Michel Houellebecq

houellebecqmichelMichel Houellebecq, né Michel Thomas à la Réunion, le 26 février 1956 (acte de naissance), ou en 1958 (selon lui), est un écrivain français. Poète, essayiste, romancier et réalisateur, il est, depuis la fin des années 1990, l’un des auteurs contemporains de langue française les plus connus et traduits dans le monde.

Il est révélé par les romans Extension du domaine de la lutte et, surtout, Les Particules élémentaires, qui le fait connaître d’un large public. Ce dernier roman, et son livre suivant Plateforme, sont considérés comme précurseurs dans la littérature française, notamment pour leur description de la misère affective et sexuelle de l’homme occidental dans les années 1990 et 2000. Avec La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010, après avoir été plusieurs fois pressenti pour ce prix.

Son père, guide de haute montagne, et sa mère, médecin anesthésiste, se désintéressent très vite de lui, tandis que naît une demi-sœur. Dans un premier temps, ce sont ses grands-parents maternels, en Algérie, qui le prennent en charge. À six ans, il est confié à sa grand-mère paternelle Henriette, communiste, dont il a adopté le nom de jeune fille comme pseudonyme.

Après avoir été lycéen à Meaux, il suit les classes préparatoires aux grandes écoles au lycée Chaptal de Paris et intègre, en 1975, l’Institut national agronomique Paris-Grignon (INA P-G). À l’Agro, il fonde l’éphémère revue littéraire Karamazov pour laquelle il écrit quelques poèmes et entame le tournage d’un film intitulé Cristal de souffrance. Il sort diplômé de l’école en 1978 avec une spécialisation (fortuite) en “Mise en valeur du milieu naturel et écologie”.

Il entre ensuite à l’École nationale supérieure Louis-Lumière, en section “cinématographe” (option prise de vues), mais en sort en 1981, avant d’avoir obtenu son diplôme. Cette même année naît son fils Étienne. Il connaît ensuite une période de chômage, et un divorce qui engendre une profonde dépression nerveuse.

Il débute en 1983 une carrière en informatique chez Unilog, puis comme contractuel à la direction informatique du ministère de l’Agriculture rue de Picpus Paris XIIème, où il restera trois ans (cette période est racontée dans Extension du domaine de la lutte). Il postule pour un emploi à l’Assemblée nationale et réussit en 1990 le concours extérieur d’adjoint administratif au service informatique. Ce revenu assuré lui donne la tranquillité dont il a besoin. En 1996, ayant acquis l’ancienneté nécessaire et voulant se consacrer à l’écriture, il demande sa mise en disponibilité.

En 1992 Michel Houellebecq reçoit le prix Tristan-Tzara pour son recueil de poèmes, La Poursuite du bonheur, paru en 1991. Il fait la connaissance de Juliette et André Darle qui invitent alors ce jeune poète de trente-six ans, employé de l’Assemblée nationale, quasi inconnu, au festival de Poésie Murale qui a lieu au château des Stuarts à Aubigny-sur-Nère. Juliette Darle se souvient : “J’ai perçu une personnalité singulière et j’ai assimilé immédiatement Michel aux grands auteurs du vingtième siècle […] Michel Houellebecq s’était lancé dans une diatribe contre le libéralisme. Le député-maire d’Aubigny, Yves Fromion, en avait été soufflé et avait tenu à rencontrer ce curieux poète. […] Il n’y avait plus de chambre de libre, il a dû dormir dans une caravane. Nous avons passé des soirées formidables. Michel lisait des poèmes d’Aragon en pleurant et en s’envoyant des lampées de whisky. Le lendemain nous l’avons emmené à Sancerre”.

En 2000, il s’exile en Irlande ; en 2002 il s’installe en Andalousie, dans le parc naturel de Cabo de Gata-Nijar.

En décembre 2012, en pleine polémique sur l’exil de Gérard Depardieu, il annonce son retour en France, invoquant notamment le besoin de reparler sa langue maternelle. “Disons que l’argent est important, mais que ce n’est pas ce qu’il y a de plus important”, affirme-t-il dans un SMS à l’AFP. “La raison majeure est que j’ai envie de parler, à nouveau, ma langue dans la vie quotidienne. J’ai atteint un niveau d’anglais suffisant, après plusieurs années de séjour en Irlande», écrit-il, sans rire.

Ses deux premiers recueils de poèmes, parus en 1991, passent inaperçus. L’ensemble des thèmes des livres à venir y sont déjà traités : solitude existentielle, dénonciation du libéralisme à l’œuvre jusque dans l’intimité des individus. Les deux recueils suivants seront primés (prix Tristan-Tzara, en 1992, et prix de Flore, en 1996), mais c’est par la prose que l’auteur accédera au succès public.

En 1994, son premier roman, Extension du domaine de la lutte, est publié par Maurice Nadeau après avoir été refusé par de nombreux éditeurs. Il fait de Houellebecq le précurseur d’une génération d’écrivains décrivant la misère affective de l’homme contemporain. Loué sur France Inter par Michel Polac et au Cercle de minuit par Laure Adler, le roman rencontre un succès public relatif (comparativement aux 30 000 exemplaires vendus lors de la sortie des Particules élémentaires, quatre ans après), mais deviendra rapidement “culte”. Il est adapté au cinéma en France par Philippe Harel en 1999 et, à la télévision danoise, par Jens Albinus en 2002.

En 1998, Les Particules élémentaires, son roman suivant, provoque un tapage médiatique, dû en partie à l’exclusion de son auteur de la Revue Perpendiculaire à laquelle il appartenait, pour incompatibilité d’idées. Le comité de rédaction de la revue publie dans Le Monde une tribune attaquant Houellebecq sur ses idées sociales et politiques présumées. Cette polémique est largement exploitée par l’éditeur Flammarion qui cesse de financer la revue en question. Perpendiculaire cesse de paraître et Houellebecq bénéficie d’un surcroît de visibilité.

À la surprise générale, Les Particules élémentaires n’obtient pas le prix Goncourt, décerné à Paule Constant pour Confidence pour confidence, roman que la presse démolira et que Houellebecq jugera “complètement nul”. Les Particules élémentaires obtient cependant le prix Novembre, décerné par un jury dans lequel figure Philippe Sollers, cité dans le roman, et est élu par la rédaction de la revue Lire “meilleur livre de l’année 1998”. Houellebecq a partagé avec son traducteur, Frank Wynne, le prix IMPAC 2002 pour Atomised, traduction des Particules élémentaires.

Houellebecq a aussi signé les paroles de l’album Présence humaine, proche du style de sa poésie. Il n’hésite pas à chanter ou plutôt à parler sur son album, qu’il a également interprété lors de quelques concerts, accompagné du groupe AS Dragon.

En 2004, Michel Houellebecq fait l’objet d’un “transfert” de son ancien éditeur, Flammarion, vers les éditions Fayard, au sein du groupe Hachette Livre qui, lui-même, appartient au puissant groupe Lagardère ; cela avec des conditions financières inhabituelles dans l’édition française et l’assurance de voir son futur roman porté sur le grand écran. Lors de la rentrée littéraire 2005, il occupe, avec La Possibilité d’une île, une grande partie des pages “culture” des médias, éclipsant les 600 autres nouveautés de la “rentrée littéraire”. Toutefois, les ventes du livre sont, finalement, moindres que prévu (300 000 exemplaires vendus contre 400 000 espérés).

En 2007, Houellebecq travaille sur la préproduction du film La Possibilité d’une île tiré de son roman, film qu’il réalise lui-même avec Benoît Magimel dans le rôle principal. Lors de la sortie sur les écrans, en 2008, le film est un échec commercial et critique.

En 2008, Houellebecq publie Ennemis publics, une série d’échanges épistolaires par courriers électroniques avec Bernard-Henri Lévy.

En 2010, il publie La Carte et le Territoire chez Flammarion, pour lequel il obtient le prix Goncourt 2010. Ayant plusieurs fois échoué à remporter ce prix pour lequel il avait déjà été pressenti, Michel Houellebecq déclare : “[Maintenant que j’ai le Goncourt], on ne se demandera pas si je vais avoir le Goncourt ou non la prochaine fois, ce sera moins de pression, plus de liberté, même si j’ai toujours été assez libre”.

De façon générale, Houellebecq accorde une place importante à son œuvre d’essayiste. Il est intervenu dans Les Inrockuptibles, dans Perpendiculaire, dans L’Atelier du Roman, dans Immédiatement, ainsi que dans la presse internationale.

L’influence de différents auteurs est revendiquée par l’auteur, ou bien décrite dans des analyses comparatistes.

Par son ambition littéraire, son approche descriptive et sociologique, les romans de Houellebecq sont souvent comparés par les spécialistes de littérature au roman réaliste français du XIXème siècle (Flaubert, Balzac, Stendhal) et pour la facette scientifique de son analyse (discours sociobiologique ou anthropologique) au naturalisme de Zola. L’œuvre est également souvent comparée à celles d’auteurs du XXème siècle, notamment Céline. Parmi les romanciers contemporains, l’œuvre est parfois comparée à celle de l’Américain Ellis (American Psycho), par son impact social relevé notamment par la réaction scandalisée du public et des médias.

Parmi les poètes, est souvent relevée l’influence avouée de Baudelaire, par exemple pour son travail de transcription poétique de la modernité, de la “poésie urbaine” et du capitalisme, et l’influence de Lautréamont par l’emploi d’un vocabulaire scientifique.

Parmi les philosophes, on retrouve principalement la pensée d’Arthur Schopenhauer, revendiqué par Houellebecq comme maître spirituel, et notamment Le Monde comme Volonté et comme Représentation, qui partage avec le narrateur et les personnages des romans une métaphysique pessimiste, un dégoût du monde, une révolte contre le vouloir-vivre (et notamment le désir sexuel), et le concept d’une vie faite de souffrances jusqu’à l’issue de la mort.

Le travail et l’économie sont des thèmes majeurs de l’œuvre de Houellebecq. Lahanque remarque que “sa psychologie et sa sociologie romanesques sont clairement construites sur ce terrain”. De même, le profil de narrateurs désabusés, solitaires ou distants permettrait à l’auteur d’exposer un regard distant ou critique vis-à-vis des situations au sein de cette société. L’analyse de Houellebecq serait avant-tout une critique du capitalisme et de la société libérale, et le constat de son “extension” à tous les autres domaines de la société ; par exemple les rapports sociaux, la sexualité, la société de consommation, le tourisme. Pour Lahanque, c’est là que réside l’un des principaux intérêts des romans, “la fabrique de l’homme nouveau dans la société d’aujourd’hui, modelée en profondeur par l’extension à toutes les sphères de la vie humaine de la logique économique libéraleö. Plusieurs commentateurs soulignent l’intérêt de l’œuvre par le choix de ces thèmes et le traitement romanesque. Ces thèmes sont en effet peu fréquents dans le champ de roman contemporain, puisqu’ils sont aujourd’hui appréhendés presque exclusivement par les analyses sociologiques, économiques et scientifiques.

Parmi les autres thèmes récurrents de l’œuvre houellebecquienne, les commentateurs relèvent notamment : la science, l’amour et la sexualité, la morale et religion, l’abject, l’exotisme.

La spécificité stylistique de Houellebecq est souvent soulignée par les commentateurs et critiques. Son écriture assimilée à une “absence de style” par ses détracteurs, est saluée par d’autres critiques et écrivains. Désignée parfois comme “style blanc” ou “style plat”, elle est décrite et détaillée par de nombreuses études.

“Je n’ai jamais pu, pour ma part, assister sans un serrement de cœur à la débauche de techniques mises en œuvre par tel ou tel formaliste-Minuit pour un résultat final aussi mince. Pour tenir le coup, je me suis souvent répété cette phrase de Schopenhauer : La première – et pratiquement la seule – condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire”. — Houellebecq, “C’est ainsi que je fabrique mes livres”.

Les premières conceptions de l’auteur sur l’utilité du style d’écriture apparaissent dans son essai sur H.P. Lovecraft (1991). S’il y explique l’importance et le rôle du style dans l’expression de l’idée, Houellebecq ne cessera ultérieurement de rappeler l’inanité de la recherche purement formelle. Il décrit et analyse son propre style de la manière suivante :

“Il reste que certains états mentaux semblent m’être assez spécifiques ; en particulier celui qui se traduit par l’énoncé de propositions anodines, dont la juxtaposition produit un effet absurde”.

Parmi les caractéristiques de cette écriture, les auteurs relèvent par exemple des phrases généralement courtes et une juxtaposition de propositions à la structure simple (juxtaposition souvent renforcée par l’emploi du point-virgule). De même, l’écriture fait un usage très limité de la métaphore ; elles sont peu fréquentes et généralement assez plates, relevant par exemple du cliché ou du lieu commun.

Ce style varie parfois en raison de l’intertextualité, lorsque par exemple Houellebecq parodie le style d’un autre écrivain. Dominique Noguez note par exemple des traits balzaciens dans une phrase comme “Et si le voyageur éphémère veut bien rappeler à sa mémoire…”, camusiens dans le début de la phrase “Assisté à la mort d’un type, aujourd’hui…”, ou bien des formes similaires à Lautréamont dans des descriptions poétiques du paysage.

