe des allusions possibles au fait qu’il aurait arrangé sa propre disparition et qu’il mènerait aujourd’hui d’une vie entièrement différente. Au cours des sept dernières années, la présence vaporeuse de Richey plane au-dessus des Manics alors qu’ils remportaient une brassée de récompenses, étaient à la tête des charts britanniques, entendaient leurs plus grands hymnes braillés dans tous les stades de football tandis qu’une sous-industrie de la musique galloise (Cool Cymru pour certains) suivait les traces du groupe. Rien de cela n’était donné sept ans auparavant.

En fait, en 1994, les Manic Street Preachers étaient un groupe sans plan de carrière dont les singles avaient tendance à glisser vers le bas du Top 30 britannique. Leur premier album n’avait pas vendu une fraction des 16 millions promis ; ils n’ont pas non plus explosé à l’apogée du cool international. Au lieu de cela, ils ont sorti un second LP plutôt terne, fait la première partie de Bon Jovi, dit quelques petites choses triviales pour vexer les libéraux et comptaient sur de rares disciples pour leur subsistence. Leur abileté à fasciner les médias musicaux avait diminué et leur manifeste tombait en ruines. Autre part, les premières batailles de la Guerre de la Britpop se déroulaient tandis que Blur et Oasis saccagaient tout sur leur passage, provoquant une montée dans le marché de la jeunesse. Les Manics, semblait-il, étaient si éloignés du mouvement qu’ils n’étaient pas spécialement significatifs.

Mais deux choses sont arrivées cette année-là et ont redéfini la position du groupe. Premièrement, ils ont fait un excellent album, The Holy Bible, qui éreintait le consensus joyeux. Le disque distribuait des leçons vicieuses sur l’Holocauste, les tueurs en série, les despots européens et la malhonnête politique étrangère des États-Unis. Les membres du groupe n’étaient pas exempts de la vague critique, puisqu’ils détaillaient leurs propres échecs et dépréciations avec un dégoût considérable. La musique était convenablement infernale et les paroles choquaient. Ceci était lié au second aspect du passage à vide des Manics courant 1994. Richey Edwards était dangereusement obsédé par lui-même et il se sentait de plus en plus mal.

Les marques du dysfonctionnement de sa vie publique étaient déjà connues. Dans des temps plus anciens, Richey avait porté son statut d’étrangeté avec fierté, dénigrant les sous-performants du rock indé, et citant les grands penseurs avec la confiance ultravive d’un étudiant en sciences humaines. Il a utilisé la haine comme force artistique et évitait l’intimité en dehors du groupe. Il a célèbrement causé un tapage en 1991 quand il s’est gravé “4 Real” sur l’avant-bras pour persuader Steve Lamacq, à l’époque journaliste au NME, qu’il était, en fait, sur une mission sérieuse. Ce n’était pas un cas isolé. Douze mois plus tard, j’étais en sa compagnie lorsqu’il a fait une réaction allergique à la téquila qu’il s’était enfilé. Ses bras ont pris une couleur rosée et ont enflé, mettant ainsi en évidence des dizaines de cicatrices, de brûlures et de lésions, cartes routières d’une colère refoulée. Il y avait un trou sur une main qu’il avait fraîchement creusé plus tôt dans la journée avec un trombonne déplié. Autour de l’entaille, il avait dessiné une série de cercle concentriques. Cela ressemblait à une cible. C’est avec une certaine ironie qu’il appelait ces créations ses “blessures de guerre”. Peut-être sans le vouloir, Richey avait fondé sa propre section à l’intérieur de la sous-culture Manics : les mutilés, anorexiques, boulimiques et autres âmes en détresse qui comprennaient sa situation. Pendant ce temps, Richey essayait de conquérir son insomnie chronique avec l’alcool, s’automédicalisant avec de la vodka, clairement pas emballé par le fait de tourner constamment et par la terreur qui le martelait tant sans arrêt.

Le 22 avril 1994, les Manics étaient à Bangkok pour le premier de deux concerts, avant-goût de la campagne pour The Holy Bible. Les fans étaient visiblement au courant de l’histoire de Richey et une grande partie d’entre eux ont fait dédicacer des photos du guitaristes lors de ses différentes phases : le séditionnaire en mascara et chemisier décoré à la bombe, l’existentialiste plein d’esprit de 1992 plus les clichés plus récents qui démontraient les résultats d’un régime amaigrissant qui comprennait 1500 redressements assis par jour. Richey a semblé légèrement embarrassé quand les Thailandais lui ont donné une guirlande d’accueil. Chose plus troublante, un garçon lui a offert un jeu de petits couteaux.

Richey a choisi son moment durant la session acoustique vers la fin du concert au MBK Hall. James Dean Bradfield chantait une version acoustique de Raindrops Keep Falling On My Head, laissant ainsi aux autres une chance de quitter la scène pendant un moment. Dans les toilettes à côté de la loge, Richey a sorti un des couteaux qu’on lui avait donné et a tracé au moins 10 lignes sur sa poitrine. Il s’est ensuite assis et a allumé une cigarette. À ce moment là, Nicky Wire et Sean Moore étaient assis à ses côtés sur un sofa et ils ont passé un petit moment tranquille avant de retourner sur scène pour Motorcycle Emptiness et You Love Us.

“Richey m’a montré le mot, se rappelle Kevin Cummins, qui a photographié l’événement. On lui avait envoyé ces épées de cérémonie qui ressemblaient à un dessus de table cadeau. Et ce môme avait dit : Pourrais-tu te lacérer sur scène pour moi ? Richey m’a dit : C’est ridicule. C’est du pur exhibitionnistme. Pourquoi je ferais ÇA ? C’est pour ça qu’il s’est coupé en coulisses et non sur scène”.

Publiquement du moins, le groupe essayait de prendre ce problème à la légère. La réponse de Sean était que “seuls ceux qui ne connaissent pas Richey sont troublés par son automutilation”. Mais ce n’était pas qu’un simple cas sporadique. Quand les Manics restants ont chroniqué le voyage en Thailande avec le recul en 1996, ils ont admis que leur ami avait atteint un nouveau seuil gênant. Et franchement, ont-ils ajouté, qu’ils ne le connaissaient pas autant qu’ils le pensaient.

