NME – 8 octobre 2011 : Tout doit disparaître

Il y a 25 ans, les Manic Street Preachers ont lancé une croisade pour mettre à feu et à sang le rock et le reconstruire à leur image maquillée et littéraire. Tandis qu’ils se préparent à faire une pause, Emily Mackay réfléchit sur leur héritage

“On ne dit pas qu’il n’y a rien de glamour à être déglingué, on ne dit pas qu’il n’y a rien de glamour à être mort, mais il n’y a rien de glamour à avoir une carrière de 20 ans dans le rock non plus. C’est encore plus malsain”
Nicky Wire, 1990

Eh bien, à quel moment malsain nous trouvons nous. Plus de deux décennies après que le bassiste Nicky Wire ait craché son sentiment “vivons rapidement mourrons jeune” au visage de leur première interview dans le Melody Maker, nous voici à célébrer leur carrière de 25 ans avec une compilation exhaustive de leurs singles.

Ils comprennent l’humour de la situation. L’ironie entendue du titre de National Treasures attire délibérément l’attention sur combien il est étrange de parler du fait que les Manics aient un héritage. C’est le groupe qui chantait à propos de mutiler l’art dans les galeries, démolir les icônes (même les leurs), qui poussait les adolescents à se tuer avant de vieillir, qui a dit qu’ils se sépareraient après avoir fait un double album qui irait directement à la première place. Ils n’étaient même pas censés avoir un avenir, encore moins un héritage.

Heureusement, ils ont, en quelque sorte, euh, changé d’avis, restant fidèles à la déclaration plus récente de Wire de “on se réserve le droit de se contredire” qu’au projet original d’être une grenade pop culturelle qui s’enflamme brièvement. S’ils avaient des principes, ils étaient aussi ambitieux (“On veut juste être le point de référence le plus important des années 1990. C’est tout”, avait dit en haussant les épaules le second guitariste et idéologue du groupe Richey Edwards dans la même interview). Bien sûr, un album n’aurait jamais suffi à épuiser ce flot furieux d’idées, de rage, d’esprit et de côté sexy. Dix n’ont pas suffi à fatiguer la rage qui les a propulsés tandis qu’ils complotaient depuis la chambre de James dans l’ancienne ville minière déprimante de Blackwood dans le Sud du Pays de Galles, griffonnant des lettres enragées à la presse musicale (“Dans l’année mondaine de 1991, nous ressemblons à rien d’autre sur Terre… Merde à l’édifice pourri de Manchester”.)

C’est cette même maladie maniaque, leur soif de rafistoler l’art brisé du rock en quelque chose avec un vrai pouvoir politique qui veut dire que, deux décennies plus tard, ils intéressent plus que n’importe quel autre groupe. Les interviews avec eux sont des choses épuisantes, excellentes et inspirantes ; on pourrait publier tout la transcription de la conversation téléphonique la plus banale avec eux sans rien changer et ce serait plus marrant, plus intéressant que ce qu’on peut mettre dans un magazine cette semaine. Peu importe combien de fois ils jouent les mêmes chansons, elles arriveront toujours à un moment dans leur set où tout décolle et la gravité semble s’arrêter. Il y a autant de feu dans leurs ventres, plus de venin sur leurs langues, que dans une année de nouveaux groupes.

Et pourtant, la plupart de ces nouveaux groupes, s’ils avaient fait leurs devoirs, déclameraient quelque chose de ridicule et dérivée des Manics dans leur première interview. Ils ne sonneront pas comme les Manics, cependant ; ce n’est pas un groupe qu’on entend souvent utilisé comme référence musicale (pensez à combien de groupes qu’on a entendus décrits avec les mots “The Jesus And Mary Chain” récemment, puis comparez cela avec combien de fous vous avez entendu “Manic Street Preachers”). Ils sont toujours trop peu à la mode ; dans un monde de shoegaze, de crusty et de grunge, ils venaient en défendant les Guns N’Roses et Public Enemy avec leur premier album de 1992, Generation Terrorists, et restaient glorieusement décalés avec leurs pairs.

