Q – juin 2009 : Manic Street Preachers : les révolutionnaires

Avant de disparaître, Richey Edwards a laissé à ses collègues ses paroles les plus austères. Quatorze ans plus tard, elles ont finalement été mises en musique.

En mars 1992, un mois après que les Manic Street Preachers aient sorti leur premier album, Generation Terrorists, dans un univers musical tout aussi enivré, perplexe et consterné, ils ont participé à l’équivalent irlandais des Brit Awards, les Irma Milk Music Awards, dans un hôtel de Dublin.

Les Manics étaient arrivés dans un paysage musical post-rave dominé par le grunge mélancolique et Ned’s Atomix Dustbin une année auparavant. Spectacle glam-punk à slogans portant maquillage et chemisiers peints à la bombe, ils étaient amoureux du Clash, des Guns N’Roses et du mouvement politico-artistique des Situationnistes. Leur premier single sur Heavenly Records, Motown Junk, annonçait le massacre lyrique de la première de nombreuses vaches sacrées : “J’ai ri quand Lennon s’est fait buter”.

Je suis allée avec eux aux Irma, en tant que reporter de la gazette pop Smash Hits, et une émeute rock-art de manteaux de fourrure, maquillage et un chahut provoqué par la vodka se sont ensuits. Nicky Wire, bassiste serénement détaché et extrêmiste verbal, s’est allongé sur le dos, bourré, sur le sol de la salle de bal ayant crevé tous les ballons. Le batteur silencieux de légende, Sean Moore, a crié : “Chiant !” durant toute la soirée et le chanteur intensément intense, James Dean Bradfield, était à deux doigts de se battre avec le présentateur télé peu impressionné. Pendant ce temps, le guitariste et polémiqueur en chef, Richey Edwards – l’avant-bras toujours en cicatrisation après y avoir gravé les mots “4 Real” après un concert à Norwich 10 mois plus tôt – a versé plusieurs bouteilles de vin gratuites dans le seau à glace qui était sur la table de leur label, Sony, y a ajouté du sel et du poivre et a regardé comment le seau a débordé et la table a été retirée sur le champ. Les représentants de Sony ont déclaré le groupe comme étant des “ordures” et qu’ils “devraient être jetés hors d’ici !”.

J’ai toujours les cassettes d’interview de cet événement, y compris la conversation avec Edwards au bar de l’hôtel le lendemain, quand il a bu de la Guinness pendant quatre heures et a écrit une liste de livres recommandés (les œuvres de George Orwell, Valerie Solanas, Albert Camus, Sylvia Plath, et bien d’autres, liste désormais tristement perdue). Écouter cette interview la veille de rencontrer les Manics en 2009 était un rappel intensément surréel et infiniment triste de combien la voix de Richey Edwards nous manque, à bien des égards. “Notre manifeste”, a-t-il imploré aux guillerets lecteurs de Smash Hits avec son humour noir gallois éloquent et profondément gentil, “c’est que vous devez vous tuer le jour de vos 13 ans !” Après cela, a-t-il expliqué en long, en large et en travers, nous étions voués à l’exploitation et à l’amertume adultes pour toujours.

“Pas les Irma…” glousse Nicky Wire 17 ans plus tard. “Putain, la merde que j’ai pu raconter à l’époque !” Aujourd’hui, dans un studio photo de l’Est londonien, Wire porte un gros badge bleu comprenant une citation d’Andy Warhol : “J’aime les choses ennuyantes”. “Mais c’est ce que tu dois faire quand tu es jeune, dans un groupe rock’n’roll, s’émerveille-t-il. Bon Dieu, je ne me sens plus avoir ce pouvoir. Être intrépide et complètement stupide et irresponsable. C’est la malédiction de grandir. C’est également une culture moins intelligente aujourd’hui, une culture bien plus sensationnalisée”.

En 2009, les Manics demeurent uniques dans le rock’n’roll : moins intrépides, peut-être, mais assez courageux pour écrire un single, Your Love Alone Is Not Enough, à propos de, note Wire : “Le suicide et les liens avec les gens qui sont partis”. Après avoir passé une grande partie de la décennie créativement confus, Send Away The Tigers en 2007, était comme le dit franchement le bassiste : « un retour glamour sur papier glacé quand on pensait être finis”, réenflammant leur confiance et leur permettant de finalement enregistrer un successeur à The Holy Bible.

