L’attrape-cœurs

lattrapecoeursL’Attrape-cœurs (The Catcher in the Rye) est un roman de J. D. Salinger. Publié aux États-Unis en 1951, plus de 60 millions d’exemplaires ont été vendus à ce jour et il s’en vendrait environ 250 000 chaque année.

Il constitue l’une des œuvres les plus célèbres du XXème siècle et un classique de la littérature, à ce titre enseigné dans les écoles aux États-Unis et au Canada, bien qu’il ait été critiqué en raison de certains des thèmes abordés (prostitution, décrochage scolaire, obsession de la sexualité) et du niveau de langue (langage familier et souvent injurieux). La notion d’antihéros débute alors aux États-Unis et choque le grand public.

Le titre original du roman (The Catcher in the Rye) fait référence au poème écossais Comin’ Thro’ the Rye de Robert Burns.

Écrit à la première personne, le roman relate les trois jours durant lesquels Holden Caulfield vit seul dans New York, après avoir été expulsé de Pencey Prep (école préparatoire).

Dans les premiers chapitres, il évoque ses rencontres avec des étudiants de Pencey (en particulier Stradlater et Ackley), qu’il qualifie de superficiels. Après avoir été renvoyé du collège, Holden fait rapidement ses bagages et quitte l’école en plein milieu de la nuit. Ayant pris un train pour New York, il se refuse à regagner directement l’appartement familial et préfère réserver une chambre dans un hôtel sordide, Edmont Hotel. Il passe la soirée à danser avec trois jeunes filles de Seattle (dont seulement une est jolie selon lui) et rencontre une prostituée, avec qui Holden aura un léger malentendu : il refuse de faire quoi que ce soit avec elle, mais la paye quand même pour lui avoir accordé son temps. La prostituée, Sunny, revient plus tard dans la soirée pour lui demander plus d’argent qu’il était convenu et lorsque Holden refuse de payer, il reçoit un coup violent de la part de son proxénète.

Holden passe deux jours en ville, largement caractérisés par l’ivresse et la solitude. Au point qu’il finit dans un musée, où il compare sa vie avec celles des statues, qui sont fixées et ne changent jamais. L’adolescent est effrayé et nerveux à l’idée de grandir, de devenir adulte. Il se pourrait que ces doutes aient, en partie, été causés par la mort de son frère, Allie. À la fin du roman, Holden finira par faire un tour chez lui, pendant l’absence de ses parents, pour prendre des nouvelles de sa petite sœur Phoebé, “une petite crevette” de 10 ans qui se trouve être la seule personne qu’il aime littéralement et avec qui il peut communiquer aisément. L’explication du titre est donnée dans ce chapitre, lorsque Holden et Phoebé parlent du poème de Robert Burns, Comin’ Thro’ the Rye. Il s’imagine dans un champ de seigle avec des milliers de petits “mômes”. Il est au bord d’une falaise et doit seulement les empêcher de tomber, s’ils ne regardent pas où ils vont, s’ils s’approchent trop près du bord. Il serait “l’attrape-cœurs” (“the catcher in the rye”). On peut comprendre ce passage comme étant la plus grande envie de Holden : empêcher les enfants de grandir, de tomber de la falaise.

Après avoir quitté l’appartement, Holden décide d’aller rendre visite à un ancien professeur d’anglais, M. Antolini, qui lui propose de rester chez lui pour la nuit. Ils discutent tous deux de longs moments et le professeur pressent la “chute” de l’adolescent. Mais durant la nuit, Holden se réveille brusquement et surprend M. Antolini qui lui caresse la tête d’une façon qui lui semble “perverse”. Il quitte l’appartement de son ancien professeur et passe son dernier après-midi en ville. Il se demandera plus tard si son interprétation du geste de M. Antolini n’était pas exagérée.

Holden décide alors de s’en aller de New York, pour partir loin à l’ouest, et confie son désir à Phoebé, qui insiste pour partir avec lui, peu importe où il ira. Il refuse de l’emmener, ne voulant pas lui avouer que lui-même ne pourrait jamais le faire. Ils vont ensuite au zoo ; Holden regarde sa petite sœur sur un manège, admiratif et nostalgique à la fois. À la fin du livre, Holden ne veut pas parler de son présent, le trouvant sans importance. L’adolescent âgé de 17 ans se trouve alors dans une sorte d’hôpital psychiatrique (il se qualifie de “malade” et parle du “psychanalyste d’ici”). Il précise qu’il entrera dans un nouveau lycée à l’automne, et avoue que les personnes dont il a parlé dans le roman lui manquent.

