Biographie, 2014

“Les lignes sont jointes en en trouvant une autre” Alexandre Rodtchenko

“Ce disque est la quintessence des personnes que nous sommes quand nous sommes ensemble. Comment nous réagissons entre nous. Ce dont nous parlons. Ce sur quoi nous nous disputons. Comment nous nous accordons sur quelque chose. Futurology, c’est les personnes que nous sommes”. James Dean Bradfield

“Je suis plus inspiré en regardant de l’art qu’en écoutant de la musique. Mais peu importe combien je me fais des idées, j’ai toujours la vision que quand on écrit une chanson, on crée quatre minutes d’art. Ce pourrait s’avérer plus difficile à prouver mais c’est ce qu’on essaie toujours de communiquer. La communication est notre forme d’art”. Nicky Wire

Les Manic Street Preachers sont le dernier groupe de rock britannique mainstream vraiment génial… mais on pourrait même pardonner à un fan partisan de se demander de temps en temps combien de temps encore ils peuvent tenir à leur grande vitesse de créativité et de pertinence. Après tout, ils se sont formés dans le Sud du Pays de Galles en 1986, ont sorti leur premier single Suicide Alley en 1988, leur premier album Generation Terrorists en 1992 et ont atteint leur apogée commercial en 1998 avec This Is My Truth Tell Me Yours.

Ils ont eu, comme le dit Nicky Wire de façon succincte, “de bonnes opportunités”, reconnaissant que la plupart des groupes ont de la chance de fonctionner encore en dehors du circuit de la nostalgie à leur âge et peu, voire aucun, restant une force dont tenir compte. Cependant, juste une écoute du 12ème album du trio, Futurology, rappelera au fan de rock de nombreux faits – le principal étant : les Manic Street Preachers ne sont pas comme les autres groupes. Loin de là.

Ce serait faux de déclarer que Futurology est un “retour en grâce” (laissons cela aux groupes qui n’ont pas produit de bon album depuis des années, d’accord ?) mais il représente une montée renaissante de leurs pouvoirs et, à de nombreux égards, une renaissance artistique complète. C’est, en termes simples, l’un des meilleurs albums qu’ils n’aient jamais enregistrés. Il les présente en voyage continuel vers le haut, et même selon leurs propres critères, ils ont eu le vent en poupe ces dernières années. Send Away The Tigers (2007) les a vus se reconnecter avec le glam rock à hymnes de leurs premières années et Journal For Plague Lovers (2009) comprenait le groupe qui s’occupait d’affaires à régler en adaptant de vieilles paroles de l’ancien collègue et ami Richey Edwards sur du punk fulgurant. Avec Postcards From A Young Man (2010) – leur dernière tentative à la communication de masse – ils ont ravivé avec succès leur son de rock de stade et puis avec Rewind The Film (2013), ils ont innové sur le plan personnel avec un album de chansons “folk” introspectives quasiment toutes unplugged.

Durant les sessions de cet album, il est devenu clair qu’ils écrivaient deux jeux de morceaux complètement différents cependant. Tandis que Rewind The Film était leur tentative de “faire un Nebraska”, les chansons qu’ils ont gardées pour faire Futurology ont été inspirées par le voyage au travers l’Europe, l’esprit artistique innovant de l’art moderniste du début du XXème siècle et la musique non conformiste du Krautrock et la New Pop. Nicky dit : “Durant notre dernière tournée européenne, on s’est vraiment reconnectés avec cette idée de voyager sur les Autobahn allemands en écoutant Kraftwerk, Neu!, Popul Vuh et Cabaret Voltaire. L’idée d’être sur ces routes futuristes sans fin mais d’être entouré par ces anciennes forêts en même temps. C’est un sentiment magique et ça te fait penser à des bandes originales dans ta tête tandis que tu voyages dans ce paysage”. Futurology est en effet un disque qui trace des voyages physiques, spirituels, artistiques, temporels, philosophiques et métaphoriques, alors peut-être n’est-il pas surprenant qu’il soit également capable de transporter l’auditeur du désespoir à quelque part d’optimiste et euphorique. Mais pour atteindre la destination, vous devez faire tout le voyage avec le groupe…

Between The Clock And The Bed est le moment le plus sombre avant l’ombre, se référant à un autoportrait perturbant (Autoportrait entre l’horloge et le lit) du roi de l’expressionnisme norvégien Edvard Munch peint peu avant sa mort. Il est représenté debout dans toute son infirmité entre une horloge comtoise sans aiguilles (symbolisant la mort) et un lit (symbolisant la maladie). L’un de ses propres tableaux d’une nue est accroché derrière lui dans l’ombre (symbolisant la disparition de la vitalité juvénile). Et puis il y a la porte d’un couloir noir de jais qui est entrouverte de façon menaçante (symbolisant… eh bien, vous comprenez…)

Nicky dit : “C’est un portrait très perturbant d’un homme qui lutte contre l’idée de la mort imminente. Et cette chanson parle de cette transition terrifiante. Quand tu arrives sur 45 ans comme nous, tout devient… plus vif, disons-nous. Tout ce que tu perds et toute la merde qui vient, ça devient clair. Les paroles viennent d’un énorme doute : l’idée tangible que quelque chose peut t’être retirée très facilement. Tu y es aveugle pendant la majeure partie de ta vie mais ensuite tout à coup, tu prends conscience que tu peux tout perdre. Tu penses juste, Oh, putain… tout peut se barrer”.