* * *

Richey avait été le dernier à rejoindre les Manics. Avant de monter sur scène, il avait été le chauffeur du groupe et il avait transporté leur matériel au moment où ils faisaient la promotion de leur premier single, Suicide Alley. Il a officiellement signé le 11 décembre 1989. C’était un pote de longue date des autres, ayant usé avec eux ses fonds de culotte sur les bancs de l’école à Blackwood, au Sud du Pays de Galles. Le groupe avait déjà un nom, en quelque sorte une identité et des ébauches de chansons comme Motorcycle Emptiness sous la main. Ce qu’il offrait était l’inlassable effort d’un théoriste et d’un propagandiste, tournant le potentiel en projet organisé, fin prêt pour la guerre d’information à venir. Il écrivait des lettres de fan à des groupes comme Big Flame et The Jasmine Minks, cherchant ainsi de l’encouragement. Il harcelait les labels et les relations du business musical à l’aide de longues déclarations intriguantes marquées de citations, de riffs tailladants et de jetés provocateurs.

Kevin Pearce, qui s’occupait du fanzine Hungry Beat et de Escurient Records, recevait une lettre chaque semaine, souvent longue de plusieurs pages. Richey s’enthousiasmait pour Dexy’s Midnight Runners, Paul Weller et pour des groupes moins connus comme The Hellfire Sermons et The Claim. Richey exposait littéralement ses raisons de vivre et communiquait ses sensations de solitude et de désespoir, en particulier lorsqu’il était à la Swansea University. “Il avait assez d’énergie pour alimenter la nation en carburant”, se souvient Pearce avec tendresse.

“Richey était absolument fantastique, la manière dont il parlait et écrivait à propos de tout”, explique Jim Shepherd du groupe d’Aberdeen, The Jasmine Minks, qui a un temps été signé sur Creation Records. Il a reçu sa première lettre de Richey lorsque le single Suicide Alley est sorti. Dans le message, Richey maintenait que son groupe avait tiré leur nom d’un mini album de Jasmine Minks, 1 2 3 4 5 6 7 All Good Preachers Go To Heaven. “C’était une sorte d’agitateur fou. La façon dont il m’a transmis les choses – la musique n’était pas à la hauteur de ça. J’ai toujours pensé que ça ressemblait à Stiff Little Fingers, que c’était vieux. Mais la façon dont il parlait du Sud du Pays de Galles et de sa mentalité ; ça m’a vraiment encouragé, et beaucoup d’autres personnes, j’en suis sûr. Il s’arrêtait en plein milieu d’une lettre et il insérait deux pages de sa poésie avant de revenir à ses moutons. Il était évident que son cerveau bouillonnait”.

Dans une lettre écrite à Swansea pour Steve Gatehouse, vieil ami, Richey notait : “Manic Street Preachers – je ne comprends pas pourquoi tout le monde me déteste à cause de mon association avec eux… peu importe ce que tu en penses, il est évident qu’ils ont les chansons pour réveiller cette putain d’apathie. Aujourd’hui les MSP peuvent me détester, mais là n’est pas l’essentiel. Cela ne me change pas mon point de vue qu’ils sont bons”.

La période artiste prolifique de Richey était entourée d’un côté de Shaun Ryder qui chantait : “I don’t read, I just guess” (“Je ne lis pas, je devine simplement”) et de l’autre de Liam Gallagher qui admettait qu’il n’avait lu qu’un seul livre, Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique. En contraste, Richey et Nicky utilisaient leurs cartes de bibliothèque délibérément. Ils se présentaient aux médias comme les Glamour Twins (les Jumeaux Glamours), citant les auteurs et révolutionnaires homos, s’emballant pour Rumblefish, parfumés chez Cacharel, habillés chez Miss Selfridge et maquillés chez Boots. Ratatiner le rejet et ronronner des sarcasmes étaient une spécialité. Tandis qu’une génération de clubbers flanchait sous Ecstasy, les Manics s’enfilaient du Babycham et refusaient à juste titre la main tendue de Carter USM.

En pleine forme, Richey était un heureux acheteur et une terrible commère. Il pouvait étendre le nom d’un adversaire autour des commissures de sa bouche, faisant la mine revêche et la grande dame d’un style que John Lydon et Kenneth Williams auraient apprécié. Comme Morrissey, il adorait clairement mettre de l’espace entre lui et les gens qu’il jugeait indignes. Il en a fait un terrible sport. Il pouvait diriger une conversation autour des chances footballistiques de Luton Town et des mésaventures des auteurs rock de moyenne division. Ce Generation Terrorist jouait plutôt bien au golf et a été furieux lorsque la BBC a arrêté de retransmettre les fléchettes en 1992. Il était gentil avec les enfants et polis envers les vieilles dames. Il gardait les boîtes d’haricots ouvertes au frigo de peur qu’ils ne se s’avarient. Il amenait son linge sale à sa mère parce que le fonctionnement d’une machine à laver le dépassait. Quand il était pompette, il pouvait faire le Moonwalk comme Michael Jackson. Les journalistes éblouis voulaient être son ami. Les fans décidaient d’être ses confidents et une grande partie a été inspirée pour faire leur coming out, sexuellement ou créativement. Les groupies voyaient en lui un prestigieux parti pour la collection. Et pendant un temps, Richey a aimé le boulot.

Il préférait les services des groupies les plus âgées pour le sexe parce que cela n’impliquait pas d’attachement sentimental : plus tard, il se réfèrera à ses désirs comme “les plaisirs tièdes de la nature”. Parfois, il emmenait des fans plus jeunes dans sa chambre pour un équivalent rock d’une soirée pyjama quand il sortait sa trousse à maquillage Snoopy et qu’ils partageaient des astuces sur le mascara et le vernis à ongles. C’était bien du moment qu’il n’y avait pas d’attouchements inutiles. Et il était hors de question de se câliner.

