The Guardian – 1er octobre 2004 : Pas si maniaques aujourd’hui

Ils écoutent Dido, se sont calmés sur les coups de gueule, ont parlé à des agences de pub — et disent au revoir à Richey. Est-ce que les Manic Street Preachers se sont enfin décontractés ? Dorian Lynskey le découvre.

Le public de Top Of The Pops n’est rien sinon doué en tous genres. Il y a cinq minutes, le dernier vendredi soir de septembre, ils dirigeaient leur considérable enthousiasme vers les danseurs habillés en gymnastes qui représentaient Call On Me de Eric Prydz : imaginez une vidéo de Jane Fonda réinterprétée par l’équipe de Razzle. Maintenant ils crient de manière tout aussi enthousiaste alors que trois trentenaires en noir jouent une chanson intitulée The Love Of Richard Nixon. Ils tapent des mains en rythme alors que l’écran situé au dessus des Manic Street Preachers montrent des bombes qui pleuvent sur le Vietnam. Deux adolescentes dansent ensemble alors que James Dean Bradfield chante : “People forget China and your war on cancer” (“les gens oublient la Chine et ta guerre contre le cancer”). La carrière des Manic Street Preachers est faite de tels moments pop agréablement surréels.

“Sortir ça en single nous donne évidemment un peu de jubilation”, dit le bassiste et parolier Nicky Wire. “Je suis attiré par les égoïstes, les mégalomaniaques et les paranoïaques. Il y a un sample sur le disque dans lequel Nixon déclare : Je n’ai jamais été quelqu’un qui abandonne facilement. Je ressens un peu d’empathie pour ça. C’est l’idée du vilain petit canard. Radiohead, c’est Kennedy, les Manic Street Preachers, c’est Nixon”. Il rit, déployant son sourire large d’un kilomètre.

Wire est obsédé par l’histoire — à la fois la variété politique, et celle de son groupe. Ses paroles en révèlent autant, qu’elles soient provocantes (Masses Against The Classes : “We’re tired of giving a reason why we’re the only thing left to believe in” — “Nous sommes las de donner une raison pour laquelle nous sommes la seule chose qu’il reste à croire”) ou vaincues (The Everlasting : “In the beginning, when we were winning, when our smiles were genuine” — “Au début, quand nous gagnions, quand nos sourires étaient réels”).

C’est la malédiction des Manics qu’ils seront toujours élevés contre les personnes plus jeunes, plus minces, plus intrépides qu’ils étaient. Quatre intellectuels ouvriers qui ont comploté le groupe parfait dans leurs chambres de Blackwood, dans le Gwent, et l’ont lancé, dans une explosion de peinture en bombe, de mascara et de scandale, avec la précision d’une campagne militaire.

Puis, le 1er février 1995, Richey Edwards, leur principal parolier et stratégiste, a quitté son hôtel londonien et n’est jamais revenu. Sa disparition toujours non résolue est la tragédie centrale de la carrière des Manics, et elle projette une ombre sur chaque Brit Award qu’ils ont gagné, chaque grande salle qu’ils ont remplie. “On est hantés par les fantômes”, explique Wire. “On est hantés par la manière dont on était — la symétrie — nous quatre — tout était parfait”.

Nous sommes à deux jours de Top Of The Pops et les Manics répètent dans un studio situé dans un coin peu recommandable du centre-ville de Cardiff. En travaillant tard le soir, Bradfield dit qu’il a remarqué des prostituées qui exerçaient leur métier. “On travaille mieux quand c’est sinistre”, explique Wire. Sur le sofa, le batteur gnomique, Sean Moore, tapote sur un ordinateur portable avec connexion sans fil. “Il a tout dans le monde avant tout le monde”, dit Wire avec admiration. “Il aurait pu être le Bill Gates gallois”. Notoirement peu disposé aux interviews, Moore est tiré d’affaire aujourd’hui. “Ce n’est pas la peine”, s’exclame-t-il joyeusement. “Je répète toujours la même chose”.

Ils jouent cinq chansons de leur septième album, Lifeblood. Le principe directeur du disque était “pop élégiaque”, et l’humeur est la mélancolie rapide : onctueux et triste.

“Je m’en fous si les gens gens pensent que cet album est juste fait pour faire de l’effet”, déclare Wire, pliant son corps de près de deux mètres dans le canapé de l’étage. “Je vois ça comme un compliment. Je pense que White Flag de Dido est un excellent disque”.