S’il ne faut pas espérer un récit traditionnel, il s’agit pourtant bien, quand même, de l’histoire d’une vie. Le livre n’est autre que le récit à la première personne de seulement trois jours de la vie d’un adolescent new yorkais, Holden Caulfield, quelques jours avant les vacances de Noël. Mais ce sont ces trois journées au cours desquelles il sort des rails qui lui étaient fixés, durant lesquelles se concentre toute sa vie passée et où son avenir bascule.

Le narrateur s’en défend bien : “Je ne vais pas vous faire entièrement ma saleté d’autobiographie ni rien”. Il se contentera de raconter de façon chronologique l’emploi du temps de deux journées : le jour de son départ de l’école de Pencey et le lendemain, son errance dans la ville. Mais ce rapport heure par heure, ce compte-rendu détaillé de tous ses faits et gestes, bien qu’il soit strictement chronologique, s’ouvre vers des parenthèses et des digressions qui, finalement, constitueront bel et bien une autobiographie de Holden.

Au bout du compte, il donne les renseignements qui permettent de connaître son environnement familial et social, ainsi que ses relations à ses parents, à ses camarades, à ses professeurs, à son grand frère, désigné par les initiales D. B., qui travaille à Hollywood et roule en Jaguar, et à sa petite sœur d’une dizaine d’années, Phoebé, le seul être vivant pour lequel il semble éprouver tout à la fois de l’admiration et de l’affection. Il y a aussi son petit frère, Allie, mais celui-ci est mort d’une leucémie quand il était adolescent, et sans doute est-il largement fantasmé.

Le style du roman est indiqué dans la première phrase : c’est un style parlé, et même relâché, plein de tics de langage, avec des mots approximatifs, des tournures familières, voire vulgaires, et des expressions dévalorisantes à toutes les lignes. Rien que sur la première page, on trouve “mon enfance pourrie”, “toute cette salade”, “ma saleté d’autobiographie” et “ce truc idiot”. Cependant, le texte est souvent drôle, et cet humour décalé provient en partie d’images employées, de comparaisons saugrenues, d’expressions inattendues, d’argot imaginatif.

De plus, il y a cette interpellation étonnante, ce “vous” qui dès les premiers mots happe le lecteur et le bouscule, le place en position inconfortable, entre curiosité et connivence. C’est à vous, lecteur, que ce récit s’adresse, directement et sans artifice.

Cependant, peu à peu, au fur et à mesure qu’il avance dans le livre, le lecteur se rend compte que ce “vous” est un autre, et qu’en fait le texte se présente plutôt comme la transcription écrite d’un long récit enregistré au magnétophone. Dès lors, si ce n’est pas lui qui est pris à parti, le lecteur se trouve porté à une nouvelle interrogation : qui est ce “vous” auquel Holden s’adresse ? Cette question crée un effet de suspense car on devine que la réponse ne sera fournie qu’à la dernière page du livre.

Quoi qu’il en soit, le langage dans lequel il est écrit constitue le point fort du roman, sans doute son intérêt principal pour les lecteurs anglo-saxons, mais aussi la plus grande source de difficultés pour le traducteur dans une autre langue. C’est ce qui justifie que le livre ait connu deux traductions en français, aucune d’entre elles n’étant complètement satisfaisante, la seconde plus respectueuse de la forme, la première plus fidèle à l’esprit du livre par sa tonalité juvénile.

Le caractère du personnage apparaît lui aussi clairement dès le début du récit, ne serait-ce que par sa façon de s’exprimer, mais également par son comportement. Holden se démarque de ses camarades de son âge qui, tous, assistent au match de football américain de fin d’année. “Vous pouviez entendre leurs gueulantes, profondes et terrifiantes du côté de Pencey, parce que pratiquement toute l’école était là, excepté moi”.

Holden est à part, en dehors, et selon ses propres termes “terrifié” par cette activité pourtant hautement fédérative qu’est le sport dans un collège de garçons. Holden n’est pas comme les autres, en somme il n’est pas “normal”. C’est un personnage qui n’est pas dans les normes. Il est marginal.

