The Guardian – 26 juin 2014 : Manic Street Preachers : Les Eurostars trouvent une nouvelle Straße

Les Manic Street Preachers vont à Glastonbury avec un nouvel album, Futurology, qui est rempli d’influences européennes, de l’avant-garde russe au Krautrock en passant par le Simple Minds des débuts.

C’est une soirée de semaine humide à Bruxelles. Des voitures couvertes sillonnent la ville tandis que les leaders européens se réunissent pour ce qui allait devenir un sommet de crise post-élections. Nigel Farage sera bientôt en ville, pour rencontrer le comédien italien reconverti en homme politique, Beppe Grillo, pour discuter de ce que les journaux appellent “une alliance potentielle de partis euroseptiques au sein du parlement européen”. Les journaux qui jonchent le terminal Eurostar de la vile sont pleins d’angoisse à propos du triomphe paneuropéen de parties de la droite (et la gauche) populiste, et une autre crise pour une union européenne déjà troublée.

À l’Ancienne Belgique, d’une capacité de 1 800 personnes, pendant ce temps, quelque chose d’assez remarquable est en cours : cinq musiciens, sur une scène ornée de deux drapeaux gallois, interprètent une chanson tellement en désaccord avec le moment politique qu’elle semble être une œuvre de bravoure accomplie.

Son titre est Europa Geht Durch Mich (traduction : “l’Europe me traverse”), et elle s’appelait à l’origine European Miracle (“le miracle européen”). Le refrain pré-enregistré est rendu par la star de cinéma allemande Nina Hoss, et la grande partie de ses paroles semble être un hommage impressionné aux idées qui semblent aujourd’hui se fragmenter comme jamais auparavant : “Ciels européens / Désirs européens / Routes européennes / Espoirs européens / Fils européens / Amour européen”. Seul un couplet sonne une note un peu plus perturbée : “Rêves européens / Cris européens”.

Telles sont les dernières aventures créatives des Manic Street Preachers, qui apparaissent ce weekend à Glastonbury avant la sortie de leur 12ème album, Futurology. Conçu en même temps que le très acoustique et chargé en lamentation Rewind The Film (“notre album le plus gallois”, selon le bassiste et le co-compositeur Nicky Wire), il ne serait être plus différent. Enregistré en partie à Berlin, son fouillis d’influences et de références inclut l’avant-garde artistique russe du début du XXème siècle, Edvard Munch, la musique expérimentale des années 1970 que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Krautrock, et les quatre premiers albums de ces post-punks souvent négligés et Européens déclarés, Simple Minds (plus sur eux dans un moment).

Le lendemain du concert de Bruxelles, je parle avec Wire pendant 90 minutes dans sa chambre d’hôtel, dont la principale particularité est un bureau sur lequel des notes sont méthodiquement disposées : pas simplement les pensées qu’il gribouille habituellement sur le papier à lettres des hôtels, mais la liste de Belges notables qu’il a lu à haute voix la veille – de Jacques Brel au créateur de mode Raf Simons.

Il place l’origine du nouvel album à une tournée européenne il y a deux ans, pour la promotion de la compilation best of National Treasures. “Il m’a définitivement reconnecté avec beaucoup d’idéaux artistiques positifs : l’idée qu’il y ait tant de langues différentes et de cultures variables en Europe, mais un sentiment défini unifiant, artistique et civilisateur”, dit-il. Il parle également d’une épiphanie plus ancienne vers 2010, quand les Manics voyageaient de Suède au Danemark sur le surprenant pont de l’Øresund : une occasion où il a vécu une “expérience hors du corps”, capturé dans le premier single de l’album Walk Me To The Bridge.

Le guitariste, chanteur et compositeur James Dean Bradfield attribue l’humeur et le sujet du nouvel album à plus de 20 ans d’expérience. “Je ne suis jamais allé à l’étranger avant d’être dans le groupe”, me raconte-t-il. “Et quand tu es dans un groupe, il y a deux choses choquantes qui t’arrivent. L’une,c ‘est aller au Japon, et l’autre, c’est aller en Europe continentale pour la première fois”. (C’est révélateur qu’il ne mentionne pas les États-Unis : bien que les Manics soient imprégnés dans la musique américaine, ils n’y sont allés que deux fois en fait.)

“On a tourné en Europe depuis la fin de l’année 1991, jusqu’à aujourd’hui, raconte-t-il. Et j’ai vu toutes les villes changer au-delà de la croyance. L’Allemagne se reconstruisait encore quand j’y suis allé en 1992. La première fois qu’on est allés de Belfast à Dublin, on a fait l’expérience typique quintessentielle. À Stockholm, la démographie a complètement changé : il y a un nouveau présent assis à côté du passé, et ça ne se ressentait pas quand j’y suis allé pour la première fois”.

L’Europe, dit-il, a “une identité déchirée par la complication, mais elle est unifiée par une certaine politesse d’après guerre. Il y a… un état d’esprit là-bas”.

Sa propre croyance en un idéal européen, je suggère, semble autant émotionnelle que politique.