Cette période animée s’est effectivement voilée quand le premier album, double LP, Generation Terrorists, a été fini. Les sessions résidentielles aux Black Barn Studios à Ripley s’étaient étendues dans le temps pour un coût estimé à 500 000 £. Durant leur séjour de 23 semaines, Richey et Nicky avaient décoré les murs de la chambre qu’ils partageaient, d’un style Joe Orton, avec des collages d’actrices, d’impressions à la Warhol, d’icônes punk et d’art expressionniste. Au moment de partir, c’est un Richey émotif qui a fait un feu de tous les découpages. Sur les tournées à venir, le groupe se divertissaient avec des Walkmans et des jeux Sega. Une part de camaraderie, du fort désir de maintenir une discussion de deux jours sur l’esthétique de Guns N’Roses (rock se vendant à un million d’exemplaires) contre McCarthy (dialectiques indés branchés et politiques) avait déjà décliné.

En fait, les sessions d’enregistrement de The Holy Bible avaient ravivé une partie de cette camaraderie. Les Manics avaient décidé de travailler aux Soundspace Studios à Cardiff, endroit relativement moins coûteux près du quartier des prostituées. C’était en partie une réaction contre le lustre compromis de leur deuxième album, Gold Against The Soul. Normalement, Nicky aurait du produire la moitié des idées lyriques. Cette fois, il a travaillé sur des chansons comme This Is Yesterday mais a reconnu que son partenaire d’écriture était inhabituellement profilique. Alors au lieu de cela, il guidait le processus, distribuant un titre comme Faster et puis s’émerveillant tandis que Richey apportait les lignes d’ouvertures qui font allusion à son automutilation : “I am an architect, they call me a butcher / I am a pionneer, they call me primitive” (“Je suis un architecte, ils me traitent de boucher / Je suis un pionnier, ils me traitent de primitif”). James a porté un passe-montagne lors de l’interprétation de la chanson à Top Of The Pops en juin, faisant monter le niveau d’anxiété encore plus haut.

Richey était le seul Manic à avoir le permis de conduire ainsi il amenait le groupe au studio chaque jour. Durant les enregistrements, il buvait un peu, rattrapait quelques heures de sommeil et puis il lâchait les autres quand le travail journalier était en cours. Il travaillait sur les visuels pour le nouveau disque et élargissait son profil lecteur avec les textes de Mishima, Octave Mirbeau, Dennis Cooper et J.G. Ballard, voyage au coeur de la politique. Dans un numéro d’été de Select centré autour du thème du porno, Richey citait les écrivains cités ci-dessus et faisait les éloges du film japonais Tetsuo : The Iron Man, dans lequel le personnage se confond avec la machinerie avec des conséquences horribles. “Je le trouve vraiment sexy, estimait-il. Je pense que les gens deviennent peu à peu des machines et ce sont ces images que j’aime. Ainsi, le sexe et la mort sont étroitement liés. L’imagerie sado-masochiste, le sang…”

Parfois, après les sessions d’enregistrements, il allait en ville avec James, entrait en boîte, s’adonnant à ce que le chanteur appelait “un peu de levage de filles”. La scène musicale galloise commençait à bouger à ce moment là, en partie dû à l’effet Manic, et Richey se socialisait avec certains personnages de Newport. Un de ses plus proches amis étaient Byron Harris, connu sous le nom de Bun. C’ était un ami de famille de Risca, au Sud de Blackwood, et avait créé un style flamboyant avec un groupe nommé Suck. Richey a aussi passé un peu de temps avec les champions des fêtards, les 60 Foot Dolls. Le batteur du groupe, Carl Bevan, se souvient de certains des débâcles qui se passaient en ville.

“Richey avait un grave problème d’alcoolisme, ce qui semblait être symptomatique de quelque chose – ce que je peux dire comme je connaissais pas mal d’artistes merdiques et il est même possible que j’en sois un moi-même. Rien ne lui plaisait plus que se bourrer complètement la gueule. On le voyait au Murringer ou Le Pub, à boire beaucoup de vodka. Sa tête était posée sur ses mains, dans un cendrier, ou sur n’importe quoi. Bun l’adorait. Il était fier que son pote soit dans un groupe connu. Et Bun avait pris l’habitude de s’occuper de Richey. Ce qui, quand on connait Bun, était incroyable”.

Après la déchirement en Thailande, le groupe a eu des mésaventures au Portugal. Richey pleurait sans pouvoir se contrôler. Le groupe y avait joué la dernière fois quand leur co-manager et ami Philip Hall mourait d’un cancer en décembre dernier. Ils ont tout maintenu jusqu’à Glastonbury, le 24 juin, quand le groupe s’est moqué de l’idéal hippy avec leur style vestimentaire militaire et leur filet de camouflage. Nicky a suggéré que le site serait mieux sous le béton. Richey se comportait comme s’il passait un bon moment, et la série festivale était apparement en route.

Son jeu de guitare rudimentaire était toujours une problème cependant. Il fantasmait sur un accord mythique qui pouvait convenir à toutes les chansons. N’y parvenant pas, pourquoi pas une chanson avec un seul accord ? Le plus proche auquel il soit parvenu a été quand les Manics ont fait une version live de Wrote For Luck des Happy Mondays, et il pouvait en effet jouer le morceau entier sans déplacer sa main gauche sur les frettes. Il était ravi. Mais la plupart du temps, Richey faisait tout simplement semblant. Son jeu était souvent absent des sessions studio. Sur scène, on pouvait l’entendre jouer tout bas dans le mix une bande basique qui accrochait. Il restait à la droite de James, Telecaster en main, à observer les fans.

“Quand on jouait encore From Despair To Where, se rappelle Nicky, il y avait un moment au début où Richey alignait ses whiskys, et quand James faisait l’intro, il s’agenouillait et se les enfilait tous à la suite. Ça me faisait toujours marrer. Il y avait un grand sourire sur son visage”.