Est très révélatrice également de sa personnalité la façon qu’il a de dénigrer, d’exagérer les détails sans importance et de traiter comme insignifiantes les choses qui en réalité le touchent. Dans ses outrances, il perd le sens des proportions et de la mesure, et cette indifférenciation lui permet de jouer l’indifférence. Il aime monter des bobards, se présenter sous de faux noms, faire croire des choses qui ne sont pas, mais lui-même, à ce jeu, perd le sens du réel. Sans doute souffre-t-il d’une trop grande sensibilité dont il se protège par une exagération systématique qui lui permet de tout mettre sur le même plan. En réalité, il a peur de ses émotions, qu’elles soient positives ou négatives, “elles le tuent”. C’est une de ses expressions favorites, qu’il faudrait presque prendre au pied de la lettre.

Les êtres humains n’éveillent en lui que du dégoût, de l’incompréhension, de l’agacement, parfois, au mieux, de la compassion mêlée d’écœurement. Il semble qu’il y ait toujours une distance infranchissable, un magma mou, entre lui et les autres. Une chose, pourtant anodine, le préoccupe et il y revient plusieurs fois : que deviennent les canards de Central Park lorsque le lac est pris par le gel ? Cette image remplace une interrogation informulée qui inconsciemment doit hanter le personnage : que deviennent les hommes lorsqu’ils perdent tout contact chaleureux avec les autres et lorsque la glace peu à peu les enserre ?

Étranger au monde et à lui-même, Holden ne sait pas quel mal le ronge. Ses difficiles relations aux autres deviennent même impossibles lorsqu’il aborde les filles, car la sexualité tout à la fois le fascine, l’obsède et le terrifie. Ainsi s’explique l’épisode à l’hôtel avec la prostituée qui le traite de “couille molle”.

Ainsi apparaît la construction du livre, en boucle, la fin reprenant en les précisant les éléments d’information du début mais il y a entre les deux l’épaisseur d’une vie, et la saisie sur le vif d’un cas clinique et sa démonstration. Cependant, s’il y a du suspens dans le roman, il n’y a pas de surprise. Il s’agit bien en effet de la chronique d’un désastre annoncé.

La clé du roman est donnée par M. Antolini, ce pédagogue un peu hors normes qui aime la philosophie et la poésie et qui comprend, sans doute mieux que d’autres, cet âge incertain et fragile qu’est l’adolescence. Seul ce professeur a su approcher la vérité de Holden : “Franchement je ne sais que diable te dire, Holden […] J’ai l’impression que tu marches vers une sorte de terrible, terrible chute…” Lui seul a pressenti la catastrophe – et, bien malgré lui, l’a précipitée en voulant aider Holden, lui témoigner son affection, sa tendresse.

C’est de l’intérieur, et de façon intime, que nous comprenons ce dont souffre Holden, car le texte écrit là n’est autre que le discours vivant d’un adolescent qui a basculé dans la folie. “Ce truc idiot” qu’il raconte, c’est la façon dont il a dérapé, comment, d’un long mouvement continu et inéluctable, il est parti à la dérive. Nous le voyons progressivement perdre ses attaches et insensiblement s’enfoncer. Ce livre est l’histoire d’un naufrage.

L’auteur ne nous laisse guère d’espoir, sauf peut-être si Holden, d’avoir si longuement raconté sa vie, de s’être confié – même dans le cadre d’une institution – découvrait que ce qui peut le raccrocher au monde, c’est la parole. Ses derniers mots maladroitement expriment cela :

“Tout ce que je sais, c’est que tous ceux dont j’ai parlé me manquent pour ainsi dire […] C’est drôle. Ne racontez jamais rien à personne. Si vous le faites, tout le monde se met à vous manquer”.

Holden comprendra peut-être que le manque est le revers de l’attachement, que c’est parfois douloureux, et que la solution est le vide. Peut-être apprendra-t-il à ne plus avoir peur et à exprimer ses sentiments. Peut-être enfin, comme pour les canards de Central Park, quelqu’un viendra-t-il le chercher et le délivrer de son enfermement ?

Ce livre marquera J. D. Salinger : après s’être exilé dans une maison isolée, l’auteur ne publiera plus rien à partir de 1965. Cependant, il ne cesse d’écrire et à son décès, sa maison contient une dizaine d’histoires.

L’Attrape-cœurs a été placé sur la Banned books list (Liste des livres bannis, ou censurés) aux États-Unis du fait qu’il montre un mauvais exemple aux adolescents et pourrait avoir amené, dans une moindre mesure, Mark David Chapman à tuer le chanteur John Lennon, John Warnock Hinckley Jr. à tenter d’assassiner le président des États-Unis Ronald Reagan et Robert John Bardo à tuer l’actrice Rebecca Schaeffer (ces hommes ayant ce roman comme livre de chevet). Il est demandé aux professeurs d’expliquer et d’analyser le livre avec les élèves.

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