Homère

homereHomère est réputé avoir été un aède (poète) de la fin du VIIIème siècle av. J.-C. On lui attribue les deux premières œuvres de la littérature occidentale : l’Iliade et l’Odyssée. Il était simplement surnommé “le Poète” par les Anciens.

Il est encore difficile d’établir aujourd’hui avec certitude si Homère a été un individu historique ou une identité construite, et s’il est bien l’auteur des deux épopées qui lui sont attribuées. Cependant plusieurs villes ioniennes (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputaient l’origine de l’aède et la tradition l’individualisait en répétant qu’Homère était aveugle.

La place d’Homère dans la littérature grecque est tout à fait majeure puisqu’il représente à lui seul le genre épique à cette période : on lui a attribué l’Iliade et l’Odyssée dès le VIème siècle av. J.-C., ainsi que deux poèmes comiques, la Batrachomyomachia (littéralement “la bataille des grenouilles et des rats”) et le Margitès, et les poèmes des Hymnes homériques. La langue homérique est une langue déjà archaïque au VIIIème siècle av. J.-C. et davantage encore au moment de la fixation du texte, au VIème siècle av. J.-C. : elle est associée à l’emploi de l’hexamètre dactylique.

La tradition veut qu’Homère ait été aveugle. Tout d’abord, l’aède Démodocos, qui apparaît dans l’Odyssée pour chanter des épisodes de la guerre de Troie, est aveugle : la Muse lui a “pris les yeux, mais donné la douceur du chant”. Ensuite l’auteur de l’Hymne homérique à Apollon Délien déclare à son propre sujet : “c’est un aveugle, qui réside à Chios la rocailleuse”. Le passage est repris par Thucydide, qui le cite comme un passage où Homère parle de lui-même.

L’image du “barde aveugle” est un lieu commun de la littérature grecque. Un personnage d’un discours de Dion Chrysostome remarque ainsi que “tous ces poètes sont aveugles, et croient qu’il serait impossible de devenir un poète autrement” ; Dion répond que les poètes se transmettent cette particularité comme une sorte de maladie des yeux. De fait, le poète lyrique Xénocrite de Locres est réputé être aveugle de naissance ; Achaïos d’Érétrie devient aveugle pour avoir été piqué par des abeilles, symbole des Muses ; Stésichore perd la vue parce qu’il a dit du mal d’Hélène de Sparte et Démocrite s’ôte la vue pour mieux voir.

Tous les poètes grecs ne sont pas aveugles, mais la fréquence avec laquelle la cécité est associée à la poésie pousse à s’interroger. Martin P. Nilsson remarque que, dans certaines régions slaves, les bardes sont rituellement qualifiés d’“aveugles” : comme le soutient déjà Aristote, la perte de la vue est supposée stimuler la mémoire. De plus, la pensée grecque associe très fréquemment cécité et pouvoir divinatoire : les devins Tirésias, Ophionée de Messène, Événios d’Apollonie ou Phinée sont tous privés de la vue. Plus prosaïquement, le métier d’aède est l’un des rares accessibles à un aveugle dans une société comme celle de la Grèce antique.

Plusieurs villes ioniennes (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputent l’origine d’Homère. L’Hymne homérique à Apollon délien mentionne Chios et Simonide de Céos attribue à “l’homme de Chios” l’un des plus fameux vers de l’Iliade, “il en est de la race des humains comme des feuilles”, devenu un proverbe à l’époque classique. Lucien de Samosate (120 – v. 180) fait d’Homère un Babylonien envoyé en otage (en grec ὅμηρος / homêros) chez les Grecs, d’où son nom. Interrogé à cet effet, l’oracle de Delphes répond en 128 à l’empereur Hadrien qu’Homère est natif d’Ithaque et qu’il est fils de Télémaque et Polycaste. Le philosophe et érudit Proclos (412–485) conclut la polémique dans sa Vie d’Homère, en disant que celui-ci fut avant tout un “citoyen du monde”.

En fait, nous ne savons rien sur la vie d’Homère. Huit biographies anciennes nous sont parvenues, faussement attribuées à Plutarque et Hérodote : elles s’expliquent probablement par l’“horreur du vide” des biographes grecs. Elles datent pour les plus vieilles de l’époque hellénistique et regorgent de détails aussi précis que fantaisistes, dont certains remontent à l’époque classique : il en ressort qu’Homère est né à Smyrne, a vécu à Chios et a trouvé la mort à Ios, une île des Cyclades. Son véritable nom est Mélesigénès ; son père est le dieu fleuve Mélès et sa mère, la nymphe Créthéis. Dans le même temps, Homère est également un descendant d’Orphée, ou un cousin, voire un simple contemporain du musicien.

Une thèse récente, formulée par des auteurs anglo-saxons, postule que l’Odyssée aurait été écrite par une femme sicilienne du VIIème siècle av. J.-C. (et dont le personnage de Nausicaa serait une sorte d’autoportrait) : le premier à avoir lancé l’idée est l’écrivain anglais Samuel Butler dans The Authoress of the Odyssey, en 1897. Le philosophe français Raymond Ruyer, grand admirateur de Samuel Butler (cf. La gnose de Princeton), va dans le même sens dans son ouvrage Homère au féminin ou La jeune femme auteur de l’Odyssée publié chez Copernic en 1977. Cette conception a été reprise par le poète Robert Graves dans son roman Homer’s Daughter et plus récemment, en septembre 2006, par l’universitaire Andrew Dalby dans son essai Rediscovering Homer.

D’autres remettent en cause l’existence d’un Homère historique. Son nom même pose problème : on ne connaît aucune autre personne portant ce nom avant l’époque hellénistique et il reste rare avant l’époque romaine, où il est porté en particulier par des affranchis. Le nom signifierait “otage” et différents récits visent à expliquer pourquoi Homère a reçu ce nom, après avoir été donné en otage par telle ou telle cité. On a objecté que le terme se rencontre normalement au neutre pluriel ὅμηρα / homêra) et non au masculin. Éphore de Cymé, un auteur du IVème siècle av. J.-C., explique quant à lui que, dans le dialecte de sa cité, le nom signifie “aveugle” et qu’il a été donné au poète en raison de sa cécité, le but étant de prouver qu’Homère est un compatriote. Cependant, le mot n’est pas attesté par ailleurs et le mot “aveugle”, si on le rencontre comme cognomen, n’est jamais donné comme nom seul. Par ailleurs, on a fait valoir que pour les épopées, l’anonymat était la règle et le nom d’auteur, l’exception.

On a donc pu parler de l’“invention” d’Homère. Pour Martin L. West, le personnage a été inventé par les érudits athéniens du VIème siècle av. J.-C. à partir des revendications d’organisations de rhapsodes tels que les Homérides de Chios, qui prétendaient descendre d’Homère, lui attribuaient les poèmes qu’ils récitaient et racontaient divers épisodes de la vie de leur supposé ancêtre. Pour Barbara Graziosi, il s’agit plutôt d’un mouvement panhellénique, lié aux représentations des rhapsodes à travers l’ensemble de la Grèce : qu’il ait existé ou non un Homère, le nom d’Homère est devenu un nom fameux dans toute la Grèce, auquel les rhapsodes pouvaient se référer pour attirer les foules lors de leurs récitations publiques.

L’Iliade et l’Odyssée sont attribués à Homère dès le VIème siècle av. J.-C. On lui attribue également l’œuvre épique comique Batrachomyomachia (littéralement “la bataille des grenouilles et des rats”, parodie de l’Iliade), un poème comique intitulé Margitès, et une collection de courts hymnes connus sous le nom des Hymnes homériques. En réalité, ces œuvres, bien que difficiles à dater précisément, ont été composées plus tard (la Batrachomyomachia a peut-être été composée au cours du Vème siècle av. J.-C. ou à l’époque hellénistique ; la date précise du Margitès n’est pas connue, mais il semble relativement ancien ; les Hymnes homériques ont été composés aux VIIIème et VI-me siècles).

Au-delà, le nom d’Homère est pratiquement synonyme, dans l’Antiquité, de la poésie épique dans son ensemble, de même que celui d’Hésiode désigne toute forme de poésie didactique. Ainsi, on trouve fréquemment son nom accolé aux titres des épopées du Cycle troyen. Hérodote rapporte que la “poésie homérique” est bannie par Clisthène, tyran de Sicyone, à cause de ses références à Argos – ce qui laisse supposer que le Cycle thébain était également considéré comme homérique. Hérodote lui-même s’interroge sur la paternité homérique des Épigones et des Chants cypriens. Certains lui attribuent également la Prise d’Œchalie. Enfin, nombre d’auteurs antiques citent des vers qu’ils attribuent à Homère, mais qui ne figurent ni dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée : Simonide de Céos, Pindare, etc.

Ce n’est qu’à partir de Platon et Aristote que l’attribution se limite à l’Iliade et de l’Odyssée, mais au XVIème siècle encore, Érasme croit que la Batrachomyomachia est une œuvre d’Homère.

Du fait des maigres informations dont nous disposons sur Homère, certains ont mis en question son existence même. Cette question remonte à l’Antiquité : selon Sénèque, “c’était la maladie des Grecs de chercher quel était le nombre des rameurs d’Ulysse ; si l’Iliade fut écrite avant l’Odyssée, si ces deux poèmes étaient du même auteur”.

La “question homérique”, comme on l’appelle à l’époque moderne, naît probablement chez l’abbé d’Aubignac. À rebours de la révérence de ses contemporains pour Homère, il rédige vers 1670 les Conjectures académiques où, non content de critiquer les œuvres homériques, il remet en cause l’existence même du poète. Pour lui, l’Iliade et l’Odyssée ne sont qu’une collection de textes rhapsodiques antérieurs. À peu près à la même époque, Richard Bentley estime au détour de ses Remarques sur le Discours de la liberté de penser qu’Homère a bien existé, mais qu’il n’est l’auteur que de chansons et de rhapsodies qui ont été bien plus tard réarrangées sous forme épique. Giambattista Vico considère quant à lui qu’Homère n’a jamais existé, mais que l’Iliade et l’Odyssée sont littéralement l’œuvre du peuple grec dans son ensemble.

Dans ses Prolegomena ad Homerum (1795), Friedrich August Wolf est le premier auteur à émettre l’hypothèse d’un Homère analphabète. Selon lui, le poète a composé ses deux œuvres vers 950 av. J.-C., à une époque où la Grèce ne connaissait pas l’écriture. Les chants dans leur forme primitive sont ensuite transmis de manière orale et par ce biais, évoluent et se développent, jusqu’à leur fixation par la recension de Pisistrate au VIème siècle av. J.C.. À partir d’eux se distinguent deux écoles : les unitaristes et les analystes.

Les analystes, tels Karl Lachmann, cherchent à isoler un poème originel, œuvre d’Homère lui-même, d’additions postérieures ou d’interpolations, et soulignent les incohérences du texte, les erreurs de composition : par exemple, Pylémène, héros troyen, est tué au chant V avant de reparaître quelques chants plus loin ou encore Achille espère au chant XI une ambassade qu’il vient juste de renvoyer. Il est vrai aussi que la langue homérique (voir infra), pour ne parler que d’elle, est un ensemble composite mêlant des dialectes divers (ionien et éolien principalement) et des tournures d’époques diverses. Cette démarche était déjà celle des Alexandrins qui ont établi le texte (voir infra).

Les unitaristes, au contraire, soulignent l’unité de composition et de style des poèmes, pourtant très longs (15 337 vers pour l’Iliade et 12 109 pour l’Odyssée) et défendent la thèse d’un auteur, Homère, qui a composé les poèmes que nous avons à partir de sources diverses existant à son époque ; les différences entre les deux poèmes s’expliquent alors par le changement entre un auteur jeune et le même, plus vieux, ou encore entre Homère lui-même et un continuateur de son école. Ainsi Paul Claudel, à propos de “l’unicité de la main ouvrière” :

“Tous les événements, tous les thèmes locaux ont pris direction, rapport, équilibre, tous les dessous s’éveillent et se justifient, tout se met à chanter à la fois, tout le champ poétique à la fois jusqu’à ses suprêmes limites subit l’enchantement de cette voix nue, dans la concaténation des syllabes accélérées, qui le soutire vers le dénouement”.

Aujourd’hui, la plupart des critiques pensent que les poèmes homériques ont été composés, en réutilisant des éléments antérieurs, lors d’une période de transition, au moment du passage d’une culture de composition et de transmission orale à une culture de l’écrit. L’intervention d’un auteur (ou de deux) ne fait guère de doute, mais il n’est pas douteux non plus que des poèmes antérieurs existaient et que certains ont été inclus dans l’œuvre homérique. D’autres ne l’ont pas été, comme ceux qui racontaient en détail l’épisode du cheval de Troie, qui n’est que brièvement évoqué dans l’Odyssée. L’Iliade aurait été composée en premier, vers la première moitié du VIIIème siècle av. J.C., et l’Odyssée serait postérieure, datant de la fin du VIIème siècle av. J.C.

Des méthodes contemporaines tentent également d’élucider la question. Alliant l’informatique et les statistiques, la stylométrie permet de scruter diverses unités linguistiques : mots, catégories grammaticales, phonèmes… Fondée sur les fréquences des lettres grecques, une première étude de Dietmar Najock constate surtout les cohésions internes de l’Iliade et de l’Odyssée.

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