Après Glastonbury, cependant, Richey est retourné dans son nouvel appartement sur Atlantic Wharf à Cardiff. Une sorte d’hypermanie s’était emparée de lui. Un matin, à la télévision, il a vu un extrait de Paint Your Wagon dans lequel Lee Marvin chantait Wand’rin’ Star. Il a passé quelques jours à méditer sur l’importance de la ligne “Hell is in hello” (“Dans Hello, il y a Hell, l’enfer”), déclenchant ainsi une sorte de fusion métaphysique. Quand ses amis l’ont trouvé, il se mutilait plus et son poids avait chuté. “Tout le monde a eu peur quand on l’a vu”, a expliqué Nicky quelques semaines plus tard. On a envoyé Richey en traitement et on a informé la presse qu’il avait succombé à une “fatigue nerveuse”.

Le 16 septembre, nous sommes arrivés comme prévu aux Blue Stone Studios, près des Preseli Hills dans le Pembrokeshire. Les Manics se préparaient pour quelques dates françaises avec Therapy? et leurs instruments étaient installés dans la salle d’enregistrement. Comme toujours, l’équipement de James était installé au milieu. La guitare de Richey était posée tout près. Le groupe avait déjà joué sous forme de trio à T In The Park dans le Strathclyde le 30 juillet et puis à Reading le 27 août. Richey, qui venait de sortir de la clinique, avait insisté pour les rejoindre.

Il avait aussi accepté de faire une interview pour le NME. Durant ses deux mois d’absence, les autres avaient fait la promotion de The Holy Bible. Comme la plupart des groupes solides, les Manics s’étaient montrés doués en tous genres sous la pression et chacun s’en chargeait tour à tour. James a toujours été une figure puissante sur scène, et il y a eu des moments durant le concert de Reading où il a tout endossé. C’était profondément touchant à voir. Auparavant, Bradfield avait esquivé les interviews. Il était tendu et gauche, incapable de s’exprimer clairement à propos de son oeuvre. Désormais, il acceptait ce boulot aux côtés de nicky et s’en sortait bien. Nicky regardait les mois précédents avec dégoût. “La tendance de cette année en général est la putain de mort et la destruction”.

Il n’avait pas tort. Hillary Clinton l’avait déjà dégagée lors d’un entretien avec le New York Times, condamnant le bain national “d’aliénation, de désespoir et de sensation d’impuissance”. Le texte requis pour la période était Prozac Nation de Elizabeth Wurtzel, une anatomie plus compréhensible de l’humeur, qui notait : “Un des moments les plus terrifiants pour moi a été de découvrir que six millions d’Américains avaient pris du Prozac. Étant juive, j’associe ce nombre avec quelque chose de complètement différent”.

Generation X de Douglas Copeland avait été à l’origine d’un intérêt médiatique pour une jeunesse que l’on supposait défranchisée, avec peu de chances de carrière et un pouvoir démographique en chute. Richey connaissait le livre et, début 1994, il a eu l’opportunité de rencontrer son auteur. Julie Burchill avait arrangé une fête chez elle pour accueillir Copeland à Londres. Richey est arrivé comme le “quasi petit ami” de l’ado-journaliste Emma Forest. il portait un t-shirt jaune avec “Fairy” écrit dessus, pastiche de la marque de produits ménagers. Le compagnon de l’époque de Burchill, Cosmo Landesman, a été poussé à remarquer que “c’est l’un des plus bels hommes que je n’ai jamais rencontrés”. Il a ensuite ajouté : “Il ne va pas durer dans ce monde”. Le groupe est passé au Groucho Club, et Richey est resté à questionner l’écrivain américain à propos de son implication dans le design de la couverture et le marketing. Puis il a parlé de ses centres d’intérêt. À un moment, il a demandé à Copeland qui était son auteur préféré. La réponse était Joan Didion. Richey avait horriblement honte parce qu’il ne la connaissait pas. D’autres auraient haussé des épaules et passé une soirée agréable. Mais Richey était totalement contrarié.

Kurt Cobain s’est tué le 5 avril. Le dernier album de Nirvana, In Utero, partageait beaucoup de thèmes avec The Holy BibleRape Me de Nirvana, tout comme Yes des Manics, était l’admission d’un esprit créatif massacré et adapté. Richey aimait le disque. Il avait appris la mort de Cobain quand le groupe mixait son album aux Britannia Studios, endroit même où Ian Curtis avait couché par écrit ses austères paroles pour Joy Division. Les Manics avaient mis le Pennyroyal Tea de Cobain dans leur setlist pour Reading et puis pour la tournée européenne. Il a bientôt été rejoint par une version de Public Image de PiL, déclaration de 1978 par John Lydon d’être libéré des Sex Pistols et de leur notoriété excessive.

Richey n’avait pas bonne mine à Blue Stone, mais il était en meilleure condition physique que le laissait penser la rumeur. Sa peau était cireuse et il était certainement mince. Sur son treillis, il avait gribouillé une phrase : “Même les rats savent où se trouvent leur queue”. Il portait un parka étriqué de fillette qu’il avait acheté dans un magasin pour enfants à Fishgate. Mais son comportement était inquiétant. Il opérait au ralenti, possiblement défoncé par les pilules qu’on lui avait prescrites. Et ses yeux, autrefois si impérieux, semblaient fixés autre part. C’était comme un regard d’un vétéran de guerre, distrait, hors de porté.

Le groupe a posé pour des photos à Cardigan Bay, pataugant dans l’eau, câlinant les chiens et se rassurant dans les bras des uns des autres. Richey était encore une fois détaché. Il nous a reconduit à Blue Stone dans la Cavalier argentée du groupe, In Utero hurlant dans le lecteur cassette de l’autoradio. Il a ensuite posé pour un cliché solo dans le jardin, après avoir enlevé son manteau pour réléver de fraîches cicatrices sur son bras. Il a mis son bras autour d’une statue de pierre et l’a serrée fortement. Kevin Cummins, qui a pris la photo, a trouvé cette image plus troublante que les scènes sanglantes en Thailande.

