“Life can only be understood backwards, but it must be lived forwards.”

Søren Kierkegaard (1813-1855) – Pochette de The Masses Against The Classes et de Forever Delayed
Extraits de Journaux (1843)
Texte original :
“La vie doit être comprise en regardant en arrière. Mais il ne faut pas oublier qu’elle doit être vécue en regardant en avant. Raison pour laquelle, dans la temporalité, la vie n’est jamais vraiment compréhensible, car à aucun moment nous ne pouvons atteindre la tranquillité qui nous permette de tenir une telle position”.

Søren Aabye Kierkegaard (5 mai 1813 – 11 novembre 1855) est un écrivain, théologien protestant et philosophe danois.

Søren Aabye Kierkegaard naît le 5 mai 1813 à Copenhague, au Danemark, dans une famille de sept enfants, d’un père ayant fait fortune dans le commerce de bonnetier et appartenant à une communauté piétiste très fervente qui lui vaut, selon ses propres dires, “une éducation chrétienne stricte et austère qui fut, à vues humaines, une folie”.

En 1821, il entre à la Borgerdydsskole (en danois, “l’école de la vertu civique”), une école privée très élitiste où il se fait remarquer par son intelligence hors du commun et, en 1831, l’année de la mort de Hegel, il commence ses études de théologie à l’université de Copenhague.

De 1819 à 1834, la tragédie du destin fait que sa mère, puis ses trois sœurs aînées et deux de ses frères meurent tour à tour, soit de maladie soit accidentellement, sans jamais dépasser l’âge de 33 ans, ce qui l’amène à croire qu’il ne dépassera pas lui non plus l’âge du Christ. Plongé dans la mélancolie, qui est accentuée par la mort de son père en 1838, il est à 25 ans, avec son frère Peter, le seul survivant d’un foyer familial de neuf personnes.

Lors d’un dîner chez des amis communs, un soir du mois de mai 1837, il rencontre la jeune Regine Olsen, dont il s’éprend. En 1840, il la demande même en mariage, ce qu’elle accepte, mais il rompt brutalement avec elle un an plus tard, après lui avoir renvoyé son anneau de fiançailles.

La même année, il soutient sa thèse de doctorat sur Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate et, le cœur brisé, s’exile à Berlin où, de novembre 1841 à février 1842, il suit les cours de Schelling, dont il revient déçu.

Vivant de la fortune de son père et affirmant n’avoir “pas le temps de [se] marier”, il publie en 1843 son premier grand livre, Ou bien… Ou bien…, sous le pseudonyme de Victor Eremita et, renonçant à être pasteur, s’engage dans une intense production philosophique, dont les titres les plus remarquables, tous signés d’un pseudonyme différent, sont Le concept d’angoisse (1844), Stades sur le chemin de la vie (1845) ou Post-scriptum définitif et non-scientifique aux Miettes philosophiques (1846).

Après avoir atteint l’âge inattendu de 34 ans, il donne à son œuvre d’écrivain un tour nettement plus religieux, soucieux de défendre le christianisme véritable contre l’Église officielle, avec des ouvrages comme la longue série des Discours édifiantsLa maladie à la mort, parfois traduit sous le titre Traité du désespoir, (1849) et L’École du christianisme (1850).

En 1855, il lance une campagne dans laquelle il s’engage dans de violentes polémiques contre l’Église et ses “1000 pasteurs salariés” de l’État. Cet évènement est connu comme la “guerre contre l’Église” (Kirkestormen). Kierkegaard veut, pour la première fois, agir dans l’actualité (“l’instant”) contre des personnes nommées. La campagne commence par une série d’articles dans un quotidien, puis, cinq mois après, par une dizaine de pamphlets qu’il nomme L’Instant (Øjeblikket). Dans le premier article datant de décembre 1854, Kierkegaard explique qu’il a été, sa vie durant, empêché de parler franchement de son hostilité à l’Église par respect pour son père et pour l’ami de celui-ci, l’évêque de Copenhague Mynster. C’est la mort de Mynster qui permettra et qui provoquera le Kirkestorm et Kierkegaard dit que tous ses écrits antérieurs sont à considérer comme des manœuvres préparatoires, les ruses d’un agent de police pour voir plus profondément. La campagne se caractérise par une constante focalisation sur l’immoralité inhérente d’un christianisme d’État, et par une escalade vertigineuse d’invectives et d’insultes. Au début, Kierkegaard refuse simplement aux pasteurs, et notamment à Mynster, d’être des “témoins de vérité”, puis “ils se moquent de Dieu”, deviennent “parjures”, négateurs et destructeurs du christianisme pour finir comme “anthropophages”. Tous ces anathèmes sont lancés avec une agressivité constante, mais en respectant les codes de la pédagogie et de la stylistique. La campagne a eu une répercussion énorme au Danemark et dans les autres pays scandinaves. Mais des théologiens (Lindhardt) la jugent “pathologique”, tout en reconnaissant son importance, et des historiens danois (Danstrup & Koch) la trouvent “maladive”. En pleine campagne, alors qu’un numéro de Øjeblikket est sous préparation, Kierkegaard meurt à l’âge de 42 ans, à l’hôpital, après s’être effondré dans la rue au cours d’une promenade.

NOTA – Le nom de famille des “Kierkegaard” désigne la ferme (“gaard”) de l’église (“kirke”) de Sædding dans laquelle Michael Pedersen, le cinquième garçon d’une famille de neuf enfants, avait vu le jour en 1756 et dont son propre père, Peder Christensen, le grand-père de Søren, avait pris le nom quand il a été chargé du métayage, sans aucun rapport avec le substantif homonymique kirkegård qui signifie en danois “cimetière”.

Kierkegaard débute en philosophie par une thèse sur la pratique de l’ironie socratique, dissociant Socrate de Platon à la suite de Hegel et précédant en cela Nietzsche, et analysant aussi l’ironie théorisée par les romantiques allemands. Contrairement à certains préjugés, Kierkegaard connaissait bien l’histoire de la philosophie, que ce soit la philosophie ancienne (ses références à Platon, Aristote et aux Sceptiques sont fréquentes) ou la philosophie moderne (de Descartes jusqu’à Hegel et ses zélateurs). En revanche, il partage très largement le mépris ou l’indifférence pour la philosophie médiévale qui a régné avec Érasme et Luther ; il faudra attendre le néo-thomisme de la fin du XIXème siècle, dans le sillage duquel Heidegger a écrit sa thèse sur Duns Scot, pour que les grands penseurs se penchent à nouveau sur cette période de l’histoire de la philosophie.

Kierkegaard est généralement reconnu comme le précurseur de l’existentialisme depuis Jean Wahl, étiquette néanmoins de plus en plus contestée, par exemple par Hélène Politis. Il s’est opposé à la philosophie hégélienne, parce que selon lui les philosophies systématiques sont des “palais vides” que leurs auteurs n’habitent pas, c’est-à-dire des édifices abstraits qui sont coupés de la réalité de l’existence concrète et humaine. Il retient néanmoins du hégélianisme la notion de “dialectique”, pour l’appliquer non plus à une “Logique” systématique mais à la réalité de l’existence concrète, avec ses imprévus, ses doutes, ses tourments et ses “tonalités-affectives”. La dialectique ou reprise se comprendra désormais en termes de “saut” qualitatif dans l’existence, par nature absurde, qui inspirera les notions existentialistes de choix, de responsabilité et d’engagement, où la justification n’est qu’un leurre.

Son œuvre a une charpente conceptuelle forte, sans toutefois être un système, qui n’a rien à envier aux plus grands. Kierkegaard conceptualise et met en relation les tonalités-affectives (“angoisse”, “désespoir”), livrant ainsi une psychologie philosophique ; il expose une théorie du temps (de l’“instant” et de la “répétition”) et des “stades” de l’existence (esthétique : rapport de l’homme à la sensibilité ; éthique : rapport de l’homme au devoir ; religieux : rapport de l’homme à Dieu) qu’il ne faut pas comprendre de manière chronologique ni de manière logique mais plutôt de manière “existentielle” ; en outre il s’interroge sur les problèmes du langage, notamment la communication, le silence et la subjectivité de celui qui parle.

