Today FM – 7 octobre 2004 : Interview de Nicky Wire par Tom Dunne

Je suis très heureux de vous annoncer que je me trouve dans une chambre à Londres avec Nicky Wire des Manic Street Preachers, à l’occasion de la sortie du nouvel album Lifeblood. Qu’as-tu à me dire sur cet album ?

N : Je ne sais pas, je suppose que je suis dans son rythme en ce moment après quatre jours à Londres. L’expression clé était pop élégiaque, c’est ce qu’on a essayé de faire, on a essayé d’oublier un peu notre passé en termes de musique et d’essayer de se réinventer. Essayer d’être raisonnable. On a tous 35 ans et on a essayé de faire un album qui était très propre, très précis mais qui te touchait encore sur le plan émotionnel je suppose.

Est-ce que vous êtes passés par une période pendant laquelle vous vous êtes regardés et avez pensé : “Où va-t-on avec ça ? Est-ce qu’on aime toujours ce qu’on fait ? Est-ce qu’on s’aime toujours en tant que groupe ?” Je pense qu’au moment du Best Of, s’il y a réellement un moment pour regarder en arrière, c’est celui-là, êtes-vous passés par une sorte de…

N : Ouais, je passe toujours tout en revue, un peu à la Gordon Brown. Mais je pense qu’à la fin du Best Of, c’était une excellente année de… on a commencé à Helsinki, le dernier concert à Tokyo et on fait face à ses fans, on se rend compte combien ces chansons comptent pour eux chaque soir alors c’était mignon, mais à la fin, c’était vraiment vide et je suppose qu’on avait peur. Parce que comme tu as dit, il peut signifier la fin d’un groupe, je pense, le Best Of, et ce l’était d’une certaine façon. Définitivement la fin de la phase 2 et je suppose qu’on est dans la phase finale maintenant.

Phase finale, cela sonne complètement inquiétant  J’ai lu le Guardian quand je te parlais en bas et il y avait une chose dedans que tu disais — il y avait un moment après Everything Must Go durant lequel tu sentais que tu n’aimais plus ton propre groupe, pourquoi ?

N : C’était plus… Je pense que Know Your Enemy était une réaction à ça. C’était plus à l’époque de This Is My Truth quand on est devenus si grands que c’est comme à l’école quand, on va dire par exemple j’adorais les Smiths, puis quelqu’un que je n’aimais pas à l’école, que je considérais comme un abruti, commençait à aimer les Smiths, tu sais, trois ans après les gens cool. Et peut-être j’ai pensé, peut-être qu’on ne s’aimait plus beaucoup. Parce que avec Know Your Enemy, on a fait une telle folie excédée et politicisée, dont je suis vraiment fier, mais c’était une sorte d’impasse créative provoquée par elle-même, ce devait être comme ça. Et hum, je pense que c’était une réaction pour moins s’aimer. Les Manic Street Preachers ont toujours été mon groupe préféré et quand quelqu’un que je n’aimais pas a commencé à les aimer, bien ça inquiète.

Alors comment as-tu ranimé cela ? Comment les Manics sont-ils redevenus ton groupe préféré ?

N : Je pense juste en se réconciliant tous les trois ; recommencer à écouter des disques, recommencer à regarder des films, recommencer à lire, traîner dans un petit studio de Cardiff, aller à New York avec Tony Visconti nous a vraiment réconcilié. Et une grande partie des idées du disque sur le plan lyrique parle de cette pureté de quand tu as 15 ou 16 ans, comment se forme ton idéalisme et ton amour de l’art, de la littérature, de n’importe quoi. Je pense qu’on a vraiment retrouvé ça. Tout semblait plus naturel qu’avant.

Cela m’amène adroitement à la biographie que vous avez envoyé aux gens. Parce que la plupart des gens quand il reçoivent une biographie, ils s’attendent plutôt à lire comment le groupe s’est formé et les souvenirs que les membres en ont, votre biographie en ce moment c’est : Les Manic Street Preachers écoutent cela, et on trouve une longue liste, puis ce que vous lisez, regardez… juste en regardant ce que vous écoutez, il y a de grandes surprises. Il y a des albums dont on ne s’attendait jamais à ce que vous les écoutiez, par exemple, Gold de Abba.