James s’est assis à côté de Richey dans la chambre tandis que l’interview commençait. Sur un lit adjacent, Richey avait soigneusement aligné ses livres en rangs, tomes sur des poètes de guerre, sur des religions orientales et des stars de films des années 1940. Et alors qu’il parlait, il retrouvait un peu de son sang-froid de jadis. Comme avant, il argumentait tranquillement son cas, ses cadences mélodieuses tombant à la fin de chaque phrase. “J’ai merdé, a-t-il supposé. Mon esprit demandait à mon corps des choses qu’il ne pouvait pas supporter. Ce qui signifiait que j’étais malade. Pour la première fois, j’étais un peu effrayé, parce que j’ai toujours pensé savoir m’y prendre”.

Il s’inquiétait que cette interview serait perçue comme baratin publicitaire, utilisant sa maladie pour remonter le profil de The Holy Bible. C’est ainsi qu’il a souligné les thèmes politiques du disque – principalement que les historiens de droite questionnaient l’authenticité de l’Holocauste. Il nous a rappelé que Die In The Summertime était écrit du point de vue d’un vieil homme, et que 4st 7lb parlait d’une fille qui avait des problèmes d’image de soi. Bien sûr, Richey avait été anorexique, mais pas à ce point. Ce n’était pas autobiographique, maintenait-il. Ce n’était pas de l’écriture thérapie, et si un jour il se retrouvait à faire ça, il quitterait le groupe. Le disque n’était pas non plus composé dans le but de faire son testament et ses dernières volontés : “En ce qui concerne le S, ça n’entre pas dans mon esprit, et ça n’y est jamais entré. En ce qui concerne Une Tentative. Je suis plus fort que ça”.

Il a mentionné le procès Spanner, une opération de 1987 dirigée par la police de Manchester qui avait étudié des vidéos amateurs de sado-masochisme consensuel. Les hommes s’attachaient des hameçons à leurs pénis et se marquaient au fer rouge. À un moment, on a enfoncé un clou dans un scrotum tandis qu’un enregistrement de chants grégoriens était joué en fond. Seize hommes ont été arrêtés sous l’Acte contre les Offenses sur Personne de 1861. Le procès a mené à l’emprisonnement en 1994 quand il a été décidé que le consentement n’était pas une défense valide à la cour. Richey désapprouvait. “Le juge Templemen a déclaré qu’il les envoyait en prison parce que la cruauté n’était pas civilisée. De quel droit peut-il dire ça – celui du droit démocratique individuel de choisir ?”

Peu importe ce qu’il avait appris durant sa période de récupération, on ne pouvait lui enlever de l’esprit l’idée que la vie après l’enfance était une perte d’espoir. C’était quelque chose dont nous avions discuté en 1992 quand la téquila coulait et que l’humour avait encore sa place. Richey souriait tandis que nous étions avachis dans un bar de Los Angeles à dessiner des approximations de cercles sur des sous-bock en parlant philosophie.

“Le seul cercle parfait dans le corps humain, c’est l’oeil, a-t-il remarqué. Quand un bébé nait, il est parfait, mais quand il ouvre ses yeux, il n’est qu’aveuglé par la corruption et tout devient une spirale vers le bas”. La version de 1994 n’était pas mieux. “Jusqu’à l’âge de 13 ans, j’étais plus qu’heureux. Puis tout a commencé à foirer. Il n’y a rien eu de spectaculaire dans ma vingtaine”.

À l’origine, Richey avait été traité pendant huit jours à l’hôpital Whitchurch NHS à Cardiff. On le bourrait de sédatifs et ses amis ont été horrifiés lorsqu’ils l’ont vu là-bas. Leur manager, Martin Hall, lui a trouvé une place à The Priory à Roahampton, établissement privé à la facade gothique blanche et au programme de traitement encore plus strident. À l’époque, la clinique était dirigée par le Dr Desmond Kelly qui parlait ouvertement de sa croyance en la “Divine Providence”. Le docteur ripostait aussi contre les accusations comme quoi c’était une maison de repos pour le riche décadent. “The Priory n’est pas pour les inquièts dans leurs têtes. Les personnes qui se trouvent ici sont gravement malades”. D’autres vétérans ont inclus Paula Yates, Paul Merson, Michael Barrymore, Caroline Aherne et Kate Moss.

La méthode de The Priory utilisait des questionnaires, le théâtre thérapeutique et le yoga, parmi d’autres choses. On encourageait les patients à noter leurs faits et gestes dans un carnet et de lire un livre appelé Believing In Myself (“Croire En Moi”). Même quand Richey était traité, Nicky était sceptique à propos de certaines idées, surtout le théâtre. “Ce sont manifestement des choses que Richey ne fera pas. Je ne peux pas en quelque sorte le voir faire un truc du genre Je suis un coussin”. Le dilemme était vain. Leur ami avait besoin d’aide, pourtant le Richey duquel ils s’occupaient était une masse de parties épineuses et précieuses.

À présent, il écrivait LOVE (AMOUR) le long de ses doigts et citait des extraits du Lévitique et de l’Écclésiaste. Mais quand je lui ai parlé plus tard, il était ambivalent. “La religion a toujours été assez centrale dans mes pensées. Je suis surpris que les gens pensent que The Holy Bible est un étrange titre pour un album. J’ai lu La Bible en entier et ce que je trouve dedans n’est pas ce qui m’a été appris à l’église. On m’a fait aller à l’église quand j’étais petit – mes parents n’y allaient pas, mais on m’y a obligé. T’es un petit môme, t’as cinq minutes de retard ou t’es pas venu le dimanche d’avant alors y’a un vieil homme de quatre-vingts ans horriblement gros qui te hurle dessus dans une petite chapelle Elim galloise. Je ne pouvais jamais recoller cela avec ce que j’ai lu dans La Bible”.