Sorti en 1994, The Holy Bible est, pour beaucoup, la plus grande déclaration artistique des Manics : des paroles écrites à 80% par Richey Edwards, sa poésie viscérale détaillant un véritable vortex de douleur psychique via la Schoah, l’anorexie, le fascisme, l’auto-mutilation, l’hypocrisie de la politique américaine et le suicide.

“Quand The Holy Bible est sorti, Parklife était dans les bacs, Definitely Maybe aussi, dit Wire dans un sourire. Alors on se sentait totalement isolés. Et c’est comme ça qu’on se sent à nouveau : Excellent, merde, on fait quelque chose qui ne sonne comme personne d’autre”.

Leur neuvième album studio, le phénoménal, attristé et poétique Journal For Plague Lovers, voit la voix de Edwards nous revenir, sur le plan artistique, encore une fois. Approximativement cinq jours avant de disparaître le 1er février 1995, Edwards a donné un dossier de nouvelles paroles et de dessins à ses collègues (dossier original à Wire, des copies à Bradfield et Moore) dans un studio dans le Surrey, durant les sessions qui finiront par devenir l’album de 1996, Everything Must Go. Après la disparition, cinq paroles ont été utilisées et puis, plus Edwards restait disparu, plus les Manics restants se sont écartés du dossier, chacun l’enfermant sous clé pendant plus de dix ans.

“Pendant longtemps, ces paroles, c’était trop pour nous”, admet Bradfield, qui est à l’origine de ce nouveau projet après le succès inattendu de Send Away The Tigers. “Mais la brume s’est levée, on voulait juste être dans la pièce avec lui à nouveau”.

“Il nous les a manifestement laissés pour qu’on les utilise, ajoute Wire. On se sentait obligés”.

C’est également une chose très Manics à faire : faire suite à un succès commercial inattendu par un opus de désolation, comme ils l’ont fait avec The Holy Bible, sorti juste un an après le brillant Gold Against The SoulJournal For Plague Lovers, cependant, n’aura même pas de singles.

“Richey ne voulait plus écrire du tout de single, déclare Bradfield. Alors, sortons un album lyriquement tenaillé par le doute, pas de singles, durant la plus grosse récession de nos vies. Génial !”

“Et tout ça, c’est nous”, décide Moore, le partenaire sonore de longue date de Bradfield. “C’est ce qu’on est, vraiment”.

Cela fait 21 ans que les Manic Street Preachers ont pressé 300 exemplaires de leur premier single auto-produit, Suicide Alley, 21 ans en tant que construction rock’n’roll ridiculement singulière : des garçons ouvriers de Blackwood dans une mission urgente pour faire briller la lumière intellectuelle chauffée à blanc dans l’hypocrisie, la corruption et la noirceur au cœur de l’humanité tout en portant des boas de plumes roses et en braillant de glorieux hymnes glam-pop. La semaine avant la session d’aujourd’hui, Bradfield est perché dans une brasserie bien équipée près de chez lui à Chiswick, dans l’Ouest londonien, buvant un café au lait standard à 11h. Aujourd’hui, marié à 40 ans, il porte un haut noir de style Fred Perry avec un passepoil blanc, a du poil au menton et est de comportement enjoué, même si, quand il parle d’Edwards, il grimace en fermant les yeux, à la recherche de mots précis.

Richey a été officiellement prononcé mort – la décision de ses parents – en novembre dernier. Comment as-tu été personnellement touché ?
James Dean Bradfield : 
Ça n’a aucun rapport conscient ou inconscient. Avant, j’avais ces pensées de films B [frappe rapidement trois fois sur la table] et ça ne va pas arriver, hein ? On ne pense pas qu’il va passer cette porte. C’est très clair. Il nous a laissé ces paroles, il nous les a léguées. Même si ce n’était pas évident à l’époque. Mais il a manifestement projeté ce qu’il a fait très, très bien. Si quelqu’un laisse une voiture à côté du pont de la Severn, ça veut soit : Je suis parti ou Je veux que vous pensiez que je suis parti et qu’on me laisse tranquille, à jamais. Cet album est fait de manière posthume. On accepte le fait que les choses ne se résolvent pas.