N : C’est encore le côté pop. C’est juste l’idée d’allumer la radio et d’entendre quelque chose de si glorieux, ça n’a pas toujours besoin d’avoir un grand poids lyrique. Ce qui est quelque chose à laquelle j’ai toujours cru, tu sais ne te méprends pas, les mots sont très précieux pour moi mais… c’est évidemment l’idée que je pense dans les années 1980, pour nous, tous nos groupes alternatifs préférés, doit-on dire alternatifs, pondaient des classiques absolument pop. Tu sais, New Order le pouvait, Echo & The Bunnymen le pouvait, The Cure le pouvait, des trucs que ma mère aimait. Ils ne savaient rien du groupe… Just Like Honey de The Jesus & Mary Chain. Et je pense que c’est perdu maintenant. Tu es soit alternatif ou pop. Tu sais, et ce pont, on va dire David Bowie avec Ashes To Ashes, qui traverse toutes les frontières. C’est le plus cool sur Terre et pourtant il s’est vendu à des millions d’exemplaires.

Et est-ce que l’écoute de ce genre de choses vous a informé sur la direction que vous vouliez prendre pour cet album ?

N : Ouais, je suppose. Tu sais, tu peux me le reprocher un peu, je pensais qu’on avait besoin d’un album concept. Everything Must Go était du genre mur du son de Spector, c’est un concept de son, Holy Bible est un concept de genre de douleur et d’austérité, je pense que ce sont nos deux plus grands albums. Mais une fois qu’on était sur la route, tout s’est rassemblé.

Et est-ce que Tony Visconti a joué un grand rôle pour vous aider à passer à cela ?

N : Ouais, je veux dire, c’est marrant avec Tony parce qu’il n’est pas énormément présent, à la fin, on n’a enregistré que quatre morceaux à New York en un mois, ce qui a été la meilleure expérience qu’on n’ait eu depuis un long moment et il était excellent. Il a été notre catalyseur pour retrouver notre confiance, plus que tout, je veux dire, il a produit Ashes To Ashes et c’était, ce n’est pas pas le Bowie Glam qui nous intéresse, c’est plutôt le genre de Berlin à Let’s Dance. À la fin, il a juste dit, les gars, vous savez ce que vous faites maintenant. C’est juste une bonne personne. On ne peut pas se joindre à quelqu’un comme lui à moins de savoir ce qu’on fait. Alors ça nous a amélioré.

En écoutant l’album, la chose qui m’a frappé, c’est la légèreté qui en émane. On dirait beaucoup que… la musique est venue très facilement pour vous. On n’a pas l’impression qu’il y a eu d’effort, on ne dirait pas que vous essayer de toutes vos forces d’être quelque chose à n’importe qui. Ça semblait juste être ce que vous aviez envie de faire à ce moment.

N : Ouais et je pense que c’est comme ce que j’ai dit à propos de Know Your Enemy, autant je l’adore, autant c’était trop forcé, on a essayé de rentrer tant de rage et d’amertume dans si peu de place. Avec Lifeblood, je voulais réellement réentendre la voix de James parce que c’est un chanteur absolument renversant et parfois Richey et moi avons bourré les chansons de tant de mots qu’il ne pouvait littéralement pas chanter. Le mieux est l’ennemi du bien. Il n’y a pas beaucoup de guitares sur cet album. Je suppose que depuis The Holy Bible, les succès qui nous étaient associés, c’est le genre cordes et grosses guitares. Et il n’y a rien de ça ici.

Il y a de très belles chansons. Peux-tu me parler de I Live To Fall Asleep ?

N : I Live To Fall Asleep est probablement le morceau le plus pop qu’on n’ait jamais fait. C’est juste sur l’idée pour moi de toute façon, le seul moment où mon cerveau semble réellement se reposer, c’est durant la béatitude du sommeil. L’idée que je déteste rêver, le rêve infiltre la genre de coma du sommeil que j’aime et je ne sais pas si tu te rappelles de Davros dans Doctor Who, la sorte de cerveau. Aucun de mes organes ne fonctionne à part mon cerveau. Qui fait palpiter et pulser des conneries toute la journée. Alors c’est juste cette béatitude du sommeil. Elle parle du suicide aussi. Comment les gens tombent dans un état aussi bas qu’ils cèdent. Pour moi, le sommeil est le moment où tout va bien. S’il n’y a rien qui te reste dans la vie qui puisse te procurer de la joie, moi je trouve ça fascinant.

I Live To Fall Asleep, cette chanson commence en rêvant et comme c’est une chanson des Manic Street Preachers, on doit y incorporer un peu de suicide.

N : C’est vrai.

Emily, parles-en moi.

N : Elle est en quelque sorte inspirée par Emily Pankhurst, le mouvement des Suffragettes en général et l’idée de comment le féminisme a été remplacé par ce genre de charité qui… l’idée que la Princesse Diana soit une icône du féminisme est la chose la plus déroutant et la plus bizarre que je n’ai jamais vue. Un individu d’un vide et d’une non-intelligence manifeste né dans les privilèges ne peut être comparé à Emily Pankhurst ou quelqu’un qui s’est jeté sous un cheval pour obtenir le droit de vote, je trouve ça absolument et horriblement bizarre.

Il y a une génération qui doit se décoincer.

N : (rire fou) C’est un disque très joli en effet. Il a un petit côté bossanova secret avec beaucoup d’atmosphère. Et Tom Elmhirst qui a mixé tout le disque, il mixe et enregistre Goldfrapp — on est de gros fans de Goldfrapp — tout le lustre électronique du disque vient beaucoup de lui.

Je pensais au single, le truc de Richard Nixon, vous avez des points de vue assez bizarres. Il y a ceux qui maudissent Nixon par dessus tout. Je t’ai entendu maudire Clinton, te décrivant plus comme un type de mec Nixon. D’où cela vient ?

N : Il y a une notion innée d’auto-destruction. Ce n’est pas trop maudire Clinton, c’est l’idée qu’on va se souvenir de Clinton en bien, pareil pour Kennedy, pourtant il a commencé le Vietnam. Ce n’était pas Nixon. Kennedy a approuvé la Baie des Cochons. Il l’a signé, tu sais, en plus de se taper tout ce qu’il voyait. Mais on se souvient de lui en bien alors que Nixon, les bonnes choses qu’il a faites, comme la Chine, le premier président à aller en Chine, il a décéléré la course aux armes avec les Russes, a reconnu le cancer comme maladie et y a mis de l’argent. La chanson ne parle pas trop de ça, c’est l’idée de comment ta vie sera toujours associé avec une chose, habituellement négative. Comme nous, les gens vont toujours nous associer avec Richey et la disparition de Richey, alors… Ce n’est pas une chanson pro-Nixon. Je ne voulais pas m’asseoir et écrire “George Bush est mauvais”, si c’est pour être réduit à Green Day qui se réveille finalement d’une stupeur pour écrire une chanson politique alors que Dieu nous aide.

Pauvres Green Day.

N : Tu sais ce que je veux dire cependant, y a-t-il besoin d’une guerre pour que les gens se rendent compte de la politique étrangère américaine. Je veux dire, que c’est-il passé depuis la Corée, depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Rien n’a changé aux États-Unis. Clinton a bombardé Bagdad. Tu sais, en plus du Rwanda et du plus gros génocide de masse depuis 1942. Ainsi si vous êtes un président américain, vous êtes manifestement un peu douteux.

Tu viens de mentionner Richey. Est-ce que Cardiff Afterlife est une allusion ?

N : Ouais, c’est — dans mon esprit de toute façon — une allusion très poétique et très jolie. C’est l’idée de garder les souvenirs très purs et très près. L’idée que je me souviens de Richey pour avoir joué au foot avec lui pendant dix ans. Ce n’est pas un mythe rock pour moi, c’est une chose très personnelle, c’est pareil pour ses parents. J’ai grandi avec, je ne suis pas un idiot, Ian Curtis, Jim Morrison étaient importants pour moi, la mythologie rock, mais en tant que personnes, on doit séparer la réalité du genre de nature apocryphe de tout ça.

Musicalement, en écoutant l’album, on a un sentiment de bien-être chez les Manics en ce moment. Est-ce que c’est quelque chose que vous ressentez vous-mêmes ?

N : Ouais, je ne sais pourquoi. C’est de la critique juste… voilà les Manics qui serrent la main de Castro, un de leurs membres est fou. Il y a toujours un angle gigantesque et je ne pense pas qu’il y est cette fois. C’est assez effrayant le fait qu’on ait mis plus dans la musique et les paroles qu’on n’ait jamais fait avant. C’est assez angoissant.

Il y a un grand monde qui attend de vous voir. Est-ce que c’est quelque chose que vous attendez avec impatience ?

N : Ouais parce que c’est en fait très difficile, c’est un album très automatisé, doit-on dire, on n’a pas enregistré cet album “ensemble”, on n’a pas joué en tant que groupe. Il n’existe pas à part sur ordinateur à ce que je comprends. On a tout vérifié sur iPod, je ne suis pas rentré pour écouter un CD ou quoi que ce soit. Sean joue sur chaque chanson mais il sonne réellement comme une machine avec ce très synthétique… il se l’est joué à la Schumacher sur sa batterie. Il y a beaucoup de technologie qui doit nous aider à nous booster en live.

Alors il y aura des bandes d’accompagnements ?

N : Pas vraiment ça, juste des bouts d’atmosphère et jouer suivant des clics.

Tu dois jouer suivant des clics ?

N : Pas moi, Sean.

Tu devras suivre Sean alors.

N : Je n’aurai jamais ces trucs dans les oreilles. D’abord, je dois me mettre à jouer au lieu de danser comme un idiot.

Ah, tu peux faire les deux. En 1991, c’était vous contre le monde et une citation disait “vaincre le monde” alors que c’est maintenant se vaincre soi-même. Mais que fais-tu de toutes les choses que tu regardes : les Sopranos, Larry Sanders et Newsnight ?

N : Si tu regardes Newsnight tous les soirs, je ne pense pas que tu dois vraiment lire un autre journal si tu recherches un vrai aperçu politique, équilibré, intelligent, et, quand je suis dans le pays, je me fais un devoir de le regarder. Je veux dire, j’ai toujours été un grand fan de télé. Quand les gens disent qu’ils s’ennuient dans une chambre d’hôtel, je ne le suis jamais. Je pourrais vivre dans une chambre d’hôtel, à regarder la télé toute la journée. La solitude est très important pour la clarté d’esprit. Ce qui est vraiment difficile avec les images dont ils nous nourrissent de force. Pas nourri de force — je suppose que la réalité de ce qu’on vit est assez moche en ce moment. Je suis très déconcerté par ça. Parce que Know Your Enemy était notre critique de la politique étrangère américaine et que personne ne semblait s’y intéresser, je n’avais pas envie de matraquer les gens avec ce disque. C’est notre album le moins politique, ce qui est très bizarre je sais.

Que penses-tu des gens comme Bono et l’idée que les membres de groupes devraient essayer de changer quelque chose ? Utiliser leur célébrité et leur influence pour influencer la politique.

N : Je l’ai dit avec Bono quelques fois, je sais au plus profond de moi que je l’admire vraiment. Il fait tout pour les bonnes raisons, je ne sais pas du tout comment il peut être aussi sympa. Si j’était à sa place, je râlerais, je fulminerais, j’accuserais, je ne sais pas. En pleine Britpop, quand on a gagné deux Brit Awards, on m’a jamais invité à Downing Street, tu sais, ils ont choisi les crétins, Noel Gallagher et tous les autres. Ils n’allaient pas choisir quelqu’un d’intelligent parce qu’ils n’en veulent pas. Le commerce équitable et tout ça, ce sont des causes justes, c’est bien, c’est juste que je ne peux réduire ma politique… mon amour de la politique, j’ai un diplôme en politique, j’ai failli rentrer au ministère des affaires étrangères, comme c’est bizarre, alors je ne peux réduire ma spécialité, je ne peux la réduire en noir et blanc, oui ou non, bon ou mauvais. Je ne peux m’y forcer. C’est un de mes défauts, pas chez les autres.

Est-ce que les Manics te prennent beaucoup de temps ces jours-ci ou as-tu le temps de faire beaucoup de choses ?

N : Ça prend toujours autant de temps. Je suis assez chanceux d’être marié depuis onze ans, d’avoir une petite fille mais je ne parle jamais de ces choses, je n’écris jamais sur ces choses, je pense que la chose la plus embarrassante qu’une rock star puisse faire, c’est une chanson sur le bébé ou la nouvelle petite amie, c’est juste débile — qu’est-ce que Noel a écrit sur le dernier album ? She Is Love ? Quel titre banal… et ils se sont séparés deux mois plus tard. J’ai une vie séparée, ça fait partie des règles, c’est peut-être pour ça que je suis encore marié.

Tu dis que les Manics prennent tout ton temps, alors ce n’est pas quelque chose à laquelle tu y penses trop en ce moment ?

N : J’écris tout le temps, que ce soit des articles sur le sport, il y a mon truc intitulé The Unwritten Diaries qui doit faire maintenant trois ou quatre cents pages, qui est une grande déclamation. Je suis tout le temps en train d’écrire, je tripote toujours mon esprit. Mais à part ça, non, je n’ai aucun désir à être un artiste solo. Peux-tu imaginer comment je serais horrible ? J’aime l’idée d’écrire mais je n’aime pas l’idée de donner mes écritures à quelqu’un qui n’est pas dans le groupe. Je pense vraiment que les paroles sont très importantes et précieuses alors je ne peux vraiment pas voir en dehors de ça.

Nicky, j’ai beaucoup aimé te parler. Je meurs d’envie de voir le concert de Dublin. Et j’adore l’album. Merci.

N : J’attends avec impatience Dublin, on y a toujours eu une bonne réception.

J’ai aussi assez de citations de toi que je pourrais faire la une de dix journaux différents (il rit) Surtout à propos des crétins…

N : C’est vrai.

Nicky, merci beaucoup.

N : De rien, merci.

Traduction – 17 novembre 2004

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :