The Guardian – 8 mai 2009 – “Cet album pourrait gravement nous nuire”

Cela fait 14 ans que Richey Edwards a disparu – et les Manic Street Preachers ont enregistré ses dernières paroles. Alex Petridis les rencontre.

Comme Nicky Wire tient à le faire remarquer, le nouvel album des Manic Street Preachers était l’idée de James Dean Bradfield. “Ouais, acquièsce Bradfield. Je pense, pourquoi tu veux absolument le dire ? Parce qu’il n’a pas vraiment d’aspect commercial ? Est-ce qu’il attend de sortir : Ouais, on a bien marché avec Send Away The Tigers et vous deviez tout faire foirer avec cette idée ?” Il rit, une sorte de rire “qu’est-ce que je peux y faire ?” chaud mais vaguement exaspéré que l’on suspecte avoir beaucoup servi durant les 21 ans qu’il a passé dans un groupe avec Wire, un home qu’il décrit comme “le meilleur ami qu’il n’a jamais eu”, mais qui a néanmoins une habitude de “lâcher des bombes partout” – annoncer brusquement que le groupe allait splitter après un album ou qu’il espérait qu’autres rock stars meurent, attaquant vicieusement d’autres artistes dans les interviews, et apparemment faisant tout pour que les gens détestent les Manic Street Preachers.

Cette fois, cependant, c’était le tour de Bradfield de lâcher une bombe. “J’étais en fait vraiment choqué, dit Wire, parce que c’est habituellement le genre de conneries que je dis après qu’on ait eu du succès. Tu sais, après que This Is My Truth se soit vendu à 4 millions d’exemplaires : ne devenons pas plus grands, allons faire un concert pour Fidel Castro, énerver tout le monde entier. Dépensons 300 000 £ à faire un concert pour un système communiste dans lequel on ne croit pas vraiment”.

Le duo était à l’arrière d’une voiture, discutant de la difficulté de donner suite à Send Away The Tigers, l’album qui est allé à la 2ème place et qui a gagné des récompenses et qui a rétabli les Manic Street Preachers après que l’échec commercial de Lifeblood en 2004 les avait laissés, comme le dit Bradfield, “sur le cul”.

“On disait : Putain, ça va être dur de donner suite à un album numéro 2, mais on doit commencer, dit Bradfield. Une semaine avant, j’avais regardé les paroles de Richey de toute façon. Deux ou trois fois par an, je les sortais et les regardais, et chaque fois, c’était toujours la même réaction : J’imaginais toujours mettre de la musique dessus, puis je flippais un peu et je les rangeais dans un tiroir. Mais cette fois, je les ai regardées et c’était la première fois que je ne pouvais m’arrêter de tourner les pages et que les idées et tout me venaient. Pour citer le film Manipulations, c’était une idée dont le moment était venu. J’ai dit : Au fait, je veux vraiment essayer de faire les paroles de Richey”.

Les paroles étaient dans un classeur que le guitariste des Manics, Richey Edwards, avait donné à Wire au début de l’année 1995, avec une image de Bugs Bunny et le mot “opulence” gribouillé dessus et les paroles d’une trentaine de chansons potentielles dedans. Le bassiste n’a pas consacré beaucoup d’importance au classeur à l’époque – le groupe avait tenté de commencer à travailler sur un nouvel album et Edwards “était si prolifique à l’époque, on n’arrivait pas à l’éteindre” – ni aux autres cadeaux qu’Edwards avait donnés à ses collègues. “C’était rien de gros, juste des petits paquets. Il m’a donné un Daily Telegraph et une barre Mars, deux choses que j’aimais – la section sport du Telegraph est toujours la meilleure. Je voie ça comme un geste de bonté par rapport au fait qu’il avait été assez difficile”.

En tout cas, Edwards semblait être sur la voie de la guérison, après une horrible année 1994 durant laquelle son alcoolisme et son auto-mutilation étaient devenus incontrôlables. Il y avait eu une désastreuse tournée en Thaïlande, durant laquelle Edwards s’était tailladé le torse sur scène avec un couteau qu’une fan lui avaut donné tandis qu’un journaliste du NME regardait, horrifié. De retour en Grande Bretagne, il s’est tellement mutilé qu’il s’est retrouvé d’abord dans un hôpital psychiatrique public, puis dans une clinique privée où il s’est fait soigner pour alcoolisme. Le groupe a continué péniblement sans lui, promouvant leur nouvel album,The Holy Bible, rempli de paroles écrites par Edwards qui jetait au moins un peu de lumière sur son état mental de plus en plus désespéré : “Je ne peux pas crier, je ne peux pas hurler, je me blesse pour exorciser la douleur”, disait une ligne du single Yes. Il est revenu à temps pour un concert de Noël à l’Astoria de Londres, qui s’est conclu avec le groupe détruisant non seulement leur matériel, mais l’éclairage de la salle également : ils ont causé 26 000£ de dommages.

