The Observer – 21 novembre 2004 : Les obligations

C’est en 1994 que les Manic Street Preachers ont sorti The Holy Bible, album transpercé de passion, d’images viscérales et de conviction politique qui allait en travers de la veine Britpop. Mais pourquoi n’a-t-il pas inspiré une nouvelle vague de groupes intelligents ?

Il y a dix ans, le rock britannique se trouvait au cœur du mouvement culturel que les spectateurs excités commençaient déjà à nommer Britpop. Le Parklife de Blur avait ranimé un mode très anglais de commentaire archi-social. Les frères Gallagher convertissaient tout le monde aux propriétés qui affirment la vie du rock de la vieille école et se sont révélés tout aussi influents. L’année suivante, les deux tendances ont été liées à une image de renouvellement national hédoniste : une Grande Bretagne habillée en survêtements, qui, saoule par de la bière premier prix, se débarrassait de l’hégémonie américaine en chantant joyeusement les derniers tubes de la Britpop.

Il y avait, cependant, un invité importun à la fête : un album sorti à l’automne 1994, la même semaine où Oasis a sorti son premier album Definitely Maybe. The Holy Bible des Manic Street Preachers était, comme ses auteurs le déclarent toujours aussi fièrement, l’antidote de la Britpop. Alors que l’humeur pop-culturelle dominante était avec insouciance celle de la fête, cet album accompagnait ses auditeurs au travers de thèmes tels que le génocide, le communisme et le fascisme, la peine capitale, l’hypocrisie sous-jacente du rêve américain, l’anorexie, l’auto-mutilation et le suicide.

L’album ressortira au début du mois prochain, dans une luxurieuse édition spéciale dixième anniversaire et nouvellement étiquettée comme “un triomphe de l’art sur la logique”. Le rock peut avoir dernièrement rattrapé son retard avec une partie des influences angulaires qui forment sa base musicale – Joy Division, Magazine, Public Image Ltd – mais l’aspect lyrique de The Holy Bible est toujours glorieux et remarquable.

Environ 70 pourcents de ses paroles sont l’œuvre de Richey Edwards, le membre du groupe dont la disparition inexpliquée en février 1995 les a laissés en trio malgré eux. Diplomé d’histoire politique et lecteur avide, il était en apparence esclave des archétypes rock standards – androgynie, excès, sorte solipsiste d’angoisse – mais son sentiment de ce que la musique du groupe pouvait transmettre (partagé, cela doit être dit, par son co-parolier Nicky Wire) était sans précédent. Les acteurs de The Holy Bible en dit long : au sein des chansons se cachaient des références à Lénine, Pol Pot, Myra Hindley, Winston Chruchill, Shakespeare, Slobodan Milosevic et Michel Foucault.

Au travers de chansons comme Die In The Summertime et 4st7lb, Edwards cherchait clairement aussi à baigner l’album dans ses épreuves. Ceci dit, bien que son dysfonctionnement zèbre de grands territoires de The Holy Bible, il y a également un sentiment palpable de fièreté dans le fait de mener le groupe dans un territoire aussi singulier. “Je suis plus fort que Mensa, Miller et Mailer”, dit le single de l’album qui a le plus marché, Faster. “Je crache du Plath et du Pinter”.

Parmi ses autres qualités, The Holy Bible était une œuvre brave, qui n’avait pas peur de rompre avec une règle de longue date du manuel rock. Dans le passé, la musique avait tendance à parler des malheurs de l’humanité via ce que Bob Dylan nommait “les chansons qui pointent du doigt”, engageant avec colère une controverse avec le monde adulte et/ou l’establishment. Cet album, par contraste, prétendait carrément que les Manics et leur public étaient complices de toutes les horreurs qu’il décrivait. À la fin d’une chanson intitulée Of Walking Abortion, le chanteur James Dean Bradfield répétait l’un des vers clés de l’album qui finissait par devenir un cri perçant outragé : “Qui sont les responsables ? Mais c’est vous merde”.