En tant que chanteur, quels thèmes lyriques entends-tu cette fois ?
JDB : 
Certains sont assez prophétiques. Me And Stephen Hawking parle de comment on est tous devenus des voyeurs et comment on veut observer quelqu’un d’autre échouer. Mais l’essentiel, c’est le doute. Quand tu es adolescent, tout parle de l’angoisse nihiliste et puis cette angoisse se transforme en dégoût et le grand obstacle, c’est en quoi se transforme ce dégoût ? Et pour lui, je pense qu’il s’est transformé en doute à tous les niveaux : personnel, politique, idéaliste, peu importe… C’était la première fois où je me suis rendu compte de comment Richey n’arrivait pas à s’occuper des choses. Il n’avait pas de perspective. Son angoisse s’est transformé en dégoût qui s’est transformé simplement en doute. Et ça l’a laissé battre l’air.

Sur la cassette que j’ai, Richey a dit de toi : “James est la personne la plus intense que je n’ai rencontrée”. Tu étais intense…
JDB : 
Nah ! Je pense qu’il a mal compris mon manque de capacité à communiques avec des mots. Mais me sentir aussi intense me rendait très heureux. Sean et moi, on était excités, on s’est rendus compte qu’on était dans ce groupe avec ces deux personnes qui écrivaient des paroles comme personne d’autre. Alors on se sentait en mission. J’attendais tout le temps des paroles. J’étais comme un chien de berger [dresse l’oreille vers le ciel, siffle] : “Vous avez des paroles ? Vous avez des paroles ?”.

Quand tu as eu ta première guitare, il a dit que tu pratiquais pendant 18 heures par jour et es devenu si bon que tu pouvais jouer tous les solos de guitare de l’album des Stone Roses derrière ton dos : “Il doit juste être capable de le faire”.
JDB : 
Il l’a trop cuite ! Il aurait fait un grand homme politique. Je lui ai montré le solo à la fin de I Am The Resurrection… doo, doo, do-do-roo… [continue jusqu’au bout du solo] et je lui ai montré un bout comme ça [mine le jeu de guitare derrière son cou]. Je ne pourrais pas faire tout le disque comme ça ! Quel enfoiré de menteur. Moi, obsessionnel ? Il en a du putain de culot !

Il y a tant de choses écrites sur les moments tristes, mais étais-tu le plus heureux ?
JDB : 
Je pense au début quand on tournait Motown Junk [en 1991], on avait notre Transit et on faisait notre première vraie tournée, c’était probablement le moment le plus excitant de ma vie. Parce qu’on n’a aucune idée de se qui va se passer. Parfois il y avait quatre personnes là, parfois 400. Certains voulaient te cogner après un concert, certains te traitaient de pervers sexuels, d’autres de héros. Et on était tous ensemble. Juste nous quatre, personne d’autre – c’était excellent. Aussi quand A Design For Life était à la 2ème place, il y avait un bonheur amer. Savoir qu’on pouvait toujours être les Manics sans Richey était une sorte de choc pour nous. Et les gens étaient heureux pour nous.

Après Everything Mus Got, tu as passé beaucoup de temps dans l’antre favori des célébrités le Met Bar à Londres. Avec la politique pas de drogue des Manics, les autres auraient été obligés de te jeter hors du groupe si tu t’étais mis à la coco…
JDB : 
Je n’y jamais touché, jamais. Ni aux pilules. Mais c’était marrant, je pense que c’était légèrement nouveau riche. Un garçon ouvrier des vallées qui sortait : “Merde, la seule responsabilité que j’ai, c’est le groupe, bourrons-nous la gueule !” Mais c’était la faute de Mike Hedge [producteur de Everything Must Go], il avait une adhésion au Met Bar. Et c’est une machine à boire de 2 mètres de haut. [Brusquement chagriné] Quelqu’un m’a montré ma page Wikipedia et elle dit : “A admis être limite un alcoolique”. Ça n’a jamais été le cas ! Je buvais bien, c’est tout. Et j’aime toujours boire un bon verre.

À 40 ans, es-tu étonné d’être toujours dans les Manic Street Preachers ?
JDB : 
Non. Je me souviens quand Nick et Richey ont dit : “Un album et on va s’immoler sur Top Of The Pops” – ça m’allait. “Tout le monde devrait se tuer” – ça m’allait. “Un album et on splitte” – “Quoi ? Mais allez vous faire foutre ! Si vous voulez Never Mind The Bollocks, on peut essayer, mais je veux aussi faire London Calling. Et Give ‘Em Enough Rope. Et un album foireux comme Sandinista”. Un album ? Merde, nan.