“De la Thaïlande à la destruction de l’Astoria, c’était l’hospitalisation, pas d’argent, la corvée, la haine, la tristesse, l’horreur, dit Wire. On aurait cru que Richey allait à la dérive. Je l’avais simplement perdu. On ne pouvait pas parler de rugby, de cricket ou de foot. Il t’appelait à des heures indues pour parler d’un documentaire qu’il avait vu ou quelque chose qu’il avait fini par retrouver. C’était de la dure labeur, c’était déconcertant parfois. Il avait vraiment beaucoup de mal à dormi. Quand les gens parlent des blessures ou du sang, la seule vraie tragédie, c’est quand tu perds quelqu’un cinétiquement, quelqu’un que tu connais depuis qu’ils avait 5 ans, avec qui tu as fait tant de choses et avec qui tu sens tu ne peux communiquer. C’était terrible. Mais dans les trois dernières semaines, il y avait un calme serein chez Richey, il riait plus, le pathétique et l’ironie étaient de retour. Peut-être que c’est parce qu’il avait atteint des conclusions et qu’il ressentait de la paix intérieure. On a fait une session d’enregistement et on a sorti des grands morceaux. Alors le Daily Telegraph et la barre Mars, j’ai juste vu ça comme un petit les choses vont bien aller. Ce que, peut-être, dans sa tête, c’était. Il soupire. Mais différentes significations de bien aller, je suppose”.

Le 1er février 1995, Edwards a disparu, libérant la chambre de son hôtel londonien le jour où Bradfield et lui devaient aller aux États-Unis en tournée promotionnelle. Sa voiture a été découverte abandonnée deux semaines plus tard à la Severn View Service Station. Son corps n’a jamais été retrouvé, mais il a officiellement été présumé mort à la fin de l’année dernière. Le groupe a continué vers un grand succès commercial, utilisant une poignée des paroles d’Edwards sur l’album de perçée de 1996, Everything Must Go. Wire se souvient de leur concert de la veille du millénaire à Cardiff – le plus grand événement musical à l’intérieur au monde de cette nuit-là, selon la BBC – et d’entendre 62 000 personnes chanter les paroles d’Edwards de Small Black Flowers That Grow In The Sky : “Elles rebondissaient sur les murs du stade – récoltez vos ovaires, les mères mortes se traînent. On peut me voir sur scène, en pensant, Putain, c’est de la subversion, il doit sourire peu importe où il est”.

Néanmoins, les paroles du classeur sont restées non touchées. Bradfield s’était effarouché à l’idée de les mettre en musique, surtout parce que le classeur contenait aussi l’idée d’Edwards de la manière dont il voulait que les Manics progressent musicalement – “Pantera croisés avec Screamadelica et Lynton Kwesi Johnson” – et le groupe avait manifestement, bien que naturellement, manqué de se transformer en un hybride heavy metal/indie dance/poésie dub durant les années qui ont suivi sa disparition.

Wire aussi avait “trop peur de les regarder”. “Non pas à cause d’un quelconque scénario Jour du Jugement dernier, c’était juste… J’ai juste besoin… Sa voix s’estompe. La seule chose dont je pense on a réussi à faire pour tous nos hauts et nos bas depuis que Richey a disparu, c’est de ne jamais sembler essayer d’être comme on était quand il était dans le groupe. On pourrait avoir foirer, mais on n’a jamais fait ça”.

Quand il y a effectivement jeté un œil, il dit qu’il a été simultanément étonné et dérouté. Malgré avoir été écrites dans la période pré-internet, certaines semblaient parler de sujets très années 2000 : l’effet engourdissant de la surcharge d’information, l’effet corrosif de la culture de la célébrité. D’autres étaient des topos d’images impénétrables densément compactes qui, comme le fait remarquer Wire, ne ressemblent à rien d’autre dans le rock. La haine et le désespoir viscéraux de The Holy Bible sont d’une absence remarquable, bien qu’il est difficile de manquer la similitude entre les paroles de William’s Last Words, que Wire a édité à partir d’une longue prose, et une note de suicide : “Souhaite moi bonne chance alors que tu me dis au revoir, tu es le meilleur ami que je n’ai jamais eu”. Wire insiste qu’il pense que les paroles ne parlent pas d’Edwards, mais néanmois, le processus d’édition a été “assez étouffant”.

Aujourd’hui, parlant à propos des paroles et de l’album résultant produit par Steve Albini, Journal For Plague Lovers, dans le bar rupin d’un hôtel du West End, il y a une différence mineure mais remarquable entre Bradfield et Wire. Tous les deux sont à juste titre fiers de l’album, qui invite lourdement à la comparaison avecThe Holy Bible : même nombre de morceaux, même typographie, un autre tableau de Jenny Saville sur la pochette. Mais Wire, bien qu’ouvert, amical et charmant, semble légèrement plus mal à l’aise envers l’album que son collègue. Tandis qu’il parle, il ne casse de mettre et d’enlever des lunettes de soleil. Bradfield pense qu’il a décodé au moins une partie des paroles les plus obtuses d’Edwards, Wire a “essayé de ne pas interpréter”. Il a passé du temps après la disparition d’Edwards “à chercher des indices” dans le classeur ; Bradfield ne l’a pas fait. “Dès que je me suis rendu compte que tout le monde se transformait en Colombo sur les traces de Richey, j’ai arrêté de chercher des notes dans des sacs, j’ai arrêté de chercher des messages dans les paroles parce que je savais qu’ils n’étaient pas là. Il ne serait pas aussi grossier”, dit Bradfield. À un moment, après avoir écouté l’album fini en studio, Wire a suggéré qu’ils ne le sortent pas du tout. “J’ai dit : Creusons un putain de trou, enterrons-le et faisons-en plus une déclaration artistique, disons qu’on a fait cet album génial, mais que c’est trop à donner. James a sorti : Après tout ce travail que j’ai fait ? Mais vas te faire foutre !”

Il y a une possibilité que le malaise de Wire a à voir avec les perspectives commerciales incertaines de l’album. Même à leur niveau, il y a un certain esprit de contradiction volontaire dans leur travail si dur à se rétablir dans le mainstream musical comme l’ont fait les Manics avec Send Away The Tigers, seulement pour y donné suite avec un album qui invite à la comparaison avec votre œuvre le plus commercial connu, rempli de chansons intitulées Jackie Collins Existential Question Time et She Bathed Herself In A Bath Of Bleach, et de paroles que même ses interprètes ne comprennent pas, qui en plus viennent dans une pochette comprenant un tableau du visage ensanglanté d’un enfant. “Cet album pourrait gravement nous nuire sur le plan commercial, dit-il en hochant la tête. Déjà, les supermarchés n’acceptent pas la pochette de l’album, ce qui m’ahurit. On peut avoir les Pussycat Dolls qui font du pole dancing, mais on ne peut… Sa voix s’estompe à nouveau. Alors déjà je pense : Oh putain, on les dissuade déjà ?”

Mais encore, comme le fait remarquer Bradfield, l’esprit de contradiction volontaire a toujours été la chose des Manic Street Preachers. “On vient des Vallées, on est des troglodytes des Vallées et fiers de l’être, mais on est de féroces mômes indés aussi. Mais on en était aussi qui aimaient le sport, ce qui n’est pas le cas d’autres mômes indés. Quand on est allés pour la première fois à Londres, onessayait toujours de trouver une façon de faire essayer les gens de croire en nous tout en faisant que les gens nous détestent en même temps”.

En tout cas, dit-il, c’était un album qu’ils ont presque dû faire, peu importe la réaction des gens. “Au plus profond de moi, je pensais, je n’ai pu tant changer, je n’ai pu avoir tant oublié sur Richey que je ne peux le faire. Si on ne pouvait se reconnecter à ce qu’a écrit Richey, même à l’apogée de ce qui lui arrivait… putain, si on n’avait pu faire ça alors on aurait perdu une part de nous qu’on n’aurait même pas vue qu’on avait perdue”.

Journal For Plague Lovers sort le 18 mai chez Sony.

Traduction – 24 mai 2009

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