The Holy Bible prennait racine dans la conséquence d’une phase uncertaine du progrès du groupe. Ayant initialement déclaré qu’ils vendraient 16 millions d’exemplaires de leur premier album de 1992, Generation Terrorists, ils sont tombés bien à court de rhétorique, puis ils sont retournés en studio pour faire Gold Against The Soul. Toujours fondé sur une vision du monde qui leur était propre, il était principalement compromis par sa grandiloquente esthétique, suggérant que le penchant du groupe pour le hard rock avait sorti le meilleur d’eux. “En fait, j’aime assez ce disque pour son sentiment de… vide ahurissant”, dit Nicky Wire (alias Nick Jones), juché sur un canapé du studio de répétition du groupe à Cardiff. “Mais après lui, on s’est rendu compte qu’on était complètement perdus. Et je pensais que la manière dont on pouvait retrouver notre âme était de nous donner la liberté de l’échec. Notre génie, d’essayer d’être le plus grand groupe du monde, devait faire un pas de côté. On devait faire une déclaration artistique”.

Les paroles du groupe, écrites par Wire et Edwards, ont toujours été le point de départ de leurs chansons et à ce moment là, ce dernier prospérait manifestement. Sa première contribution a été les paroles d’une chanson intitulée Yes, mea culpa brut dans lequel la capitulation des Manics devant le protocole du business musical était assimilée aux aspects de la prostitution qui retournent l’estomac. Peu après, il a sorti Archives Of Pain, traité sur le besoin humain inné de vengeance, construit autour de vers tels que “Les prisons doivent apporter leur douleur” et “Le centre de l’humanité, c’est la cruauté“. “Il m’a dit : C’est une chanson pro-peine de mort – je pense que tu vas l’adorer”, raconte Wire. “Il souriait en disant cela”.

Mausoleum et The Intense Humming Of Evil, toutes les deux inspirées par l’une des récréations en tournée du groupe, brisaient des taboos. “Lors de nos jours de congés sur une tournée européenne de 1993”, explique Wire, se permettant de sourire à l’incongruité de la situation, “on est allés à Dachau et à Belsen. La plupart des groupes se serait fumé un paquet d’herbe et aurait traîné, on a visité les camps de la mort”.

“J’ai réellement pensé : Doit-on vraiment écrire ces chansons ?” admet James Dean Bradfield. “C’est difficile de justifier pourquoi on a essayé de chanter une chanson qui transmettait ces sentiments lorsqu’on est si éloignés d’eux en termes de culture et d’histoire. Sans vouloir paraître désinvolte, c’était : Pourra-t-on nous laisser passer cela ? Est-ce que c’est de l’expression ou du voyeurisme sensationaliste le plus grossier ?

Le groupe, cloîtré dans un minuscule studio de Cardiff, travaillant sept jours par semaine, était ravi de la qualité de ce qu’il enregistrait. Les paroles étaient combinées à une musique féroce et anguleuse. Le résultat, en ont-ils conclu, était une synthèse quasi-parfaite du moyen et du message.

“Ce n’est pas un album à la fin hollywoodienne”, dit Bradfield. “Mais la libération de jouer des chansons et de se rendre compte qu’on avait trouvé une nouvelle voix, une collectivité de pensée, que c’était un exploit. Je me sentais courageux. Et quand je montais sur scène tous les soirs pour chanter ces chansons, c’était comme se bagarrer tous les soirs. J’ai adoré cela. Je me sentais bien”.

La pochette de The Holy Bible était centrée autour du Strategy (South Face/Front Face/North Face) de Jenny Saville, image conflictuelle d’obésité, choisie par Wire et Edwards à cause de sa représentation de la “beauté dans sa laideur perçue”. Deux mois avant la sortie de l’album, les Manics ont présenté le second aspect visuel de l’album : un nouvel uniforme du groupe d’habits militaires assortis, introduit avec décision lorsqu’ils joué Faster à Top Of The Pops.