De tels sentiments semblent bizarres venant d’un homme si hostile au consensus d’opinion qui a une fois dit à un public de New York que la seule bonne chose qui vienne de leur ville est qu’elle ait tué John Lennon, et déclaré, sur la scène de Glastonbury en 1994, que quelqu’un devrait “construire un pont sur cet endroit de merde”. (“Ce n’est pas une attitude raisonnable et bien conçue”, admet-il aujourd’hui). La dernière fois que les Manics ont été acceptables pour le grand public, avec le This Is My Truth Tell Me Yours de 1998, ils ont répondu avec l’embrouillé et contorsionné Know Your Enemy, psychodrame interne mis en musique. “Je pense qu’à la fin de This Is My Truth, on s’est un peu désintéressés de nous”, dit Wire. “Tu sais quand quelqu’un que tu détestes vraiment aime ton groupe préféré ? Bah les Manic Street Preachers ont toujours été mon groupe préféré”.

Peu importe le but dans lequel était conçu Know Your Enemy — il a certainement résolu le problème des fans des beaux jours — Lifeblood est tout le contraire. La citation sur la pochette vient de Descartes : “Se vaincre soi-même plutôt que le monde”. “C’est là où on en est maintenant”, explique Wire. “Il y a douze ans, on aurait dit, vaincs le monde et vas te faire foutre”.

Les Manics ont toujours été un groupe à part. À l’apogée du baggy et du shoegazing, ils ont présenté une collision audacieuse, même si maladroite par endroits, de Guy Debord et des Guns N’Roses. Dans l’année de Parklife et de Definitely Maybe, ils ont sorti un topo extrêmement apocalyptique intitulé The Holy Bible. Alors, maintenant que même les doux Travis ont découvert la protestation, il est caractéristique que les Manics aient enregistré leur album le moins politique.

“Je ne me suis pas senti pressurisé pour écrire sur l’Irak”, dit Wire, qui n’a jamais porté son diplôme de politique à la légère. “C’est un putain de soulagement, pour être honnête. Personne n’est d’accord avec ce que je dis de toute façon”.

Êtes-vous poussés à aller à contre-courant à tout prix ? “Il y a un défaut fatal chez nous quand on en vient à se mettre au pas. J’admire Bono, au plus profond de moi. J’aimerais faire ce qu’il fait mais je ne pourrais jamais être aussi sympa”. Les mots sifflent. La diplomatie n’est pas son fort. “Si tu es président américain, tu est un con. Il n’y a pas de différence. Bill Clinton est sympa. Il a fumé le cigare avec Bono et Kofi Annan. Est-ce que quelqu’un se souvient du Rwanda ? Peut-être que George Bush aurait dû intervenir”.

Les mots préférés de Nicky Wire sont future, beautiful et forever (avenir, beau et toujours), et il essaye maintenant de les rayer de ses paroles. Il aime les hôtels, le sport, la lecture (poésie et histoire), écrire son éventuel livre (“On pourra lire ça comme un grand coup de gueule d’un idiot contre tout, mais il y a de la place pour ça”), son nouvel abri dans son jardin de Newport, et être seul. De combien de personnes a-t-il besoin dans la vie ? Il les compte sur les doigts. “À peu près sept. Ma femme, ma fille [Clara, qui a deux ans], ma mère et mon père, mon frère [le dramaturge Patrick Jones], James, Sean, Martin [Hall, leur manager]”.

Est-ce qu’il aime les gens en fait ? “La plupart des gens, quand on fait l’effort de les rencontrer, sont bien plus sympa qu’on ne le pense”. Il rit, d’un air légèrement triste. “Je n’ai jamais l’impression qu’ils pensent ça de moi”. Nous parlons de la série Curb Your Enthousiam, qu’il aime. “Toute la comédie que j’aime est imprégnée d’échec, que ce soit Basil Fawlty ou Larry Sanders. James aime des trucs comme Cheers”.

Durant la deuxième moitié des années 1990, James Dean Bradfield a vécu une existence à la Cheers à Londres : aussi sociable que ses collègues sont réservés, il sortait boire chaque soir. À l’époque, Wire et Moore plaisantaient à propos de vivre indirectement au travers leur chanteur. “C’est fini depuis trois ans”, déclare Bradfield, assis au milieu des amplis et des instruments du studio, ses doigts rarement sans une cigarette allumée. “Même avant ça, s’ils vivaient au travers moi, tout ce qu’ils recevaient, c’était une bouteille de Cutty Sark, du Jameson’s, du Coca et des glaçons, des cigarettes et moi qui ressasse la même chose au bar. Je pense qu’ils m’ont vu comme un peu idiot”. T’es-tu senti idiot ? “J’ai fini par le sentir, ouais”.

Le changement est dû en partie à sa vie amoureuse (c’est un jeune marié), et en partie à une réaction retardée à la mort de sa mère d’un cancer en 2000. Au début, il a bu de plus belle. “Si tu avais été élevé comme moi, tu aurais essayé de montrer que tu n’étais pas effrayé par ça. Alors tu ne te tournes pas vers le tofu et la méditation, tu penses tout simplement, merde, je ne vais rien changer”.

Il est inhabituel de voir Bradfield aussi à l’aise : il ne fait plus de grimaces et a arrêté de tripoter son briquet durant les interviews. Il se sent plus heureux à propos du groupe, aussi. Tony Visconti, qui a produit une partie de Lifeblood, leur a appris à se refaire confiance, au lieu d’anticiper chaque geste. “J’ai laissé tomber les gens qui attendaient quelque chose de nous”, déclare Bradfield. “Certains veulent que tu sois une version caricaturée de toi pour toujours, et si tu ne peux l’être alors tu dois splitter”. Mais le manifeste original stimulant des Manics n’a jamais été destiné à survivre de manière intacte. “Au moins on a brisé nos propres règles”, explique Bradfield. “C’était les règles les plus ridicules au monde et en aucune façon on n’aurait pu y rester fidèles”.

Une loi auto-imposée interdisait donner une chanson à une publicité. Récemment, ils l’ont brisé en autorisant l’office du tourisme australien à utiliser la chanson Australia, ce que Bradfield confit être une “réaction de revanche” après des années de critiques de chacun de leurs gestes. Il considère aussi la battage qu’a été leur voyage à Cuba en 2001 comme un “échec”, admettant qu’ils étaient naïfs de ne pas s’attendre à des répercussions.

Mais Bradfield ne s’excusera pas pour ce que certains considèrent encore comme le pêché capital des Manics : ne pas se séparer après la disparition de Edwards. “Pourquoi les gens n’acceptent-ils pas qu’il y avait une très grande loyauté entre nous ?”, dit-il avec vigueur. “Tu sais, on n’avait ni carte d’au revoir, ni instructions”.

Il y a deux ans, le Daily Star a rapporté qu’une paire de baskets contenant des os, peut-être ceux de Edwards, avait été découverte dans la Severn. “Je pense que ça nous a blessé un million de fois plus qu’on ne le prétendait ou se le rendait compte”, explique Wire. Bradfield est plus catégorique sur le fait que le Star ait manqué de prévenir les parents de Edwards : “Les connards. Les putains de connards”.

C’était vers le septième anniversaire de sa disparition, quand la famille d’Edwards a refusé de le déclarer officiellement mort. Certains commentateurs ont réagi avec un mélange désagréable de voyeurisme et d’impatience jubilatoire. “On y a beaucoup le droit quand on prend un taxi ici”, explique Wire. “Ils disent : Comment va votre copain, alors ? Vous savez où il est, hein ? C’est au vide qu’on est confrontés. Cardiff Afterlife parle du sentiment d’être laissé suspendu. Il n’y a pas de corps, il n’y a pas de tombe, mais il y a de l’espoir. Tu sais dans Superman, quand les méchants expulsent les gens de Krypton et qu’ils sont dans des bulles, qui flottent ? C’est comme ça parfois”.

Bradfield ne supporte pas ce qu’il appelle “les question de film B”. “Ils veulent qu’il soit assis devant la vitrine d’un magasin de télé, portant une barbe, à nous regarder sur l’écran en disant : C’est bien les gars. Puis il s’éloignera et retrouvera son travail de poissonnier. Fin du film”.

Néanmoins, il reconnait que produire une édition spéciale 10ème anniversaire de The Holy Bible, leur dernier disque avec Edwards, a soulevé quelques question douloureuses. “Y-avait-il des choses qu’on aurait pu faire autrement ?” demande-t-il, le front plissé. “Définitivement. C’est un cliché mais, bon Dieu, j’aimerais avoir su ce que je sais aujourd’hui. Je pense au temps de parole pour les gens qui veulent se laver les mains de la culpabilité qu’ils ressentent”.

Au début, les Manics croyaient avec ferveur à l’idée du Groupe : une entité qui transcendait ses parties individuelles. Même avec l’une de ces parties manquante, ils le sont toujours. “Radiohead, Blur et Oasis sont un groupe d’individus”, dit Bradfield. “Même dans la Moyenne Angleterre, Thom Yorke est reconnaissable. Mais j’ai entendu tellement de fois : C’est ce gars des Manic Street Preachers. Je n’ai jamais voulu être autre chose que les gars des Manic Street Preachers”.

The Love Of Richard Nixon sort chez Epic le 18 octobre. Lifeblood le 1er novembre

Traduction – 28 novembre 2004

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