Qu’aurait-il advenu des Manics si Richey n’avait jamais disparu ?
JDB : 
Le studio aurait été un endroit plus tendu. Après The Holy Bible, il voulait une fusion de Screamadelica [de Primal Scream], de Nine Inch Nails et de Einstürzende Neubauten. Mais j’aime les Guns N’Roses et Queen aussi – parfois je veux juste écrire une putain de bonne chanson. Alors ce ne serait pas choquant de penser que le groupe se serait peut-être terminé. Tandis qu’en ce moment, je n’arrive pas à penser à la fin du groupe.

Si on veut être romantique, peut-être que quand il est parti, il vous a donné le cadeau du groupe. D’une manière…
JDB : 
Ouais. On a eu l’opportunité.

Qui pourrait vous jouer tous dans le film ?
JDB : 
[Colossal mouvement de recul] Je ne voudrais pas du tout m’impliquer. Je crains quelqu’un qui fasse des conneries de films B avec tout ça, tu sais ? Je n’ose même pas penser ce qu’ils feraient à Rich, encore moins moi. [Braille, de manière impossible, comme un gangster cockney] “Richey, mec ! Qu’est-ce qui va pas, mec ? On a de la bière gratuit, de la coco gratuite, des filles gratuites ! Ne foire pas ça, mec !” Et “Richey” serait assis là, sortant [adopte un regarde dans le vague] : “The horror, the horror”.

* * *

Le Langham Hotel du centre de Londres, ouvert depuis 1865, se spécialise toujours dans le “service avec grâce” de l’époque victorienne. À l’intérieur de ses suites pimpantes et sombrement décorées, la seule couleur vive provient d’une boîte de papeterie sur le bureau en bois, d’un fuchsia vibrant. À l’intérieur de la boîte, la papier blanc A4 est bordé de rose pastel, a une entête en relief d’une fioriture florale dorée et porte l’inscription “In Residence” en haut à droite.

Nicky Wire aime cet hôtel spécialement “à cause de la papeterie”. À 40 ans, il est marié depuis 15 ans à son amour d’enfance, a deux jeunes enfants, est une âme ordonné de manière obsessive à tendances vers les TOC qui a possédé jusqu’à quatre aspirateurs Dyson et aujourd’hui est vêtu d’un décontracté sweat à capuche bleu e d’un pantalon cigarette beige, aucun maquillage sous ses cheveux multi-mêchés.

Nous parcourons une pile de feuilles laminées rectangulaires que Wire présente avec les mots : “Et c’est ce qu’il m’a laissé, les Saintes Écritures”. C’est sûrement le dernier testament de son meilleur ami, extraits méticuleusement nommés du dernier dossier d’Edwards. Les paroles tapées sur le papier blanc sont austères et ordonnées au milieu d’images photocopiées de magazines et de bandes dessinées (Watchmen2000AD), de griffonnages, de phrases écrites au hasard de lui et d’autres (spécialement JG Ballard), une image de Bugs Bunny avec “Opulence” gravé sur la joue. La une du magazine gay The Advocate demande : “Est-ce que Dieu est gay ?” à côté des mots “Un homme libre ne devrait rien craindre de la mort. Y’a-t-il un Dieu ? Où se trouve la vérité ?”.

Une grande partie du dossier, selon l’espace libre, sortira sous forme de livret d’album, tandis que la pochette est un tableau frappant de l’artiste Jenny Saville (qui a également fait la pochette de The Holy Bible) d’un garçon aux cheveux noirs de jais, la moitié de son visage sensiblement barbouillé de sang, ressemblant étrangement à Edwards.

Wire est moins à l’aise à parler des circonstances de cet album que Bradfield, mettant et enlevant continuellement une paie d’énormes lunettes de soleil teintées de rouge.

“James a développé une capacité à prendre les choses telles qu’elles sont, dit-il. Il n’a pas besoin d’écrire des listes obsessionnelles comme moi. On se fout de lui du fait qu’il balaie tout sous ce tapis mythique géant. Je suis très, très jaloux”.

Comment te sens-tu par rapport au dossier maintenant ?
Nicky Wire : 
C’est bizarre de le laisser partir. Je l’aime et ça me gêne, beaucoup. C’est la responsabilité. [Sort un papier de la poche de son pantalon] J’ai écrit une note : “Un sens inévitable de la responsabilité”, c’est comme ça que je me sens. Lui rendre justice.

La chanson William’s Last Words, que tu chantes et dont tu as écrit la musique, est une chanson d’au-revoir vraiment émotionnelle. Cela a dû être difficile. Tu as enregistré un chant très vulnérable.
NW : 
Ce l’est. C’est un vrai moment chair de poule. Je ne suis pas pressé de la chanter sur scène. Juste cette ligne : “Laisse moi partir Jésus, je t’aime / Ouais, je t’aime, laisse moi juste partir / J’aime même le diable, même s’il m’a fait du mal / Ne me retiens pas plus longtemps parce que je suis vraiment fatigué / Je veux juste aller me coucher et me réveiller heureux”. Quelle poésie. C’est beau. [Met ses lunettes de soleil] Mais si tu es obligé de faire quelque chose, comme le dirait James, mets dans le mille.

“Dans le mille”… “tapis”… la suite !
NW : 
[Glousse, retire ses lunettes] Oh, James et Sean traitent ça bien mieux que moi ! J’ai trouvé tout le processus très problématique juste parce que Richey n’est évidemment pas là pour dire quoi que ce soit à ce propos. Il y avait ce vol pour Hong Kong et à la fin, j’étais devenu si fou de ça, que James a sorti : “Voilà putain, on ne le fait pas”. Je voulais juste faire un putain de Bill Drummond et mettre [l’album] dans une boîte, l’enterrer, la filmer et ne le faire écouter à personne. Mais je devine que ce n’était jamais une réalité.

Quel effet est-ce que le fait qu’il ait été légalement prononcé mort a sur toi ?
NW : 
Ça n’a pas d’importance autre que légale. La seule chose que j’ai trouvé vraiment difficile, c’était toutes les nécrologies. [Avec regret] C’était la meilleure presse qu’il n’a jamais eue, il n’avait jamais été autant dans les journaux plein format auparavant. Mais il y avait beaucoup d’inexactitudes et ça m’a énervé et frustré. Mais je voulais savoir.

Tu ne sembles pas avoir besoin d’un corps pour confirmer, comme d’autres ?
NW : 
On a juste traité tous ces trucs. On n’a pas besoin de fermeture et on n’a pas besoin de confirmation. Je ne sais pas comment on est arrivés à cette décision, peut-être juste par le travail, mais on s’est occupés de ça. Et si cette situation [si son corps est retrouvé] arrivait dans l’avenir, on pourrait traiter ça. Alors on traite dans la réalité d’aujourd’hui. On est concentrés sur la fixation de ça comme l’œuvre d’un grand artiste, un génie de 27 ans.

C’était étrange de réentendre sa voix sur la cassette. Cette voix enjouée qui dit que les relations sont un mensonge compromis, que les hommes sont le Diable, que l’humanité est la pire chose qui soit arrivée sur Terre et qu’il n’était heureux “que lorsqu’il est endormi”. Alors où pouvait-il aller à partir de là ?
NW : 
Je n’en sais fichtre rien. Et malheureusement, même s’il y avait des périodes où il se sentait mieux, ces sentiments restaient. Il n’est jamais allé au-delà de ça. J’ai lu cette interview de Bruce Springsteen l’autre jour et il a dit que les grands artistes qui continuent, il y a toujours quelque chose qui vous ronge, une môle, et le truc, c’est de continuer à utiliser cette môle parce que sinon ça te consume. Je pense qu’on a gardé notre môle, l’amertume et la rage, mais chez Richey peut-être ça le dévorait simplement, ça l’a submergé.

L’héritage des Manics : qu’est-ce que cela sera ? Et où sont les nouveaux Manics, de toute manière ?
NW : 
En termes d’inspiration de groupes, on a été sacrément horribles. On est trop maladroits, trop compliqués, notre politique est confuse, nos attitudes sont déglinguées et il y a de la rage ouvrière qui, à moins que tu ne l’aies vécue, tu ne l’as piges pas. On est parfois les Julie Burchill de la musique. Mais tant de personne m’ont dit qu’ils avaient fait des études à cause de nous et qui ont fait leurs masters sur des sujets dont on a parlés. C’est notre plus grande influence, je pense, le truc société secrète à la Lipstick Traces de Greil Marcus. Quand j’ai entendu Allen Ginsberg sur Combat Rock [du Clash], je n’avais aucune idée de qui il était. Ou Morrissey parlant d’Oscar Wilde. C’est ce qui manque aux groupes aujourd’hui. Il y a un retard lyrique dans la musique britannique. Aucune profondeur d’âme. Les gens voient Alex Turner comme un grand parolier – je sais que c’est Alan Bennett et c’est tout bon, mais c’est du caractère, il n’y a rien de vraiment autobiographique, le cœur sombre de quelqu’un.

Pourquoi cela ? J’ai toujours pensé que le jeune cœur sombre était éternel.
NW : 
Peut-être que c’est parce que jusqu’à maintenant ils n’avaient jamais vécu une récession. Ça a vraiment été 10 à 12 décadentes avec une consommation sans fin. Peut-être que maintenant les dures réalités de la vie vont pointer leur nez. Et c’est tellement plus facile de faire de la musique aujourd’hui. Mais juste parce que tu as fait quelque chose dans ta chambre sur ton PC portable, ça ne veut pas dire que c’est bon. Il faudrait une amnistie de groupes où ils donneront leurs instruments et leurs ordinateurs à la police et arrêteront de polluer ce putain de pays avec cette musique d’amateur épouvantable, moyenne et médiocre.

Que penses-tu du XXIème siècle jusqu’ici ?
NW : 
C’est un monde totalement méconnaissable de celui que Richey a quitté. C’est un changement cataclysmique. L’internet est la plus grande illusion jamais créée. Il fait penser aux gens qu’ils sont vraiment informés, qu’ils sont vraiment populaires, qu’ils ont beaucoup d’amis, qu’ils font partie d’une communauté. Et qu’ils ont en fait une voix. Ils ne se rendent pas compte en fait qu’ils sont comme nous tous, qu’ils sont complètement foireux et sans pouvoir. Ça a toujours été notre point de départ en tant que groupe : “Tu es foireux”. C’est délusoire, il peut créer des préjugés incroyables de soi… tout parle de soi, de combien on peut être populaire. On a grandi à penser qu’on devrait être non populaires et que les gens devraient nous détester ! Une des raisons d’être dans un groupe était d’être une alternative. Il y a toujours de bons groupes actuellement, comme Crystal Castles, mais il n’y a pas d’intégrité et des tonnes de fausse intellectualité. Putain d’Alex Kapranos. Et si les gens vénèrent Brian Eno comme un Dieu intellectuel, on a des problèmes. Il a fait sonner Coldplay comme Enya ! Mais j’ai une admiration réticente pour Coldplay, pour être honnête. Parce qu’ils ont fait l’effort. Coudre des vêtements pour ressembler à la Révolution française. J’admire toujours ce credo.

As-tu un t-shirt préféré des Manics ? Le mien, c’est “All rock’n’roll is homosexual”.
NW : 
J’ai aimé “Who’s responsible?” devant ; “You fucking are” derrière. [Rit aux éclats]

Quelles sont les choses du XXIème siècle que tu aimes ?
NW : 
La télé est aujourd’hui la forme d’art supérieure. Les films, j’en ai aucun intérêt. Je méprise l’expérience du cinéma, des bouteilles géantes de putain de Coca, du pop-corn et des putains de gens qui jacassent. Il y a aucun film ces 20 dernières années qui se rapproche de la grande comédie qu’on a eu, que ce soit The OfficeCurb Your Enthusiasm, Nathan Barley… The Rise Of The Idiots étaient du pur génie. BBC4, excellent. Parfois [montre l’écran de la télé de la suite] c’est mon monde. C’est tout ce dont j’ai besoin.

Est-ce que ton installation télé chez toi est fabuleuse ?
NW : 
Elle pète pas plus haut que son cul. Une Bang & Olufsen, DVD intégré, pas de désordre et loin des mômes. Je déteste les écrans plats digitaux. Celle-là cachent tous les câbles derrière alors on ne voit pas de câbles. C’est ma fierté et ma joie. Je l’astique tous les soirs et je ne mens pas. Parce que je fais le ménage tous les soirs à la maison avant de me coucher. Je n’aspire pas sinon je réveille les mômes.

Alors l’astiquage, c’est la nouvelle aspiration ?
NW : 
Ouais. Ma femme aspire le matin parce qu’elle se lève tôt et aime être là la première. Je passe l’aspirateur en cachette quand elle part, cependant. Sur la moquette dans l’escalier.

