Impact | juin 1988

Au bord

Blackwood dans le Gwent, au cours de la deuxième moitié de l’année 1988, est une ville coupée de son passé et incertaine de son avenir, microcosme de la Grande-Bretagne aujourd’hui. Un endroit où les salles de concert et la musique sont difficiles à trouver – pourtant une contre-culture prospère y est plus qu’inventive. S’assurant que peu prendront leurs cliques et leurs claques et se dirigeront vers les grandes villes à l’avenir. Ce sont des jours vibrants – Blackwood, c’est ta vie.

Blackwood est une ville assez grande d’environ 20 000 habitants perchée entre Risca et Tredegar, dans la vallée Sirhowy.

Encore une ville des vallées nichée dans une vallée verte, avec ses maisons mitoyennes, leurs tuiles grises et une Grand Rue (pas de W.H. Smith, désolé), mais regardez mieux et comme pour la plupart des villes de la région, on commence à ressentir une nouvelle passion et une nouvelle exubérance parmi le désespoir de ceux qui font la queue pour récupérer leurs allocations chômage.

Il y avait une lueur rouge orangée qui flottait de façon menaçante mais en sécurité sur ces vallées il y a bien des années – Blackwood et les villes avoisinantes jusqu’à Merthyr Tydfill étaient le centre de l’industrie du Pays de Galles, voire de la Grande-Bretagne – les mines de charbon, les ferronneries et les aciéries fournissaient des emplois et un sens de la communauté, un sentiment d’appartenance et un sentiment de fierté pour les gens des vallées. Les fils suivaient les traces de leurs pères dans les métiers en promotion.

Peut-être qu’aujourd’hui, cette ville a été quelque peu disloquée, consumée au cours de ces dernières années laissant les vallées dans l’état où elles se trouvent aujourd’hui – déclinant peu à peu avec les villes qui luttent contre les demandes grinçantes du monde capitaliste qui les a saignées à blanc. Le Pays de Galles, en particulier le Sud, a toujours été renommé pour sa poésie et sa musique – au cours des siècles, il a cultivé des chœurs d’hommes, de grands poètes, sans oublier les chants lors des matchs de rugby. Notre “Terre de Chansons” a toujours favorablement traité de tels artistes, et les interprètes ont toujours eu un endroit où jouer et propager leur “Évangile”. Au cours de cette recherche, j’ai découvert que ce trait est en pleine forme, et éclate d’énergie et de créativité. Entourés par une désolation grise, ces gens ont décidé de prendre position, comme Ian Botham l’a dit dans une récente interview : “Il vient le moment où tu dois avoir le courage de tes opinions”. C’est exactement ce que les jeunes font à Blackwood.

Alors qu’avant il y avait de nombreux endroits où se produire, aujourd’hui, l’opinion accablante, c’est qu’il y a nulle part de décent ou de digne où jouer. Des exemples récents de cette tendance étaient les Oakdake et Crosskeys Working Mens Institutes. Ainsi on voit des groupes forcés à montrer leur talent ailleurs, et de chercher plus loin pour exprimer leurs opinions. Il est triste surtout quand tu te rends compte que des groupes comme les Jam ont commencé dans leur ville natale à se faire des fans loyaux. Quel choix ont les groupes locaux.

En parlant aux éducateurs, aux conseillers et aux propriétaires, le point de vue, c’est qu’il n’y a pas de “scène musicale”.

“Quoi, ici, montre-moi un groupe décent alors ?”.

“Nan, il n’y a rien ici à Blackwood… cela dit, les gamins n’en veulent pas”.

De telles figures de la communauté ont donné l’impression que les gamins de voulaient pas voir de groupes, étaient trop fainéants pour en monter un et voulaient juste traîner dans les rues et que c’était trop compliqué de faire jouer un groupe à cause “des problèmes, des permis, de la police et des plaintes”, et ainsi la plupart des propriétaires s’en fichaient. Alors, avec l’expression paternaliste “les gamins ne le veulent pas” résonnant dans ma tête, j’ai décidé de découvrir ce que les gamins voulaient vraiment.

À la surface, on ne dirait pas qu’il y ait grand chose, dix pubs, deux friteries et un restaurant indien, une pizzeria et quatre cafés, diverses sociétés de construction, des banques plus les boutiques habituelles – des bricoles comparé à Cardiff ou Newport mais c’est là que pénètre un côté romantique à la ville qui est devenu un microcosme des réformes de Thatcher, ou “déformes” comme l’a dit un gamin de dix-neuf ans – ce n’est pas politique mais quelqu’un essaie de refléter cette ville qui ne peut s’empêcher de le ressentir, de le voir dans les yeux et de l’entendre dans les voix des gens qui sont au chômage depuis trois ans et qui ne voient aucun espoir, aucun avenir, aucun but de vivre ici, dans leur ville natale, une ville qui leur tient à cœur qu’ils commencent à la mépriser. Les jeunes doivent s’installer ailleurs, ou “Prendre leur vélo”, comme le dirait M. Tebbitt. “Pourquoi ”, a répondu un gamin de dix-huit ans du Woodfield Side Estate, “Pourquoi devrais-je quitter ma maison, mes amis et ma copine pour aller dans un endroit où je ne connais personne, je ne ressens aucune appartenance, juste parce qu’un député fasciste, qui n’a jamais souri de sa vie, le dit – y’a pas moyen – même si ça veut dire trimer au chômage, je reste ici – j’ai ma fierté, tu sais ?”.


J’ai parlé à Andrew Long, bassiste de On The Edge, quatuor qui a beaucoup de fans dans la région de Islwyn. J’ai vu leur concert au Newbridge Memorial Hall où ils ont joué. Ils ont très bien été reçus et ont levé le public. En lui parlant, son sentiment principal était qu’il y a nulle part où jouer et qu’ils étaient forcés à chercher des concerts plus loin. Quand je lui ai demandé ce qu’il ferait pour changer Blackwood, il a dit qu’il lancerait un club où les groupes pourraient jouer. Descendant à pieds la grand rue de Blackwood un vendredi après-midi, mes yeux ont été attirés par trois gars vêtus de vestes en cuir armés de guitares et d’un tambourin jouant les derniers accords de Substitute. Alors que je leur parlais à Dot’s Café, ils brûlaient d’énergie et d’enthousiasme qui était contagieux. Citant leurs influences principales comme les Clash, les Who et la Beat Generation, les Manic Street Preachers ont décidé de faire quelque chose en quoi ils croient totalement. “On doit juste le faire, le groupe, c’est notre vie et on pense que c’est maintenant ou jamais”. Le groupe explose contre la conformité occasionnelle de la société du Sud du Pays de Galles et leurs chansons se font l’écho d’énergie et de colère – un espoir imprègne leurs paroles… “Nos chansons parlent de ce qu’on voit tout autour de nous et comment on voudrait changer ça… on est super sérieux de prendre la bonne voie et on n’a pas peur de dire ce qu’on ressent”. Ce trio formé il y a un an possède la vraie naïveté rock’n’roll et l’optimisme des Clash, des Who et de The Alarm et croient qu’ils peuvent changer les choses – et qui va leur retirer cela ? Ils sont récemment passés sur Red Dragon Radio. Le groupe enregistre actuellement son premier single et fera des concerts en octobre.

Un autre jeune groupe de la région de Blackwood, Stoned Lazy – quatuor qui nomme ses influences principales comme Van Halen, Aerosmith et Guns N’Roses, ils ont mis en commun tous leurs efforts créatifs et leur argent dans le groupe. Je les rencontre lors d’une répétition… Le sentiment de communauté que j’ai ressenti était écrasant et les gens allaient et venaient alors que le groupe répétait. Lors d’un concert récent au pub Greyhound, ils ont joué devant une salle bondée un set plein d’énergie, le divertissement garanti. Bien qu’ils aient les cheveux plus longs que les Manic Street Preachers, Stoned Lazy ont l’esprit profond et la passion pour leur art, et les deux groupes veulent communiquer et donner de l’espoir aux gens – ils possèdent la chaude lueur orangée qui apparaissait parfois dans le passé sur le gris.