Mais le plus généralement, le style est autonome, lié seulement aux changements de registres de langue : Houellebecq utilise parfois un registre soutenu ou littéraire, dans certains passages ou de manière très ponctuelle (termes, tournures, conjugaisons), à l’exemple de “Mais eût-elle même suivi pendant vingt-cinq ans un régime amaigrissant de la plus terrifiante sévérité que son sort n’en eût pas été notablement adouci”. Mais le plus généralement, l’écrivain utilise un registre courant du français, décrit par Noguez comme “celui de la prose des articles de vulgarisation scientifique”, tendant souvent vers le registre de la langue parlée (“tout ce genre de truc”).

“Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir – celui de Koons, à fines rayures – d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’un ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light”. — La Carte et le Territoire, 1er paragraphe.

Le style se caractérise également, selon Noguez, par “toute une série des phénomènes lexicaux ou syntaxiques” renforçant le sens d’un aspect prosaïque ou terne d’une chose, ou traduisant l’absence d’émotion ou la déprime du narrateur. À travers par exemple l’emploi de nombreuses litotes, des descriptions et détails anodins. Les critiques remarquent les fins de paragraphes composées d’une phrase simple et banale, “impliquant une certaine résignation” ou une plénitude heureuse.

“Il n’arrivait plus à se souvenir de sa dernière érection ; il attendait l’orage” — Les Particules élémentaires p.27

“Je prononce quelques phrases sur les normes scandinaves et la commutation des réseaux ; Schnäbele, sur la défensive, se replie sur sa chaise ; je vais me chercher une crème caramel” — Extension… p.68

Le style se révèle également par de nombreux autres procédés. L’auteur emploie régulièrement des adjectifs (souvent négatifs) de manière inhabituelle ou surprenante, pour signifier les jugements péremptoires, sans nuance ou hâtifs du narrateur ou des personnages.

“Le papier peint était décourageant”.

“C’est un slow magnifique, d’une beauté surréelle”.

Le style de Houellebecq se caractérise également par une importance du métalangage, avec l’emploi régulier de l’italique typographique. Ce procédé signale par exemple un niveau de discours différent, ou “tous ces moments de pause où le texte réfléchit ou attire l’attention sur lui-même”.

“Olga cependant, une fille de toute façon pas très protéines, préférait la confiture de fraises de bois […]” — La Carte… p. 102

 

Noguez remarque également l’abondance des marques lexicales ou grammaticales de la scientificité, l’emploi d’une riche panoplie de formes adverbiales destinées à pondérer les énoncés et à leur donner un caractère incontestable, qu’il justifie par l’ambition d’un discours de vérité, plus proche de l’essai ou de l’étude sociologique que du roman. Cet aspect est peut-être renforcé par l’usage du name dropping.

“Ce n’est pas aussi compliqué qu’on le raconte, les relations humaines: c’est souvent insoluble, mais c’est rarement compliqué”. — Plateforme

Selon Simon St-Onge, l’ensemble de ces procédés vise à mettre en évidence “la précarité des pratiques langagières”. Pour Roger Célestin, ce choix stylistique est peut-être une continuation de l’écriture qualifiée de “neutre” ou “objective” du roman existentialiste et du Nouveau roman, ou bien des ambitions du structuralisme pour un style “scientifique”. Pour d’autres critiques, le choix de ce style plat prend encore son sens par opposition à l’écriture du début du XXème siècle, ou bien par une opposition comparable entre le style de Flaubert et celui de Proust “où la métaphore est essentielle, vitale”. Par ce choix stylistique, l’intention de Houellebecq serait peut-être de mieux refléter notre époque moderne et les pratiques textuelles contemporaines.

L’écriture de Houellebecq est un amalgame de différents types de discours rassemblés dans un même texte. Ces discours se différencient par exemple par leur fonction (démonstrative, rhétorique), leur langage (publicitaire, bureaucratique, (pseudo-)scientifique, journalistique), ou leur genre littéraire (poésie, roman, biographie). Ce discours prend parfois la forme d’emprunts à de véritables textes de leur domaine (slogans publicitaire, mode d’emploi technique).

Selon St-Onge, cet emploi de discours multiples vise à montrer la malléabilité des pratiques langagières. St-Onge souligne aussi qu’il existe toujours au moins un discours “signalant, de différentes façons, le doute qui devrait peser contre ces pratiques”. La tension créée par leur “inadéquation discursive” devient également une source de l’expérience esthétique du lecteur.

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