As-tu déjà pensé à consulter un professionnel pour tes tendances obsessionnelles ?
NW : 
Non, mais c’est marrant qu’on parle de ça. Quand The Holy Bible est sorti, on devait tourner aux États-Unis [le jour où Edwards a disparu] et à chaque fois qu’on part en tournée, la valise est prête, les costumes, le maquillage, tout est prêt, au moins deux semaines avant. Mais pour cette tournée, je n’ai jamais senti qu’on allait partir. Vraiment. Pas parce que je sentais que Richey allait disparaître, mais ça n’a jamais semblé être une réalité pour moi. Je n’ai jamais préparé ma valise.

Un instinct inconscient ?
NW : 
Ouais. Et je ne pense pas que je voulais partir. C’était après les concerts de l’Astoria [à Londres, derniers trois concerts à quatre, en décembre 1994]. Je pense que quand on a quitté la scène la dernière fois, quand on a tout défoncé, il y avait un sens de la finalité. On n’était pas riches, on a démoli 26 mille Livres de matos et de lumières après une année misérable. S’il y avait une sorte de catharsis, c’était cette soirée, en fait. Démolir son groupe. Un vrai scénario de “fin”.

As-tu déjà imaginé que cela pourrait arriver à Richey quand vous étiez enfants ?
NW : 
Probablement. Quand on était jeunes à jouer au foot, non, mais dès qu’on a monté un groupe. J’ai des millions de regrets, les choses que j’ai dites et toute cette merde, mais il n’y a pas tant de regrets en tant que groupe. Mais je regrette vraiment, vraiment, vraiment, vraiment, vraiment qu’il n’ait pas été là quand on a eu nos Brit Awards ou quand on a joué devant 66 000 personnes le soir du millénaire à Cardiff. Juste pour qu’il voit cette échelle. Parce qu’on voulait tous être gigantesques, putain. Je me souviens de récupérer les Brit Awards quand on a fait A Design For Life et d’avoir pensé : “Il y a 10 millions de personnes qui regardent ça à la télé” et qu’est-ce qu’il aurait fait ? Est-ce qu’il se serait foutu le feu sur scène ? S’il pouvait se tailler “4 Real” sur le bras devant 14 personnes ? À Norwich ? Imagine ! Une certaine déclaration d’art excellente. Vide, situationniste et énigmatiquement coupant. Au Millenium Stadium, James a chanté Small Black Flowers That Grow In The Sky et 66 000 personnes, des couples, des gars, chantaient : [chante] : “Harvest your ovaries ! / Dead mothers crawl !” C’est phénoménal, c’est de la putain de subversion. C’était un vrai original. Une vraie star. Et cet album est comme une pierre tombale. Non, une obélisque.

* * *

La semaine suivante, quand nous nous rencontrons à nouveau à la séance photo, Wire dit qu’il veut m’envoyer “une liste”. Des petites choses, pense-t-il, qu’il “n’a pas articulé aussi bien que je ne le voulais”. Et ainsi, 17 ans après que la liste de lecture écrite de la main de Richey Edwards se soit perdue, la propre liste écrite à la main du Wire arrive par la poste, sur le beau papier à lettre bordé de rose du Langham Hotel.

Mis dans l’enveloppe, il a inclus une citation imprimée de George Bernard Shaw : “Une vie passé à faire des erreurs et non seulement plus honorable, mais plus utilise qu’une vie passée à ne rien faire”. La liste s’étend sur les deux côtés d’une feuille et comprend quatre corrections au Tippex sur 14 déclarations numérotées et soulignées d’une grasse écriture claire, des déclarations qui incluent : “Avec ce disque, on se sent complètement déconnectés de tout à part nous-mêmes, notre musique et notre histoire”, “Une page blanche et un stylo sont les plus grandes inventions – il est si excitant d’être confronté à la possibilité”, “J’aime la BBC et tout ce qu’elle représente – mais je n’accepte pas de payer ma redevance télé pour subventionner la campagne de l’album de U2”, “La sensibilité impliquée dans Journal For Plague Lovers est écransante et inévitable. J’espère qu’on a rendu justice à ses paroles”.

Dans le coin en haut à gauche, il a placé trois autocollants de forme rectangulaire : une main désincarnée tenant un stylo plume, la signaure d’Andy Warhol et peut-être, pour lui, la citation de Warhol la plus importante de toutes : “Je ne pense jamais que les gens meurent. Ils vont simplement dans des grands magasins”.