Ces trois groupes font tous l’écho qu’il devrait y avoir un endroit où les jeunes pourraient aller, que ce soit un club ou un café, où ils pourraient voir des groupes locaux ou juste un endroit où se réunir et communiquer loin des lieux de rencontre “normaux” tels que les clubs de rugby et les pubs. Ces groupes trouvent leur voix aujourd’hui et pourtant je crains qu’elle ne se perde à cause du manque d’endroits où jouer et un manque total de compréhension de la part de la communauté – est-ce que ces gens vivent dans des placards ou se rendent compte que des gamins partout pourraient bientôt chanter les paroles de Stoned Lazy et des Manic Street Preachers ?

Sentant qu’il n’y a pas de deuxième chance, ces groupes saisissent leur moment et essayent de monter un festival de groupes locaux en décembre… Je sens une poussée pure amphétaminée d’énergie et de colère juvénile… avec quelques classiques aussi. Alors, la musique est en pleine forme ici à Blackwood et ne laissez personne vous dire le contraire.


Avec les Manic Street Preachers se trouvent les écrivains de la Blue Generation qui partagent les idées du groupe mais s’expriment par leurs poèmes, pièces et mots. “On écrit sur l’injustice et les inégalités qu’on voit… on veut capturer nos pensées sur papier et essayer de communiquer nos émotions les plus profondes, comme ce monde peut être solitaire parfois et on veut que les gens se sentent moins seuls. On se soucie des opprimés, des marginaux et des personnes délicates de notre société – on écrit pour les phalènes qui sont constamment piétinés par les mammouths”. Ils sont influencés par Jack Kerouac et “généralement les écrivains qui mettent leur âme dans ce livre – tous les coups sont permis”. Je leur ai soumis le défi de rendre la poésie plus accessible aux jeunes – loin de la manière dont elle est enseignée à l’école vers l’idée qu’elle se trouve chez tout le monde et tout ce dont elle a besoin, c’est un petit coup de pouce. Je pense que ce peut être la forme ultime de communication… oubliez le téléphone, utilisez la poésie”.

Je leur ai demandé si “le Bleu” symbolisait un amour pour Thatcher et ses idées égoïstes sur la société ? : “Va te faire foutre, c’est le symbole de l’océan, de la liberté, du ciel, et une sensibilité violente aux personnes comme Thatcher”. “Et l’espoir infini qu’on peut repousser les limites de tout ce qu’on fait”. Ces personnes encore une fois semblent pleines d’espoir et d’énergie et d’un amour pour leur art.

Peut-être que ce que nous voyons ici est une nouvelle vitalité, c’est à dire un nouvel individualisme, mais un individualisme qui est pour le bien de la communauté et qui vise à communiquer. Oubliant l’axiome “Oh, tu ne peux faire ça”, ces groupes et écrivains ont décidé qu’“ils le peuvent et le feront”. Ils visent à faire de Blackwood “le centre culturel du Pays de Galles” et qu’elle soit connue autrement que “la capitale du divorce en Grande-Bretagne”. Peut-être que la lueur chaude peut être recréée, juste par des mots, cette fois cependant pas par des mines de charbon et des fourneaux (comme c’est triste), mais par les mots et la musique qui peuvent soulever les cœurs et les esprits de la communauté et stimuler à nouveau la ville – comme quand les Chartistes faisaient leurs meetings ici et se battaient pour ce en quoi ils croyaient et remettaient en question la norme.

Alors, tandis que je marche dans les rues dans ce crépuscule sur les vallées, le plus beau de tous, je vois de jeunes gamins dans les portes des magasins, et les fentes dans les murs, attendant la tombée de la nuit, attendant, attendant, attendant. Peut-être qu’avec les groupes locaux et les écrivains ils auront quelque chose en quoi croire bientôt et que leur monde ne sera pas si solitaire. Mon seul espoir, c’est que ce ne soit pas le crépuscule de la vallée étant donné qu’il y a tellement de talent ici et tout ce dont il a besoin, c’est une chance de transparaître et je suis sûr que ces groupes et ces écrivains peuvent ouvrir la voie. Au cours de ma recherche pour cet article, j’ai été accueilli avec un enthousiasme sans fin et une croyance en ce que chaque individu faisait, cela a soulevé mon cœur et m’a donné de l’espoir et je ne cessais de penser à MacMurphy dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, après son essai manqué de soulever la bassine en métal… : “Bon Dieu, j’aurais au moins essayé !”.

Patrick Jones

Traduction : 23 avril 2020

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