Mais les Manics de 2014 ne sont pas intéressés par vous mettre une droite dans la face à moins que le poing ne soit d’abord à l’intérieur d’un gant de velours à la douceur luxueuse. Les paroles maléfiques sont tempérées et rendues douces amères par le fait qu’elles soient prononcées par James Dean Bradfield – l’une des meilleures voix rock galloises de sa génération – interprétant un duo stupéfiant avec Green Gartside – l’une des meilleures voix pop galloises de la sienne. Gartside, en tant que membre clé de Scritti Politti, est une référence sur l’album. Futurology repense de manière révérencieuse à l’histoire secrète de la new pop et du post-post-punk de la moitié des années 1980 qui a façonné les marges du mainstream ; mais le fait afin de regarder en avant. James égrène rapidement les innombrables morceaux méconnus de cette période qui l’influencent toujours musicalement à ce jour. Public Image Limited This Is Not A Love Song. Simple Minds (“mes véritables dieux” Theme For Great Cities. Colourbox The Moon Is Blue, Bauhaus Dark Entry et les instrumentales de Low.

L’labum emmène l’auditeur de la crise existentielle jusqu’à la rédemption spirituelle et l’ombre monolithe de l’art moderne du début du XXème siècle retombe sur tout le voyage. L’influence n’a jamais été aussi claire que sur Black Square, qui tire son nom du tableau notoire (Carré noir sur fond blanc) de l’artiste russe Kasimir Malevitch. Bien sûr, il est difficile de décrire combien ce tableau a été révolutionnaire – représentant un carré noir dans un vide blanc – quand il a été dévoilé en 1915. Nicky explique sa fascination pour l’artiste : “L’idée d’oblitérer tout ce qui s’est passé avant, m’a fait penser à son art en termes du punk. Ce tableau a été le point de départ de ce que l’artiste a vu brusquement comme pas aussi important que ce que ressentait l’artiste”.

Bien sûr, si tout cela paraît typiquement intellectuel, le groupe n’est pas aussi sûr. Nicky admet que pour la toute première fois, certaines paroles sur l’album sont là principalement pour servir l’esthétique de la musique. Pour soutenir ce changement d’emphase, Futurology contient également deux instrumentales. La première, qui salue les lignes de basses monumentales bâties pour le Simple Minds période Sons And Fascination par Derek Forbes et les guitares post-post-punk carillonnantes de John McGeoch, c’est Dreaming A City (Hughesovska) a été inspirée par un livre que Nicky a donné à James à Noël. James explique : “Le livre s’intitule Dreaming A City et parle d’un industriel gallois, John Hughes, qui est allé installer la première fonderie d’acier et la première mine de charbon en Ukraine. Et il l’a appelé Youzovka (Hughesovska en anglais). C’était une telle folie fondée sur un tel ego monumental mais il l’a vraiment fait. On peut se promener dans la vie complètement inconscient de toutes ces narrations qu’on toutes ces villes, voire les bâtiments. C’est tellement facile de simplement manquer tout cela”.

La manière dont les Manics en sont venus à utiliser les endroits géographiques (et les narrations qui sont dissimulées derrière) pour agir comme métaphores émotionnelles de la description de leur terrain intérieur leur est désormais essentiel. Et The View From Stow Hill est un exemple classique de ce style d’écriture. Les paroles se préoccupent des 15 minutes de marche de là où vit Nicky à la gare de Newport et ce voyage physique est souligné dans le morceau par la “sensation trois dimensionnelles de l’espace” que James obtient des paroles et également par la manière dont Sean Moore a étoffé la chanson de synthés et de sons électroniques. Cependant, le voyage est aussi temporel, de retour dans l’histoire politique à la marche des Chartistes des vallées en novembre 1839 vers l’endroit où ils ont été fusillés à Newport par des soldats – les impacts de balle toujours visibles dans le briquetage du Westgate Hotel. Le voyage remonte également dans le temps dans l’histoire personnelles plus récente, à la Stow Hill de leur adolescence, où ils se rendaient à la salle des fêtes locale pour aller voir Husker Du et les Butthole Surfers.