Sylvia Patterson

Liste:
Merci d’excuser les fautes d’orthographes et de ponctuation.
1) Avec ce disque, on se sent complètement déconnectés de tout à part nous-mêmes, notre musique et notre histoire.
2) Une page blanche et un stylo sont les plus grandes inventions – il est si excitant d’être confronté à la possibilité.
3) Le son d’une machine à écrire est très, très sexy.
4) Comme Stanley Kubrick, j’ai un fétiche pour le papier à lettre.
5) L’internet détruit le mystère de la connaissance
6) La télé pour enfants du samedi matin a été ruinée par des chefs pieux – pontifiants – révoltants. On avait les Banana Splits, Tiswas, Swap Shop – Tarzan – Robinson Crusoe – The Singing Ringing Tree On avait de l’imagination. Aujourd’hui on a ces personne vaines et grotesques qui nous apprennent comme vivre – c’est malsain.
7) La connaissance est une chose magique – j’aimerais en avoir plus.
8) On sait que la culture est foirée quand Will Young a un South Bank Show.
9) La sensibilité impliquée dans Journal For Plague Lovers est écrasante et inévitable. J’espère qu’on a rendu justice à ses paroles.
10) J’aime la BBC et tout ce qu’elle représente – mais je n’accepte pas de payer ma redevance télé pour subventionner la campagne de l’album de U2
11) La nouvelle musique peut être passionnante. Le nouvel album des Horrors – Crystal Castles – The Pains Of Being Pure At Heart.
12) Tutti Frutti est l’une des grandes comédies tragiques perdues des années 1980. Robbie Coltrane. Emma Thompson. L’auto-immolation. L’alcoolisme – apparemment. Les bandes ont été détruites.
13) Les gens que j’admire pour leurs pouvoirs de la critique – Will Self – Andrew Maar – Simon Jenkins – Julie Burchill – Kirsty Wark – Richey – Jeremy Payman – Alexi Sayie.
14) Les femmes écrivent la meilleure poésie. Sylvia Plath – Elizabeth Jennings – Carol Anne Duffy – Emily Dickinson – Stenie Smith
J’espère que ça veut dire quelque chose
Nicky Wire

*

GÉNÉRATION TERRORISTES
La place des Manics dans tout cela

Influencés par…
THE CLASH
Give ‘Em Enough Rope
(CBS, 1978)
Joe Strummer and co. enrôle le producteur rock américain Sandy Pearlman sur leur second album, gonflant leurs côtés tranchants en cours de route. Son mélange de slogans et de brillant trouve son écho dans l’album Generation Terrorists des Manics.

GUNS N’ROSES
Appetite For Destruction
(GEFFEN, 1987)
Premier album du “groupe le plus dangereux du monde” de leur propre aveu, et une pierre de souche d’aspiration pour les Manics à leurs débuts. La dérision critique empilée sur eux par la presse généraliste n’a fait qu’accroître l’attrait pour les Gallois.

NIRVANA
In Utero
(GEFFEN, 1993)
Baiser auto-mutilant d’au-revoir de Kurt Cobain, sorti tandis que la crise personnelle de Richey Edwards s’est aggravée. Ils ont repris Penny Royal Tea sur scène en hommage à Cobain ; quand Edwards a disparu, elle est devenue un hommage à lui, également.

Influence sur…
STEREOPHONICS
Word Gets Around
(V2, 1997)
L’autre visage du Sud du Pays de Galles ouvrir de la fin des années 1990. Il manque aux vignettes soigneusement observées de Kelly Jones la polémique des Manics, mais elles partagent le même sens de l’origine.

RAZORLIGHT
Razorlight
(VERTIGO, 2006)
Parvenus indés de l’Est londonien qui jettent leur chapeau dans le ring rock des stades, propulsés par le genre de croyance en soi revêtue d’acier qui a autrefois propulsé les Manics. Johnny Borrell a menacé de faire la sérénade aux Manics avec Motorcycle Emptiness avant de les présenter aux Q Awards en 2007.

THE ENEMY
We’ll Live And Die In These Towns
(WARNER, 2007)
Premier album chargé politiquement qui pète le feu de la part du trio de Coventry approuvé par Nicky Wire. Le chanteur Tom Clarke n’a pas la puissance de feu de Richey Edwards et de Nicky Wire ni le puits de références littéraires, mais il a tout autant de conviction.

Traduction – 14 juin 2009

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