Fervent chrétien et brillant théologien, il s’opposera à l’Église danoise de l’époque, église luthérienne d’État, au nom d’une foi individuelle et concrète. En effet, la religion, l’institution ecclésiastique, la communauté des croyants, le canon, forment ce que Kierkegaard appelle la chrétienté, et représentent l’hypocrisie (aller au sermon pour bien se faire voir de la société) et la répression de l’individualité, laquelle s’épanouit au contraire dans le christianisme comme foi vécue, pleine de doutes et d’apprentissages intérieurs, le “devenir-chrétien”. Il écrit ainsi des Discours édifiants (1843-1847), rédigés dans un style personnel s’adressant à la singularité de l’auditeur, qu’il publie à côté de ses œuvres philosophiques et littéraires. Kierkegaard souhaite ainsi restaurer un luthéranisme pur et originel, où la foi prime les œuvres et les justifications ; il théorise par ailleurs longuement la notion de “scandale”, d’inspiration biblique, qu’il couple avec la notion philosophique de paradoxe.

Le travail de Kierkegaard est parfois difficile à interpréter, car il a écrit la majorité de ses premières œuvres sous divers pseudonymes, qui sont autant de personnages inventés, et souvent ces pseudo-auteurs commentent les travaux des pseudo-auteurs précédents (par exemple Johannes Climacus et Anti-Climax). Deleuze s’en souviendra lorsqu’il théorisera les personnages conceptuels. Kierkegaard révèle ainsi une profonde créativité littéraire et poétique, qui transpire à travers toutes ses œuvres. Il peut donc être considéré comme un écrivain et un théoricien de la littérature, s’intéressant aux auteurs tant anciens (Aristophane, Platon) que modernes (Shakespeare, Goethe, et son contemporain Andersen), écrivant lui-même, y compris des pièces de théâtre ; s’intéressant au mythe tragique, à la comédie (farce, vaudeville) et commentant longuement Lessing.

Dans sa thèse de doctorat, Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate (1841), Kierkegaard oppose l’ironie socratique à l’ironie moderne des romantiques. A la suite de Hegel, il conçoit l’ironie socratique comme la faculté de négation universelle et illimitée. En effet, Socrate amenait son interlocuteur à nier sa propre position au cours d’un dialogue de type dialectique, c’est-à-dire consistant en questions et réponses argumentées. Socrate feignait de ne rien savoir, et critiquait tous ceux qui prétendaient détenir un savoir, notamment les Sophistes. Kierkegaard se pose en continuateur de l’ironie socratique, et défend l’idée d’une négation absolue face au système hégélien qui prétendait résorber la négation dans le troisième moment, spéculatif et positif. Kierkegaard nie ainsi que les systèmes de l’idéalisme allemand aient dépassé l’ironie socratique, ainsi que laskepsis des Sceptiques et le doute hyperbolique de Descartes, qui sont tous trois, selon Kierkegaard, des attitudes existentielles plus que des doctrines.

Kierkegaard met ainsi en parallèle la foi et le doute, qui sont deux attitudes qui se répondent et qui engagent profondément l’homme dans l’existence, bien plus que ne le ferait une doctrine faite de raisons arbitraires et de justifications inutiles. Ces dernières arrivent après la décision existentielle, mais ne peuvent en aucun cas la fonder, et restent superficielles. C’est pour cela que Kierkegaard déclare que “l’instant de la décision est une folie” : on ne peut jamais prévoir les ultimes conséquences de notre saut dans l’existence. De même, Kierkegaard affirme que “plaider discrédite toujours” (Kierkegaard prend ici l’exemple de l’amoureux : demander à quelqu’un pourquoi il aime telle personne, c’est absurde, et même offensant : donner des justifications, c’est montrer que cet amour ne tient pas ; il en est de même de la foi religieuse : il n’y a qu’une différence de degré entre aimer et croire). Le rôle de l’ironie sera donc d’éliminer ces raisons et ces justifications qui font de l’homme un hypocrite, pour le mettre face à son existence et à ses choix. Plus profondément, l’exercice de l’ironie a pour but de défaire les systèmes métaphysiques et scientifiques qui prétendent absorber la contingence de la vie particulière de l’individu. L’ironie est une négativité pure à laquelle rien ne résiste, face à laquelle tout est contingent, même les doctrines prétendument closes et immuables. Quelqu’un qui décide de douter, peut le faire indéfiniment, quoi qu’on lui oppose (bien que cela se rapproche du fanatisme). On pourrait objecter que le doute, à force de s’exercer sur tout, s’emporte lui-même : le doute détruit le doute et fonde la certitude. Mais ce serait à nouveau faire du doute une doctrine (par exemple dialectique, à l’instar de Hegel) et non une attitude singulière.