Les Manics ont, comme vous vous y attendez, trouvé de nombreuses âmes qui sont sur la même longueur d’onde pour collaborer avec. Sur Europa Geht Durch Mich (“l’Europe me traverse”), l’actrice allemande Nina Hoss – star de films cultes tels que Barbara et Yella – agit comme une dominatrice politique paneuropéenne au chant tandis que les Manics réimaginent avec succès Giorgio Moroder qui rejoint les rangs de Goldfrapp. Cette acrobatie sonore électrodisco sensuelle est née du conflit que ressentait James entre être un fédéraliste européen vieux jeu et sa prise de conscience causée par deux décennies de tournée sur le continent qu’aucun pays individuel ne se ressemble absolument pas. Il dit : “Si tu veux faire partie de l’Union Européenne, tu dois construire cet États en réconciliant les différences entre les nations… Et on n’a jamais eu ce type de discussion en Grande-Bretagne, hein ? C’est soit vraiment d’horribles arguments bêtes de droite ou d’horribles arguments bêtes de gauche”. Autre part sur Divine Youth – chanson partiellement inspirée par un t-shirt des Manics non officiel de grand magasin créé à partir d’une photo prise par Mitch Ikeda des jeunes Nicky et Richey – la chanteuse et harpiste galloise au talent prodigieux, Georgia Ruth, arrive pour ajouter de la sublime texture.

Sur Next Jet To Leave Moscow (qui comprend également Cian Ciaran de Super Furry Animals aux synthés et à l’électronique), James se souvient d’un débat avec un résident soûl d’un pays de l’ancien bloc soviétique, et réfléchit sur certains aspects controversés de l’histoire du groupe réfléchie dans le prisme de cette rencontre : “Quand on est allés à Cuba, on voulait en fait juste voir ce que ça serait. On voulait voir comment ça déteindrait sur notre public et nous. On n’est pas allés là-bas pour tout soutenir. Bien sûr, une fois que tu es pris en photo avec un homme politique, tu soutiens tout ce qu’il dit et c’est fâcheux. C’est quelque chose dont on aurait dû avoir été conscients. C’est un clin d’œil à nos propres échecs dans cette chanson mais il y a aussi une référence aux échecs de l’après idéologie.

Parlant de la référence du titre de l’album à la prédiction du futur proche, probablement le morceau de futurologie le plus effrayant et prescient jamais publié a été la prédiction de George Orwell dans le roman 1984 que nous finirons de manière permanente en guerre à l’étranger avec le but de contrôler la population à la maison. Le conflit permanent à l’étranger fait désormais partie de l’ordre du jour néo-libéral et désastreux du capitalisme et cela est référencé par la satirique Let’s Go To War propulsée par une fusée. Bien sûr, la chanson n’est conçue dans sa signification plus littérale. Nicky dit : “Il y a aussi un sentiment de guerre métaphorique en nous, ce qui revient à dire, pourquoi on ressent toujours ce besoin désespéré et inné de crier notre point de vue ?” Le groupe la voit comme formant la troisième partie d’une vague trilogie de chansons qui a été commencée par You Love Us et Masses Against The Classes. Il ajoute : “Toutes ces chansons me donnent la même sensation d’abandon… une dernière fois, partons juste dans de putains de flammes. Ces trois chansons analysent notre désir assez stupide de destruction”.

La chanson qui peut-être causera le plus de consternation ou d’intrigue au sein de certains observateurs des Manics, c’est le beau premier single Walk Me To The Bridge avec son refrain sincère : “À plus mon ami fatal, je n’ai pas besoin que cela se finisse / J’imagine à nouveau les pas que tu as fais / Toujours aveuglé par ton intelligence / Accompagne-moi jusqu’au pont, accompagne-moi jusqu’au pont”. Nicky explique comment les paroles ont été écrites quelques années auparavant quand il pensait à quitter le groupe (“l’ami fatal”) lui-même : “Les gens pourraient avoir l’idée que cette chanson contient beaucoup de références à Richey mais ce n’est pas vraiment à propos de ça, il parle du Pont de l’Øresund qui relie la Suède et le Danemark. Il y a longtemps quand on passait ce pont, j’ai faibli et pensé à quitter le groupe. Quand h’ai donné les paroles à James, je l’imaginais comme ce super long morceau d’album de sept minutes et il l’a rapporté édité à cette longueur sous la forme de cette chanson vraiment excitante au son commercial. C’est là que j’ai pensé, Oh-oh, et voilà…” James prend une position plus militante : “À notre époque, c’est comme si on te donnait un titre de chevalier imaginaire pour ne rien dire. Ce serait dommage si on devait s’auto-censurer de crainte de ce que diraient les gens. Si c’était le cas, je m’arrêterais là”.

Heureusement pour nous, il semblerait aujourd’hui que l’idée des Manics qui s’arrêtent soit moins probable qu’il ne l’a été pendant des années. Sur Futurology, ils ont retiré une crainte existentielle, reconnecté les points avec l’optimisme de leur passé et ouvert un pont vers le futur. Nicky conclut : “On a choisi cette citation par l’artiste constructiviste russe Alexandre Rodtchenko pour aller sur la pochette qui dit, Les lignes sont jointes en en trouvant une autre et cela reflète les qualités optimistes et exaltantes de l’album – à savoir une croyance en les possibilités offertes par le futur. Les possibilités d’être ému et inspiré par n’importe quelle sorte d’art”.

John Doran, Londres, avril 2014

Traduction – 5 juillet 2014

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