Le coeur du système de The Priory était un programme de rétablissement en 12 points. Une section demandait à chaque patient de se réconcilier avec un pouvoir supérieur. Richey n’a trouvé que la nature comme réponse la plus proche, mais il s’est rendu compte que la cruauté en faisait également partie. Cependant, il a reconnu qu’il avait plein de temps pour y réfléchir au cours des semaines à venir. La tournée française avait plutôt bien démarrée, suivie de dates britanniques et puis d’un retour en Europe pour des concerts avec Suede, qui ont commencé le 7 novembre. Mais la tension montait petit à petit. James buvait désormais énormément et Nicky était en miettes. Ce dernier a écrit sa toute première chanson d’amour, Further Away, “Quand j’ai décidé que je voulais rentrer à la maison”. Richey s’était fait une entaille verticale sur son ventre à Amsterdam qui a demandé 36 points de suture. Il était obsédé par le personnage de Dennis Hopper dans Apocalypse Now et les derniers jours du guitariste de Def Leppard, Steve Clark, qui avait été si affligé de son sort qu’il avait considéré se couper les doigts. La tournée s’est terminée à Hambourg le 14 décembre. Le matin, on a trouvé Richey hors de l’hôtel à se taper la tête contre un mur.

Au milieu de tout cela, Edwards a réussi à écrire un hommage dans le NME au penseur situationniste Guy Debord dont le travail avait inspiré Mai 68, le punk et finalement, les Manics. Peu après le suicide de Debord, Richey a déclaré : “Véritable force. Pas de copyright. Pas de droits réservés. Pas de motorcycle emptiness. Pas de modern life is rubbish. Pas de temps. Pas d’histoire. La vie est courte et si nous vivons, nous marchons sur les rois”.

Ses derniers concerts avec le groupe ont eu lieu à l’Astoria de Londres du 19 au 21 décembre. Comme la plupart des personnes là-bas, j’ai regardé la première soirée tiraillé entre l’affection et des compulsions morbides. En fait, Richey jouait plutôt bien de la guitare à ce moment-là. Il avait un attirail tout frais de tatouages sur les épaules : cartes ésotériques, possiblement les cercles de l’enfer de Dante ou quelques autres designs de purgatoire. Il y avait une ambiance stridente ce soir là, et apparement, le groupe souffrait de saignements de nez chaque soir à cause d’un problème irréparable dans le son. Il y avait une résonnance spéciale surYou Love Us à ce moment ; un discours à plusieurs sens entre le groupe, les médias et les fans hurlants. C’était leur dernière chanson le 21 décembre, tandis que les Manics saccageaient la scène, déchargeant tellement d’énergie nerveuse. Pennie Smith a pris une mémorable photo de Richey sur l’estrade de la batterie, démantelant l’instrument de Sean, à la veille de ses 27 ans, semblant absent au milieu d’un environnement féroce.

“Il y a un cliché qui me file la chair de poule, se rappelle Pennie, uniquement avec le recul. Richey qui me regarde au travers de l’appareil. Même quand je l’ai pris, j’ai pensé, C’était quoi ce regard ? J’en fais pas une montagne, mais d’habitude, il ne regardait pas l’objectif, d’habitude, il était trop occupé. C’était comme s’il était dans son propre petit monde, mais peut-être il savait que l’appareil-photo était là. C’est comme si t’es bloqué dans quelque chose qui n’a rien à voir avec le concert ou le public. Parfois tu sais ce que c’est, et parfois c’est dans l’abstrait et plus tard, ça prend un sens. Pourtant, j’ai fait quelques clichés de groupe à l’époque, et sur beaucoup de photos, il rigolait tout simplement”.

Emma Forest déclare qu’elle était une « connaissance » de Richey dans la période qui a précédé The Holy Bible. « La raison pour laquelle il aimait sortir avec moi était parce que j’étais jeune et qu’il me considérait comme non-sexuelle. Mais je commençais à me sentir sexuelle, alors être à côté de ce bel homme dont je savais n’avait aucun intérêt pour moi, c’était tout simplement une torture. Je veillais toute la nuit à lui parler, ou dormais dans sa chambre d’hôtel, mais encore une fois, c’est des choses entièrement non-sexuelles. J’apprenais du sage maître, comment être adolescent – comment être malheureux et dégoûté de soi, comment être totalement égoïste et obsédé par soi”.

La maladie de Richey était aggravée par le fait qu’il s’était enfoncé dans un endroit dans le rock qui était malheureusement uniquement le sien. Il n’avait jamais eu de relation au sens propre du terme ; il était tellement accroché à la perfection que cela allouait son potentiel pour une expérience régulière. Et puis il en parlait, portant ses problèmes au public, les planches sur lesquelles le caractère de Richey existait. C’était bien pour son statut d’icône mais pas trop pour son humanité.

“Je me souviens de voir ses bras couverts de coupures fraîches, se rappelle Emma. Il était toujours si désinvolte à ce sujet, presque vantard. Et comme une ado retardée, je disais, Waou, celles-là sont cool ! Et il était tellement en colère. Ce soir-là, il était tellement bourré que je pense avoir vu un niveau d’honnêteté que je n’ai jamais vu ni avant ni même après. Il a rétorqué, C’est PAS cool. C’est PATHÉTIQUE. En fait, après ça, nous avons pas eu de profonde intéraction. C’est peut-être parce que j’avais vu derrière le rideau”.

Quand il était à l’université, Richey avait écrit à son ami Steve Gatehouse à propos du potentiel de la musique : “J’ai toujours, toujours, seulement sanctionné la musique d’un besoin moral… pour moi, le punk, c’est Isaac Newton”. Comparez cela avec cette interview bien plus récente donnée à Sheffield et publiée dans le fanzine Molotov Cocktails : “La tragédie à la con à propos de la vie est ce qu’elle signifie, rien du tout, à moins que tu sois Einstein ou Newton, tu es simplement, tu vois, un putain de troupeau brut continu sans aucun contrôle sur ce qu’il fait… c’est la tragédie de l’existence humaine, c’est si inutile… les seules personnes qui importent sont les Newton et les Einstein, ce sont les seules choses qui comptent. Je pense que si tu peux battre la nature, tu en vaux la peine, si tu peux pas, tu peux aller mourir”.