Kierkegaard préfigure l’interprétation de Descartes que donnera Ferdinand Alquié (le doute comme attitude existentielle), contre Martial Guéroult qui fera de Descartes un penseur systématique livrant une métaphysique ordonnée (ce qui se passe quand on lit le doute cartésien comme s’auto-annulant et fondant la certitude de la pensée ordonnée).

Deux des idées populaires de Kierkegaard sont la “subjectivité” et la “foi”. Le saut de la foi est sa conception de la manière dont un individu peut croire en Dieu, ou comment une personne peut agir par amour. Il ne s’agit pas d’une décision rationnelle, car elle transcende la rationalité en faveur de quelque chose de surnaturel : la foi, en tant qu’absolu, paradoxe au-delà de la raison. Il pense ainsi que la foi s’accompagne en même temps et paradoxalement du doute. Ce doute met en branle le repos que pourrait procurer la Foi. De fait, l’angoisse s’empare du chrétien, le tiraille et le met face à Dieu. “Le doute introduit, c’est comme le choléra, on ne le chasse plus. Toute défense scientifique ne fait donc que le nourrir, tout essai d’amélioration sociale nourrit le doute. Seuls Dieu et l’éternité ont assez de force pour maîtriser le doute (qui est précisement la force rebelle de l’homme contre Dieu)”. Le doute est un élément essentiel de la foi, un fondement. Exprimé plus simplement, croire en Dieu ou avoir foi en son existence, sans jamais avoir douté de son existence ou de sa qualité de Dieu, ne serait pas une foi valable ou méritante. Par exemple, aucune foi n’est exigée pour croire en l’existence d’un crayon ou d’une table, quand on les regarde et les touche. Au contraire, croire ou avoir foi en Dieu consiste à savoir qu’il n’existe aucune perception ou autre accès à Dieu, et pourtant garder sa foi. La foi se caractérise ainsi par le risque, le danger, ce n’est pas une position confortable et sécuritaire. On retrouve ici l’idée du pari pascalien, dirigé contre le Dieu rationnel des philosophes. Croire, c’est prendre le risque que Dieu n’existe pas, car Dieu est indémontrable. La foi est essentiellement dialectique, elle naît de l’échec de la pensée rationnelle poussée à son paroxysme.

Kierkegaard souligne également l’importance de la conscience, et la relation de la conscience au monde comme étant fondés sur la conscience de soi et l’introspection. Il soutient dans Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques que “la subjectivité est vérité” et que “la vérité est subjectivité”. Cette idée paradoxale ressort d’une distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation subjective qu’entretient un individu avec cette vérité (indifférence ou engagement). Pour Kierkegaard, des gens qui “dans un certain sens” croient aux mêmes choses, peuvent se référer à cette croyance de manière différente. Deux personnes pourraient croire toutes deux que beaucoup de gens autour d’eux sont pauvres et méritent de l’aide, mais cette connaissance peut mener seulement l’une des deux à décider d’aider réellement les pauvres.

Cependant, Kierkegaard discute de la subjectivité au travers principalement des questions religieuses, espace pour lui de toutes les questions et réponses. Encore une fois, il soutient que le doute est un élément de foi, et qu’il est impossible d’obtenir une certitude objective à propos d’une doctrine religieuse telle que l’existence de Dieu ou la vie du Christ. Le mieux qu’un individu puisse espérer serait d’arriver à la conclusion qu’il est probable que les doctrines chrétiennes soient véridiques, mais si une personne devait croire de telles doctrines seulement parce qu’elles semblent probablementvraies, il est certain que cette personne ne serait pas véritablement religieuse. La foi serait donc constituée par une relation subjective avec l’engagement absolu pour ces doctrines.