Ce qui est peut-être le plus remarquable dans tout cela, c’était le contraste entre l’album et son contexte. Quelque peu inévitablement, son sort commercial faisait pâle figure comparé aux piliers de la Britpop : tandis que Blur et Oasis faisaient exploser des ventes qui dépassaient le million, les Manics ont réussi un chiffre modeste de 35 000. Après le succès qui a défini leur carrière de leur album de 1996 Everything Must Go, cependant, il a trouvé un public : chaque année, d’après Wire, il se vend immanquablement 15 000 exemplaires.

Wire se souvient du moment où il a apprécié pour la première fois The Holy Bible en entier. Lui et les autres Manics revenaient chez eux après une apparition live pour Radio One, et ils écoutaient une cassette du nouveau disque. “C’est là que je me suis rendu compte”, se rappelle-t-il, “c’était du genre : Il semblerait que cet album va nous apporter que des problèmes”.

Si des chansons comme 4st7lb et Die In The Summertime représentaient éloquemment une sorte infernale de dépression personnelle, les mois suivants ont rapidement brouillé la distinction entre l’art du groupe et leur vie collective. “Richey a commencé à boire des trucs comme du Tennent’s Super, ce qui semblait dire : J’ai perdu le plaisir de boire, j’en ai juste besoin”, dit Wire. “À ce moment-là, il semblait faible, léger, comme s’il allait dans un endroit différent”.

Die In The Summertime est la chanson la plus effrayante, sur le plan des paroles et celui de la musique, en cela, elle se fond en prophétie”, explique Wire. “Évidemment, cela a pris six mois de plus – s’il est vraiment mort, ou s’il a vraiment disparu, ou peu importe. Mais quand je l’écoute et quand on la joue live… des vers comme : Un petit animal pelotonné dans un quart de cercle – ce sont d’étonnantes paroles, mais il y a cette idée que plus rien ne te donne de plaisir, que, passé l’enfance, la vie est complètement vide. Cela me donne des frissons”.

Une distance de dix ans leur permet aussi de penser au disque en termes plus objectifs, particulièrement quand on en vient aux chansons qui abordent des thèmes importants. “Pour moi, c’est quelque chose qui n’aurait pu arriver qu’en Europe”, dit Bradfield. “Il y a un fatras de restes. On est passés par deux guerres mondiales et le fait qu’on vive maintenant en paix en Europe est la plus grande réussite de l’homme. Mais le disque dit qu’il y a des fantômes : c’est construit sur du sang, des os et des décombres et on vit encore avec ces choses”.

Comme le prouve leur récent album, Lifeblood, collection de “pop élégiaque” qui selon Wire équivaut à “The Holy Bible pour trentenaires… un concept album sur la mort”, les Manics restent de fiers défenseurs des paroles qui s’engagent contre le monde et qui sont exprimées dans un vocabulaire poétique – et c’est à ce sujet que Wire revient maintes et maintes fois. The Holy Bible, dit-il, a établi un modèle intellectuel qui a été par la suite ignoré.

“Tu n’as pas le droit d’utiliser de mots”, dit-il. “Tu sais, on considère les White Stripes comme importants, mais je ne peux te réciter un seul de leurs vers. Même les Strokes, qui sont un parfait rassemblement de gens, un groupe au look vraiment sensationnel – aucune de leurs paroles me reste dans la tête. La destruction du langage semble inarrêtable. Quand un critique dit : On dirait qu’il a avalé un dictionnaire des synonymes – cette vieille phrase – on pense tout simplement : Oh, bordel ! Plus personne n’a le droit d’être intelligent dans la pop. C’est mort, vraiment mort”, explique-t-il. “Comment cela peut-il revenir ?”

The Holy Bible sort chez Epic le 6 décembre

John Harris

Traduction – 22 janvier 2005

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