Il acquiesce de la tête. “Ce qui m’inquiète maintenant, c’est que c’est émotionnel, et mon désir d’être anti-euroseptique – disons le ainsi – n’est peut-être pas faisable. je crains d’avoir peur de retirer le badge. je crains que le mal qui se cache dans chaque bureaucratie est complètement formé dans la bureaucratie de l’Union Européenne. Tu sais, sa constitution a été en grande partie formulée par un Français, et la paperasserie française est l’une des pires au monde. J’ai peur qu’on fixe tous ça et qu’on remette vraiment en question les principes de base de ça”.

Et est-ce dangereux ? “Ce pourrait être la mort d’une idée, dit-il. Mais je ne pense pas qu’on y soit encore.

Dans tous les cas, le timing de Futurology est impeccable.

“Ouais”, répond-t-il en grimaçant. “Ou terrible”.

Qu’importe, deux choses sont au-delà du doute. D’abord, Futurology est probablement l’œuvre des Manics la plus accomplie depuis Everything Must Go de 1996. Ensuite, il confirme leur incroyable volonté de se réinventer avec chaque album – au sein de leurs pairs, une caractéristique qu’il partageraient uniquement avec Damon Albarn et PJ Harvey – et l’ampleur et l’ambition des idées qui pulsent dans leur musique, qualité qui leur est propre depuis la majeur partie de ces 25 dernières années.

“On ne pourrait être comme Coldplay, et continuer comme ça”, dit le batteur et le co-compositeur Sean Moore. “Ça doit être bien plus que juste de jolis sons et de jolis visages. On se confronte toujours, on confronte notre public, nos pairs – on remet constamment en question ce qu’on a fait avant et ce qu’on va faire après. On est agités. Ça fait partie de la raison pour laquelle on s’est évadés de là d’où on vient”.

Malgré toutes leurs différences, les chansons sur Rewind The Film et Futurology ont deux choses en commun : une humeur récurrente de doute de soi-même, et une poignée de chanteurs invités, incluant cette fois Green Gartside de Scritti Politti, et la chanteuse galloise un peu moins renommée Georgia Ruth. Elles étaient conçues à la base pour constituer un gros album : un équivalent moderne, dit Wire, du tentaculaire Sandinista! du Clash ou de l’album blanc des Beatles. Finalement, cependant, il était de plus en plus clair que les Manics partaient dans deux directions pratiquement diamétralement opposées, alors il a été décidé de séparer les choses.

Bradfield dit qu’une fois que Moore et lui ont vu les paroles de Wire pour Europa Geht Durch Mich et une nouvelle chanson intitulée Black Square (en hommage à l’œuvre la plus célèbre de l’artiste suprématiste russe Kasimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc), ils ont décidé conjointement de créer de la musique avec une ambiance plus électronique, non-rock : les adjectifs choisis par Wire incluent “chaleureuse”, “moderne”, “comprimée” et “rétro-futuriste”.

En quête de leur vision, Moore s’est procuré une ancienne batterie électronique analogique via eBay, et le groupe a décidé de travailler en Allemagne. Se méfiant de “faire le truc Berlin”, ils avaient étudié les possibilités d’enregistrer ailleurs avant que l’ingénieur du son/producteur Alex Silva – qui a travaillé sur The Holy Bible en 1994, et qui est désormais résident de la ville, ainsi que le compagnon de la susmentionné Nina Hoss – a suggéré qu’ils s’arrêtent de s’inquiéter et le rejoignent sur son lieu de travail au Studio Hansa, l’établissement célèbrement associé à David Bowie.

“C’est une histoire vraiment étrange, Berlin, raconte Wire. Ça ne s’est pas vraiment su, mais je ne suis pas allé à la première session. Alors qu’on était prêts à partir, mon père est tombé et s’est cassé le pelvis, alors mon frère et moi, on faisait des allers-retours à l’hôpital. Puis ma femme s’est faite hospitaliser, et les mômes ont chopé la gastro. J’ai en gros passé deux semaines à nettoyer de la gerbe et de la merde. C’était absolument horrible. Et puis quand tout ça s’est calmé, et que j’allais y aller pour les derniers jours, j’ai été bloqué par la neige”.

Moore se souvient du moment qu’ils ont passé sans Wire (qui a fini par leur envoyer par texto les paroles d’au-moins une chanson) comme “vraiment bizarre, mais très soigné, ce qui semblait aller avec l’atmosphère du studio : froide et vide. Il faisait -16 dehors”. Quand ils ont rapporté ce qu’ils avaient enregistré, dit Wire, “J’ai juste entendu quelque chose que je n’avais jamais entendu avant”.

L’influence des biens-aimés Simple Minds de Bradfield se retrouvé tout le long de Futurology, avant qu’ils ne se soient débarrassés de leurs aspects les plus expérimentaux, se soient mis à faire des clips à côté de chutes d’eau et se régalent de rock de stade bête et méchant. Leur importance sur Futurology est évidente : Europa Geht Durch Mich copie sa ligne d’ouverture (“Europe had a language problem”) de I Travel, chanson d’ouverture de Empires And Dance de 1980 ; et Dreaming A City (Hughesova) – évocation musicale de l’histoire de John Hughes, l’industriel gallois qui a fondé ce qu’on connait aujourd’hui sous le nom de Donetsk, cette région très perturbée même de l’Ukraine moderne – est un hommage à Theme For Great Cities des Minds.