Un des derniers livres que Richey ait approuvé était Roman avec cocaïne, écrit par un personnage mystérieux nommé M. Ageyev. C’est le récit fictif de Vadim, étudiant russe entre la première guerre mondiale et la révolution. Il est libertin et cynique, contamine ses partenaires sexuelles et avilit sa mère. Puis il éprouve un amour idéal et intellectualisé mais ne peut le rattacher à ses désirs, et de ce schisme naît une torrible bringue de drogues et de questionnement de soi : “Les sentiments que je ressens sous l’enchantement de la cocaïne étaient si puissants que mon pouvoir d’observation de moi-même tombait à un état que l’on trouve uniquement dans certaines maladies mentales. Mais dès que la cocaïne était partie et que la tristesse reprennait le dessus, je commençais à me voir pour ce que j’étais car en effet, la tristesse consistait à me voir comme j’avais été sous l’influence de la drogue”.

Richey, le rocker post-moderne et réfléchi qui manifestait de la douleur pour se détacher ensuite afin de se voir dans l’abstrait connaissait bien la dérive de Vadim. En janvier 1995, il a décidé qu’il en avait assez de cette affaire.

La dernière partie de l’histoire est usée par la répétition, mais c’est encore une séquence terrible, accident que personne, certainement pas le groupe, n’a pu éviter. Les Manics avaient autour d’eux une ferme structure d’amis dans le business. Cela ne pouvait vraiment pas être suggéré qu’ils l’ont manipulé par un désir cynique de se faire de l’argent. La décision collective était qu’il était dangereux tout seul, quand il avait trop de temps pour réfléchir, et ainsi ils ont apprécié le désir qu’il avait formulé de continuer de travailler. Ainsi au début du mois de janvier, Richey a rejoint le groupe pour plusieurs jours de répétition à The House In The Woods dans le Surrey. Ils trouvaient des idées pour la bande originale de Judge Dredd. Richey écrivait aussi pour le nouvel album qu’il avait décidé qu’il pourrait sonner comme “Pantera croisé avec Nine Inch Nails croisé avec Screamadelica”. Il a fait des copies des paroles pour tout le monde, et distribué quelques présents. En dépit des ses drames anorexiques avec des barres de chocolat, c’était un moment optimiste, et des chansons telles que Kevin Carter et Small Black Flowers That Grow In The Sky se développaient. Plus tard, il a donné un deuxième jet de paroles, dont un morceau à propos de ballerines auxquelles on leur coupait les pieds. On l’a écarté sans l’utiliser.

Il a été bouleversé quand Snoopy, son chien, est mort le 14 janvier, mais Nicky était heureux qu’il répande de l’émotion improvisée plutôt que de compter sur le discours Priory. Il s’est rasé les cheveux et s’est pointé à un concert des 60 Foot Dolls à Le Pub à Newport. Carl Bevan et beaucoup d’autres ne l’ont pas reconnu. “Il avait une expression confuse, comme s’il y avait quelque chose de confus dans sa tête”.

Le 23 janvier, Richey a parlé à Midori Tsukagoshi du magazine japonais Music Life. Il a posé pour des photos en pyjamas et tête rasée. Il portait des baskets Converse (exactement les mêmes que Kurt Cobain) à ses pieds, tandis que ses yeux étaient cerclés d’insomnie. Il a discuté de Mishima et de Morrissey, expliqué qu’il avait “abandonné des choses”, telles que des paroles imparfaites et des notes, et qu’il les avait jetées dans le fleuve. Il a expliqué que son abstinence de l’alcool lui a donné plus de temps pour être créatif, et semblait être positif sur l’avenir des Manics. “Le groupe va de mieux en mieux. Les paroles le sont aussi. J’ai trouvé de meilleures façons pour m’exprimer. Néanmoins, je n’ai pas besoin de savoir si mes paroles sont devenues plus acceptables qu’avant, j’espère que oui”.

On mentionnait une potentielle relation, mais ce n’était pas exactement directe. “Depuis que le groupe a commencé, je ne suis sorti qu’avec une fille… mais je ne lui ai jamais dit que je l’aimais. Je la connais depuis des années, mais je ne l’ai embrassée qu’une fois… c’est tout. Comment je peux expliquer ? Quand j’aime quelqu’un, j’ai l’impression être piégé”.

“La dernière fois que je lui ai parlé, il était d’une humeur très positive, dit Midori Tsukogoshi. Comme d’habitude, c’était une personne très artistique”.

Richey et James sont arrivés à l’hôtel Embassy sur la Bayswater Road de Londres le 31 janvier. Ils partaient pour les États-Unis pour un un voyage de promotion – avant-goût d’une tournée américaine. James a frappé à la porte de la chambre 561 à 20h30 et a demandé à son ami s’il voulait sortir un peu, mais Edwards a décliné l’invitation. “Il a dit qu’il me verrait le lendemain matin. Il souriait et faisait couler un bain. Il était de bonne humeur”.

Richey a empaquetté une boîte contennant des livres, des photos et des vidéos (dont Equus et Naked) pour une amie – apparemment, c’était la fille qu’il avait citée dans l’interview japonaise – avec un message : “Je t’aime”. Il a appelé sa mère, mentionné qu’il n’était pas emballé par le voyage à venir, mais ne semblait pas très perturbé.

Mais contrairement à leurs plans, il a quitté l’hôtel à 7 heures du matin le 1er février et est revenu à son apartement de Cardiff où il a laissé son Prozac et d’autres affaires.

“Il a laissé son passeport en évidence sur son bureau dans son apartement, a dit sa soeur Rachel au Sun, et il y avait un reçu de péage pour 2,70 £ et 30p de monnaie à côté. Je n’ai cessé de ruminer ce qu’il essayait de dire en laissant ce reçu. Avant de disparaître, Richey était devenu obsédé par la parfaite disparition”.

Il a retiré 200 £ par jour durant les quinze jours qui ont précédé son départ. La Vauxhall Cavalier argentée a été trouvée à la station service Auste près du Severn Bridge le 12 février et a été identifiée comme la sienne deux jours plus tard. La batterie était à plat, suggérant qu’il avait dormi dans la voiture pendant un moment, à utiliser le chauffage ou à écouter la radio. Mais il n’y a rien que nous ne sachions pour sûr après le 1er février.

On l’aurait vu à Goa, Fuerteventura, Liverpool, Shropshire, Londres et bien d’autres endroits, mais aucune preuve substancielle n’a été confirmée. Les Manics ont loué un détective privé, mais encore, rien. La famille de Richey continue la recherche. Après tout, il avait exprimé un profond intérêt pour des artistes comme Rimbaud et J.D. Salinger qui avaient abandonné leurs vies publiques, le premier filant pour l’Afrique et le deuxième se créant une existence retirée à la campagne.

Inversement, cependant, une grande partie des artistes préférés de Richey (Sylvia Plath, Mishima, Ian Curtis, Tony Hancock, Kurt Cobain, Guy Debord) étaient des suicidés. Mais la plupart des ces personnages sont partis avec un grand geste, un résumé du moins. Richey a juste tourné la page.

Après des mois de stase, les Manic Street Preachers ont commencé à écrire et à enregistrer à nouveau.

“Poursuivre, a expliqué Nicky, c’était plus facile que simplement rester à attendre à côté du téléphone. Et s’inquièter”.

Leur première nouvelle chanson sous la forme d’un trio était A Design For Life. Les sentiments de Nicky étaient compatissants et inclusifs : un discours sur l’État providence, la fierté nationale, les stéréotypes ouvriers, la politique économique et les vieilles valeurs socialistes. La mélodie était grandement mélancolique et il était entré dans les charts à la 2ème place. Ils étaient devenus un groupe populaire.

Une partie des paroles de Richey se trouvaient sur l’album suivant, Everything Must Go, et des admissions de sa perte étaient profondes dans la musique. Ce n’était certainement pas un processus fait à la légère. Durant les sessions de mixage, les trois amis ont été obligés de signer des liasses de documents, montant un fond en fidéicommis pour les royautés de Richey et faisant des provisions dans la pire des éventualités.

James a trouvé que c’était “la chose la plus finale”. Nicky a approuvé. “C’était vraiment déprimant, faire toute cette merde légale. On doit attendre sept ans pour qu’il soit déclaré mort. Nous voulions que tout soit clair. Mais faire ça, ça le transforme en un nombre. C’était vraiment triste”.

À moins que quelque chose de grandement dramatique n’arrive avant le 1er février 2002, les tribunaux déclareront Richey légalement mort. Ce n’est pas une histoire à souhaiter à quelqu’un.

Merci pour leur aide : Colin Carberry, Andrew Collins, Vivian Campbell et Claire Catman

* * *

PROTESTER ET SURVIVRE
Des manifestes métal schizoïdes au rock marxiste aimé des radios. Roy Wilkinson nous guide dans l’ancien catalogue des Manics.

GENERATION TERRORISTS (1992)
La contribution de la production indiquait un désir de couvrir à la fois la paradigme rock-FM (via Steve Brown, qui avait travaillé avec Thin Lizzy et Freddie Mercury) et la pop dernier cri comme la protestation enragée (un remix par Bomb Squad de Public Enemy). Les paroles suggéraient un certain symposium lunatique comprennant Sylvia Plath, Crass et David Lee Roth. Motorcycle Emptiness peut avoir été la seule chanson vraiment entière, mais cette album donnait un surprennant compte-rendu d’un sens de l’ambition excellent et hystérique.

GOLD AGAINST THE SOUL (1993)
Un deuxième album relativement muet, mais qui faisait cependant référence au message que Vincent Van Gogh avait laissé avant de se suicider et posait des questions qui allaient au-delà de la palette revêche normale du rock : par exemple, la valeur et l’émerveillement des seniors. Mais, à part La Tristesse Durera (Scream To A Sigh), cet album reposait trop lourdement sur les matières premières du rock-FM.

THE HOLY BIBLE (1994)
Le chef d’oeuvre des Manic Street Preachers. Celui-ci faisait mal par la présence de plus en plus lointaine de Richey Edwards et présentait du rock qui n’avait pas que peu peur de parler de tout – de Belsen à l’anorexie en passant par “Mensa, Miller et Mailer”. Abandonnant leurs précédents élixirs de studios chers, il a été enregistré dans un établissement de Cardiff peu coûteux. Ils ont atteint l’immédiateté désiré. Apparemment, cependant, il y avait un coût. Comme avec l’album In Utero de Nirvana, The Holy Bible trouvait manifestement son motif étendu au point de rupture.

EVERYTHING MUST GO (1996)
Les Manics décident de continuer en trio. Les choses sont différentes, mais, bizarrement, pas vraiment diminuées. Comprennant des innovations telles que des paroles qui analysent, c’était du rock mainstream exercé avec une grace remarquable. Le single A Design For Life – leur grosse percée commerciale – était un hymne rock d’une rare profondeur. Tout cela se réduit à la justification de toute réclamation hyperbolique qu’ils n’ont jamais faite.

THIS IS MY TRUTH TELL ME YOURS (1998)
Disque qui a été peu judicieusement calomnié – par le groupe entre autres. Il jetait en l’air des tubes et avec If You Tolerate This Your Children Will Be Next, a pris une poignante et intelligente considération de la guerre et de l’idéalisme de la 1ère place dans le hit parade. Les Manics d’humeur introspective, mais encore inspirante.

KNOW YOUR ENEMY (2001)
Leur premier faux pas – un échec à la fois artistique et commercial. Apparemment, les événements ont trouvé Nicky Wire à bout de souffle. Ses paroles étaient si apathiques que le seul vrai succès de l’album – la charmant et doux-amer Ocean Spray – avait été écrit par James Dean Bradfield.

Traduction – 2002, révisée le 12 mars 2006

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