Si personne n’essaie de recréer les sons de Roses In The Hospital ou Revol, cependant, Richey a toujours eu son vœu. Leur histoire ridicule et excellente est jonchée de moments de génie qui sont devenus des pierres de touche, des démonstrations exemplaires de comment on devrait (ou pas) faire cette chose de groupe rock’n’roll. Non seulement leurs disques, mais tout ce qu’ils faisaient, les choses qu’ils disaient, sont passé dans une mythologie moderne. Pas d’accident ; un nouveau mythe moderne, c’était précisément ce à quoi ils aspiraient. Grâce à la décision de Richey de mettre son sang où était sa bouche et tailler son intégrité sur son bras devant un Steve Lamacq horrifié dans une interview de 1991 dans le NME, on n’a qu’à prononcer l’expression “4 REAL” pour évoquer l’idée d’un dévouement terrifiant à la cause. Chanter Faster sur Top Of The Pops en passe-montagne, avoir la star de porno Traci Lords en invitée sur la plainte féministe Little Baby Nothing, dire à leur premier public de Glastonbury en 1994 : “Je dis qu’il faut construire plus de putains de dérivations sur cet endroit de merde”… on ne se lasse jamais de redire ces moments déroutants et excellents comme cela.

Generation Terrorists avec sa poésie polémique et venimeuse, ses slogans, ses collages, ses suçons et ses samples, est devenu votre déclaration de premier album audacieux archétype. Son successeur, Gold Against The Soul en 1993, est aujourd’hui presque synonyme de “deuxième album difficile”, celui on perd son chemin dans les gros sons d’un groupe de rock de major (même s’il contient aussi leurs chansons les plus durables et belles). Et, bien sûr, il y a The Holy Bible de 1994. Sorti la même année que Definitely Maybe de Oasis et Parklife de Blur, le troisième album monolithique des Manics est le premier exemple qui nous vient quand on pense à un disque qui est iconique dans l’obscurité, la pure négation et la rage (pourtant toujours plein d’esprit, sexy et furieusement vivant).

* * *

Le glamour dangereux de la première époque des Manics est la plus immédiatement séductrice, mais ce qui est arrivé après la disparition inexpliquée de Richey Edwards en février 1995 après une lutte de plus en plus intense avec la dépression, l’anorexie et l’alcool, n’était pas moins légendaire. Leur premier album en trio, Everything Must Go en 1996, est le modèle d’un rétablissement gracieux et courageux. Un groupe qui se tirait hors de la noirceur avec un album qui faisait face à ce coup catastrophique et qui sortait se battre ; une réinvention musicale qui clouait le bec aux marchands d’échec.

Et puis il y avait le spectacle glorieux de leur ascension dans la grande échelle sans compromis ; ces concerts de stades et le beau succès de A Design For Life, hymne intelligent qui comprenait des livres d’analyse sociale dans ses paroles qui étaient braillées à pleins poumons autant que chéri en silence.

Tandis qu’ils passaient du statut culte à un groupe à l’aise sur les playlists des radio (faisant une pause en cours de route pour décrocher le premier numéro un du nouveau millénaire avec The Masses Against The Classes), il y avait les accolades et rétrospectives d’aujourd’hui, de notre propre Godlike Genius Award en 2008 et la compilation de raretés Lipstick Traces. Puis est venu la brave décision de revisiter le dernier trésor des paroles de Richey pour Journal For Plague Lovers en 2009, déchirant leur acceptabilité avec des riffs vifs et des paroles déchirées. Et puis, avec une contradiction habituelle, pour Postcards From A Young Man de l’année dernière, choix de divertissement plus léger que Jackie Collins Existential Question Time ; en accord avec la fixation de l’album sur la communication de masse moderne, nous avons vu les Manics jouer dans Strictly Come Dancing (le Danse avec les stars anglais). Juste… étonnant.

Dans l’esprit des philosophes situationnistes qu’ils épousaient au début, ils sont une machine à produire des moments excellents, hystériques et épouvantables qui retournent l’esprit. Et dans l’esprit de ces moment, ils étaient consacrés à l’art du single. Richey a chroniqué les sorties de la semaine pour Smash Hits en 1992. Neneh Cherry, Suede et la ressortie de Anarchy In The UK ont attiré ses louanges, et il ne cessait de s’enthousiasmer pour le pouvoir de la “grande pop”. Leurs propres singles étaient des déclarations soigneusement choisies, toujours avec des faces B soigneusement choisies, les pochettes jonchées d’indices et de citations. Une petite capsule témoin culturelle, ou une bombe à retardement. C’est toujours tout le package, et c’est pourquoi l’héritage des Manics est bien plus qu’un son.

On les entendra cités comme la raison pour laquelle les gens se sont intéressés à la musique, la raison pour laquelle ils ont formé un groupe, fondé un magazine. C’est un groupe à propos duquel des amitiés se forment (et se brisent). On aperçoit quelqu’un portant un t-shirt Little Baby Nothing ou une chemise léopard et on sait simplement que cette personne ira bien. Probablement complètement fêlée, mais… bien. Comme de nombreux autres fans des Manics, je peux honnêtement dire que ma vie aurait été très différente sans eux. Je n’aurais pas lu les mêmes livres, vu les mêmes films. Je n’aurais probablement pas étudié autant (toujours soucieuse du dégoût de Nicky et Richey des étudiants faignants). Je ne ferais certainement pas le travail que je fais aujourd’hui. L’une des meilleures choses quand on va aux concerts des Manics ces dernières années, c’est de voir ces fans adolescents qui font la queue pendant des heures dehors pour être au premier rang, puis les voir tout transpirants et en extase à la fin, leurs boas collés à leur front et leur eyeliner en bas de leur menton, et savoir qu’une nouvelle génération de fans fait la même expérience.

Et est-ce que cette pause sera vraiment la fin ? Si oui, assurons-nous que ces Trésors nationaux demeurent là où ils doivent l’être ; non pas dans un musée de vénération, mais appris par cœur et hurlés, passés de fan en fan, gardant vivant une histoire secrète du rock qui irait dans le hall of fame comme un cheveu sur la soupe.

*

À LA UNE

Les Manics réfléchissent sur quatre des ving fois où ils ont orné notre une

LES JUMEAUX PAILLETÉS
(1er mai 1991)
NICKY : “C’était notre première couverture du NME, et elle est assez unique parce que je suis sûr que c’était la première à avoir le guitariste et le bassiste dessus, mais pas le chanteur. On a fait de beaux clichés du groupe entier mais je devine qu’ils ont pensé qu’on était plus beaux ! Richey s’est tailladé VIH sur la poitrine, parce qu’il pensait que l’image serait retourné”.

AMOUREUX
(15 février 1992)
NICKY : “J’ai adoré le titre Aimez-vous SINCÈREMENT les Manic Street Preachers… ou voulez-vous les frapper ? Il n’aurait été plus parfait”.

SOIRÉES À BANGKOK
(18 mai 1994)
NICKY : “Je n’ai que des souvenirs horribles de ce voyage. Je ne me sentais pas bien et vraiment triste. Mais on a joué comme des dieux. Barbara Ellen a écrit un article excellent, en deux parties”.
JAMES : “C’était le début de mes 10 années à boire comme un trou. Ça se voit sur ma tronche”.

C’ÉTAIT LEUR VÉRITÉ
(1er août 1998)
NICKY : “Je m’en souviens très bien. This Is My Truth… allait sortir, on était immenses. On a fait deux photos ce jour-là, la première et puis on a été interviewés par les fans quelques mois plus tard”.
JAMES : “Je me souviens de rien de ça. J’étais rond comme un coing tout le temps”.

Traduction – 9 octobre 2011

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