S. Kierkegaard prend toujours les affects tels que scrupule, crainte, désespoir, angoisse, etc., non comme de simples catégories psychologiques, mais comme des modalités dévoilant des possibilités à chaque fois spécifiques de l’existence. C’est en suivant le fil de ces différents “affects” que vont pouvoir seulement s’ouvrir ces possibilités.

Kierkegaard prend “l’angoisse” comme fil conducteur, dans le Concept de l’angoisse, pour explorer de quelle manière la liberté s’atteste elle-même à l’existence singulière, de façon paradoxale, seul un être libre pouvant faire l’expérience de l’angoisse – expérience de la liberté comme fardeau et obstacle. L’angoisse est le “vertige du possible”, on la ressent lorsque l’on est confronté à une infinité de possibilités et qu’il faut faire un choix. L’angoisse, contrairement à la peur, n’a donc pas d’objet déterminé. On a peur “de quelque chose”, mais on n’angoisse pas “de quelque chose”. L’angoisse est indéterminée, elle met en branle l’ensemble de l’existence. Heidegger dira que l’angoisse met en branle l’ensemble de l’être, et nous fait apercevoir le néant.

Nous portons la lourde responsabilité de ce choix, et de plus nous ne pouvons pas prévoir si ce choix sera bon ou pas. L’existence se caractérise par son aspect foncièrement contingent et imprévisible, l’homme doit donc se risquer à choisir et à agir sans pouvoir maîtriser totalement son avenir. C’est le sens du “saut” dans l’absurde. Aucune doctrine, aucun système philosophique ou scientifique, aucune dogmatique religieuse ne peuvent rassurer l’homme quant à ses choix, il doit les faire en âme et conscience en dernière instance.

Emphatiquement dans La Maladie à la mort (autre traduction du Traité du désespoir, plus correcte selon Hélène Politis) mais également dans Crainte et tremblement, Kierkegaard expose que les hommes sont composés de trois parties : le fini, l’infini, et la relation entre les deux qui crée une synthèse. Les finis (les sens, le corps, la connaissance) et les infinis (le paradoxe et la capacité à croire) existent toujours dans un état de tension. Cette tension, consciente de son existence, est l’individu. Lorsque l’individu est perdu, insensible ou exubérant, la personne est alors dans un état de désespoir. Notamment, le désespoir n’est pas l’agonie et ne se résume pas à un simple sentiment ; c’est, au lieu de cela, la perte de l’individu, la négation du “moi” par un désordre dans la synthèse.

À l’intérieur du concept de désespoir, Kierkegaard distingue plusieurs étapes ou degrés qui mènent l’homme non religieux ou “homme naturel” à la Foi. Dans la destinée de cet individu, trois étapes fondamentales le conduisent à la contemplation divine : le stade esthétique, éthique puis religieux. L’individu a-religieux ou non-religieux se trouve dans le désespoir-faiblesse dans un premier temps ; en ce sens où il n’a pas conscience de son désespoir, vivant dans l’Instant, la luxure. L’individu esthète ne pourra finalement, pour feindre de ne pas tomber dans le désespoir, que se répéter ou plutôt que se ressouvenir des plaisirs instantanés passés, à la manière des Philistins dans le Nouveau Testament. Par la suite, l’individu peut être enclin à se délivrer de ce désespoir-faiblesse par une lutte pour retrouver son Moi et par là sa liberté. Ce combat est suivi du désespoir-défi ou l’on veut être soi-même, c’est-à-dire dans une recherche de la Vérité, de l’éternité et d’autre part dans une prise de conscience de sa finitude. Le désespoir-faiblesse apparait lorsque le désespéré ne veut point être lui-même. Mais rien qu’à un degré dialectique de plus, si ce désespéré sait enfin pourquoi il ne veut point l’être, alors tout se renverse, et nous avons le défi, justement parce que, désespéré, il veut être lui-même. Ainsi, le rapport à son Moi est infini, reflet de l’éternité. Cependant, cet infini n’est pas rapporté à Dieu mais lié au temporel. Ce n’est qu’un sérieux frauduleux : comme le feu volé par Prométhée aux dieux ici on vole à Dieu la pensée qu’il nous regarde, et c’est là le sérieux ; mais le désespéré ne fait que se regarder, en prétendant ainsi conférer à ses entreprises un intérêt et un sens infinis, alors qu’il n’est qu’un faiseur d’expériences. En somme, le Moi ne peut se retrouver dans l’infini sans Dieu ; car le Moi ne peut se démultiplier pour devenir plus qu’il n’est. Cette recherche du moi présente ses limites puisque son action reste hypothétique et tourne finalement à vide si ce Moi reste actif. Si ce Moi désespéré est passif, niant “les donnés concrètes”, alors il reste aliéné intérieurement. Ce désespéré se perd dans des tourments concrets (montrer sa domination infinie sur le reste des hommes et se justifier a travers autrui). Il a formé d’abord une abstraction infinie de son moi, mais le voila à la fin devenu si concret qu’il lui serait impossible d’être éternel dans ce sens abstrait, alors que son désespoir s’obstine à être lui-même. Le prix de cette recherche du Moi est finalement ce défi devant Dieu, en ne se remettant qu’au temporel, le sujet refuse le secours divin en se rendant prisonnier de son Moi fini. Au lieu de s’en reporter à l’éternité, il fait sien tout ce que son Moi ne peut atteindre (l’épine dans la chair). Ainsi, le désespoir-défi apparaît.

La moitié des travaux de Kierkegaard a été écrite sous le masque de divers personnages-pseudonymes qu’il a créé pour représenter ses différentes manières de penser. C’est là une partie de la communication indirecte de Kierkegaard. D’après plusieurs passages de son travail et de ses journaux, tel Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain, Kierkegaard a rédigé de cette façon afin d’empêcher ses travaux d’être traités comme un système philosophique avec une structure systématique. Dans cet ouvrage posthume, il écrit : “Dans les travaux pseudonymes, il n’y a pas un mot simple qui est le mien. Je n’ai aucune opinion au sujet de ces travaux sinon en tant que tierce personne, aucune connaissance de leur signification, excepté comme un lecteur, pas la moindre relation privée ou distanciée avec eux”.

Kierkegaard a employé la communication indirecte pour empêcher ou gêner ceux qui chercheraient à s’assurer que l’auteur soutient réellement les idées présentées dans ses œuvres. Il a espéré que les lecteurs liraient simplement son travail pour sa valeur informelle, c’est-à-dire sans chercher à l’attribuer et l’interpréter selon certains aspects de sa vie. Kierkegaard cherchait également à éviter que le lecteur considère son travail comme un système faisant autorité. Il voulait plutôt que le lecteur trouve par lui-même des manières de l’interpréter.

Les premiers commentateurs, tel Theodor W. Adorno, ont négligé les intentions de Kierkegaard et soutiennent que l’intégralité de la production écrite de Kierkegaard doit être analysée comme les propres idées personnelles et religieuses de l’auteur. Mais cette vision pourrait mener à certaines confusions et contradictions, qui rendraient Kierkegaard incohérent. Ainsi, des commentateurs ultérieurs de Kierkegaard ont cherché à respecter les intentions de Kierkegaard et ont interprété son travail en attribuant ses textes pseudonymes à leurs auteurs respectifs. Il s’agit de comprendre le travail philosophique de Kierkegaard en sa spécificité, non à partir de sa seule biographie ou de son prétendu profil psychologique.

Le théologien jésuite Henri de Lubac évoque Kierkegaard dans Le Drame de l’humanisme athée (1942), avec Dostoïevski, comme un penseur chrétien contre la barbarie moderne, à côté de l’impasse de l’humanisme athée (lequel mène au nihilisme et est impuissant à combattre les horreurs à venir au XXème siècle, selon l’auteur) représenté par le quadrivium Feuerbach, Marx, Comte et Nietzsche. Kierkegaard a été de manière plus générale très influent dans les milieux théologiques (notamment pour sa conception de Dieu comme événement transcendant et inaccessible, en réaction au rationalisme hégélien) protestants (Barth, Tillich) et catholiques, à l’instar de Pascal, à qui on le compare parfois.

Le philosophe royaliste et catholique Pierre Boutang, dans l’Apocalypse du désir (1979, rééd. 2009), joint Kierkegaard aux Pères de l’Église dans ses influences pour repenser le désir dans l’optique d’une métaphysique chrétienne.

Kierkegaard a eu également une grande influence sur la philosophie existentialiste lors de la première moitié du XXème siècle, mais il semble que celle-ci ait fait de nombreux contresens sur la pensée du Danois, en plus de nier sa qualité de philosophe en tant que tel (voir par exemple les écrits de Jaspers, Sartre, Marcel ou encore Camus). De même, Kierkegaard a influencé le philosophe Heidegger, qui lui a repris des concepts phares comme l’angoisse ou la répétition. Heidegger dira d’ailleurs : “Mon compagnon de route dans la recherche fut le jeune Luther et mon modèle Aristote, que le premier détestait. Kierkegaard me donnait des impulsions, et les yeux, c’est Husserl qui me les a implantés”. Mais il semble que Heidegger ait été injuste à l’égard de son prédécesseur, affirmant bien plus tard que “Kierkegaard n’est pas un penseur, mais un auteur religieux”, et ne le citant que rarement lorsqu’il réinterprète les concepts qu’il lui emprunte (exception faite de notes dans Être et Temps).

En résumé, la théologie chrétienne récupère Kierkegaard en tant que théologien ennemi du rationalisme (notamment athée) essentiellement, et la philosophie existentialiste “laïcise” la pensée de Kierkegaard tout en le réduisant à un auteur religieux et autobiographique.

La deuxième moitié du XXème siècle semble manifester la réhabilitation de Kierkegaard parmi les représentants majeurs de la philosophie en tant que telle (et non seulement de la théologie ou de l’autobiographie). Gilles Deleuze présente Kierkegaard comme un philosophe de la différence et de la répétition, avec Nietzsche et Charles Péguy, dans Différence et répétition (1968), et comme un brillant inventeur de personnages conceptuels dans Qu’est-ce que la philosophie ? (1991), avec ses pseudonymes, ses analyses de Don Juan, Faust, Ahasvérus et le Séducteur, n’ayant rien à envier à Nietzsche et son Zarathoustra. Kierkegaard est ainsi souvent rapproché de Nietzsche (par Jacques Colette par exemple), parce qu’il combat l’hyperrationalisme, réhabilite la notion de “devenir”, revalorise l’individualité contre la masse, critique l’hypocrisie morale et l’idôlatrie religieuse, et s’intéresse à l’art et à la littérature comme à des phénomènes essentiels.

Dans le même ordre d’idées, une autre valorisation improbable de Kierkegaard est née : la réinterprétation de sa conception de la subjectivité par le philosophe des sciences Paul Feyerabend. Ainsi, ce dernier écrit : “N’est-il pas possible que la science telle que nous la connaissons aujourd’hui, ou la recherche de la vérité dans le style philosophique traditionnel, engendre un monstre à l’avenir ? N’est-il pas possible que l’approche objective qui rejette les relations personnelles entre les entités examinées soit dommageable pour les gens, les rende malheureux, hostiles, comme des machines autosatisfaites sans charme ni humour ? N’est-il pas possible, demande Kierkegaard, que mon activité d’observateur objectif [ou critico-rationnel] de la nature affaiblisse ma qualité d’être humain ? Je soupçonne que la réponse à quelques unes de ces questions soit affirmative, et je crois qu’une réforme des sciences qui les rende plus anarchistes et plus subjectives (au sens de Kierkegaard) est urgente et nécessaire”.

Jacques Derrida, quant à lui, convoque Kierkegaard pour une méditation profonde sur la mort et le cas d’Abraham.

Kierkegaard est alors vu comme un véritable philosophe, non comme un simple auteur autobiographique ou dévot. On le considère comme le représentant d’un certain pluralisme philosophique, d’un refus de l’objectivité froide qui nie la dignité humaine (Paul Feyerabend) ou d’une métaphysique nouvelle qui ne réduit pas la différence à l’identique (Gilles Deleuze).

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