“J’ai toujours voulu faire quelque chose que je pensais pourrait être à la hauteur des meilleurs morceaux des albums deux, trois et quatre des Simple Minds”, dit Bradfield, dans un rire gêné. “Ton amour de quelque chose est la chose la plus difficile à transmettre parfois. C’est comme avoir un parent : tu les reconnais en toi, plus tu vieillis. Je n’arrêtais pas de penser, tout finira par s’arranger. Et ça a été le cas.

“Le premier disque de Simple Minds que j’ai entendu, c’était sur le Kid Jensen Show [sur Radio 1 il y a plus de 30 ans] : Je pense que c’était Sweat In Bullet [extrait de Sons And Fascination/Sisters Feelings Call de 1981]. J’ai pensé, Ça sonne un petit peu comme l’un de ces disques allemands que j’ai. J’ai commencé à acheter leurs disques, et j’ai acheté un livre de Simple Minds intitulé Europe The Race Is The Prize, et Jim Kerr [le chanteur] parlait de voyager en Europe et la présence imminente de la Bande à Baader et des Brigades rouges.

“J’étais juste attiré par toutes ces choses, et les disques semblaient les résumer d’une manière vraiment abstraite. Ça a juste planté ses griffes en moi. Puis je me suis rendu compte que c’était des garçons de la classe ouvrière de Glasgow. J’aime l’idée de Glaswégiens qui auraient pu être des fans de foot, mais au lieu de ça sont devenus ces musiciens vraiment inventifs et légèrement avant-gardistes”.

Il n’y a pas si longtemps, le chemin des deux groupes se sont croisés, quand les Manics ont rencontré Jim Kerr en studio. “Il était assez sur le cul par la connaissance de James des faces B live, raconte Wire. Il était en quelque sorte choqué qu’on ait tant de connaissance d’eux et d’amour pour eux. C’était un moment sympa”.

“Jim était là, Putain, même moi je ne savais pas ça, dit Bradfield. J’ai vu son regard, que j’ai vu chez d’autres : Assez”.

Futurology inclut une chanson intitulée Let’s Go To War, un rugissement de confiance en soi punk que Wire voit comme la fin d’une trilogie qui pète la forme qui inclut également You Love Us (1992) et The Masses Against The Classes (2000). En avril, elle a été dévoilée à la Brixton Academy de Londres. N’est-ce pas bizarre de chanter une chanson comme ça quand les trois Manics ont désormais 45 ans ?

“Il y a toujours beaucoup de colère et de haine : c’est ce qui nous garde en vie, dit Moore. Quand je sors, c’est toujours avec les dents serrées”.

“Il y a un tas massif de côté punk à la con chez nous, explique Bradfield, et ça me pousse à vouloir sortir des chansons comme Let’s Go To War. C’est, c’est pour ça que j’ai été créé, alors je m’en fous d’avoir 45 ans. C’est cool”.

Comme le témoigne son interprétation à l’AB, tous les concerts incluent toujours Motown Junk, le premier single de facto qui déborde de fureur de fin d’adolescence, et comprenait la ligne “J’ai ri quand Lennon s’est fait buter” (que Bradfield a depuis longtemps abandonné de chanter). À quel point, je me demande, est-ce que jouer cette chanson paraîtra absurde ?

“Tu sais quoi ? C’est vraiment bizarre : juste avec ce morceau, parfois, je pense que peut-être on devrait finalement la laisser tomber, dit Bradfield. Elle devient presque un bout de kryptonite pour mon âme. C’est la seule chose qui me fait toujours me sentir trop vieux, cette chanson”.

Wire semble beaucoup moins perturbé. Mais pourrait-il imaginer jouer Motown Junk à, disons, 52 ans ?

“Je ne sais pas. Ce serait un grave test de réalité physique”.

Pas simplement l’esthétique ?

“Non. Je pense que c’est un disque de rock classique dans la veine de ce que je considère comme rock classique”. Il s’arrête pour réfléchir. “Quand tu vois les Stones, Charlie tape sus ses fûts aussi rapidement que jamais. La plupart des groupes ralentissent vraiment, et ils se rebellent contre cette tendance. Ils sont géniaux, putain. Ils jouent Jumpin Jack Flash juste aussi rapidement qu’en 1968”.

Mais n’y a-t-il rien de risible en cela ?

Ce que Wire dit ensuite prouve que même s’il peut parler toute la journée de Munch, Neu!, Philip Larkin et l’état troublé de l’Europe, il a toujours le don de faire dans la grande citation pop. “Est-ce plus risible que… Ed Sheeran ?”

Futurology sort sur Wolumbia le 7 juillet. Les Manic Street Preachers jouent sur la Other Stage à Glastonbury à 19h30 le 28 juin. Le voyage de john Harris à Bruxelles a été par Columbia.

John Harris

Traduction – 8 juillet 2014

Article précédent
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :