Friedrich Nietzsche

Mentionné dans 1985 :
« So God is dead like Nietzsche said
Superstition is all we have left
Circle the wagons, we’re under attack
We’ve realised there’s no going back »

Friedrich Wilhelm Nietzsche (15 octobre 1844 à Röcken, Saxe – 25 août 1900 à Weimar, Allemagne) est un philosophe et philologue allemand.

L’œuvre de Nietzsche se rattache principalement à la critique de la religion, de la moralité, de la culture contemporaine, de l’art et de la philosophie. Son style distinctif trouve ses fondements dans l’aphorisme et la poésie. L’influence de Nietzsche est substantielle dans la philosophie et au-delà, notamment dans l’existentialisme et la philosophie postmoderne.

À l’âge de vingt-quatre ans, Nietzsche devient professeur de philologie à l’Université de Bâle, mais il démissionne dix ans plus tard, en 1878, en raison de problèmes de santé qui l’affecteront toute sa vie durant (céphalées en particulier). Foudroyé par une crise de démence, il passe les dix dernières années de sa vie dans un état mental quasi végétatif, en compagnie de sa mère et de sa sœur. L’interprétation de son œuvre se trouve ultérieurement défigurée par l’image de la folie ou par la propagande nazie. Peu reconnu de son vivant, il est aujourd’hui considéré comme l’un des penseurs ayant exercé l’influence la plus profonde sur la pensée du XXème siècle.

Friedrich Wilhelm Nietzsche naît à Roecken, en Prusse, le 15 octobre 1844, dans une famille pastorale luthérienne. Son père, Karl-Ludwig, né en 1813, et son grand-père avaient enseigné la théologie. Le père de Nietzsche, qui a éduqué un membre de la famille royale de Prusse, a été un protégé de Frédéric-Guillaume IV. Mais la maladie (de violents maux de tête) l’ai contraint à demander une paroisse dans la région de sa famille, vers Naumburg-sur-Saale. Karl-Ludwig et sa femme, Franziska (1826 – 1897), se sont installé à Roecken. Ils ont eu deux fils, Friedrich et Ludwig Joseph (27 février 1848 – 4 janvier 1850), et une fille, Elisabeth Nietzsche (10 juillet 1846 – 1935).

En août 1848, le père de Nietzsche a fait une chute et s’est cogné la tête contre les marches de pierre d’un perron. Il est mort un an plus tard, l’esprit égaré, le 30 juillet 1849. Quelque temps plus tard, en janvier 1850, le frère de Nietzsche meurt à son tour : “En ce temps-là, je rêvai que j’entendais l’orgue dans l’église résonner tristement, comme aux enterrements. Et comme je cherchais la cause de cela, une tombe s’ouvrit rapidement et mon père apparut marchant dans son linceul. Il traversa l’église et revint bientôt avec un petit enfant dans les bras. […] Dès le matin, je racontai ce rêve à ma mère bien-aimée. Peu après, mon petit frère Joseph tomba malade, il eut des attaques de nerfs et mourut en peu d’heures”.

Nietzsche et sa mère quittent alors Roecken pour Naumburg. Nietzsche ressent ce départ comme un abandon du village natal : “[…] l’abandon du village natal ; l’entrée dans l’agitation urbaine, tout cela agit sur moi avec une telle force que chaque jour je la ressens en moi”. (Note d’octobre 1862).

Il souhaite à cette époque être pasteur comme son père. Il développe une conscience scrupuleuse, particulièrement portée à l’analyse et à la critique de soi, et fière, croyant à la noblesse de la famille Nietzsche (selon une tradition familiale transmise par sa grand mère, les ancêtres des Nietzsche venaient de Pologne et s’appelaient alors Nietzki). Son caractère est bien résumé par cette remarque qu’il a fait à sa mère :  “Un comte Nietzki ne doit pas mentir”.

Vers l’âge de neuf ans il se met au piano, compose des fantaisies et des mazurkas, écrit de la poésie. Il s’intéresse à l’architecture, et, pendant le siège de Sébastopol, en 1854, à la balistique. Il a également créé un théâtre des Arts, où il a joué avec ses amis des tragédies qu’il a écrites (Les dieux de l’Olympe, Orkadal).

Il entre au collège de Naumburg à l’âge de dix ans. Élève brillant, sa supériorité fait que sa mère a recu le conseil de l’envoyer à Pforta. Elle a accepté et obtenu une bourse du roi Frédéric-Guillaume. En 1858, avant de partir pour Pforta, le jeune Nietzsche s’interroge sur la nature de Dieu : “À douze ans, j’ai vu Dieu dans sa toute-puissance”. (Note de 1858).

Cherchant à expliquer le mal, il l’intègre à la Trinité : le Père, le Fils et le Diable. Nietzsche rédige alors un cahier où il consigne l’histoire de son enfance, et conclut :  “Il est si beau de faire repasser devant sa vue le cours de ses premières années et d’y suivre le développement de l’âme. J’ai raconté sincèrement toute la vérité, sans poésie, sans ornement littéraire… Puissé-je écrire encore beaucoup d’autres cahiers pareils à celui-ci !”

Il entre au collège de Pforta en 1858, collège où sont passés Novalis, les frères Schlegel, Fichte. Il y apprendra les langues et les littératures de l’Antiquité. Il y rencontre Gersdorff (1844 – 1904) et Paul Deussen (1845 – 1919), futur sanskritiste. Cette époque est marquée par les premières questions angoissées sur son avenir, par de profonds troubles religieux et philosophiques et par les premiers symptômes violents de la maladie.

L’unique document dont nous disposons sur les premiers mois de la vie de Nietzsche dans ce collège relate une anecdote qui exprime sa personnalité : il y avait une discussion à propos de l’histoire de Mucius Scaevola. Les camarades de Nietzsche la tenaient pour une légende, personne ne pouvant avoir le courage de plonger sa main dans le feu. Nietzsche, alors, s’est saisi d’un charbon brûlant dans un poêle allumé et l’a tenu devant les yeux de ses camarades.

Pendant les vacances d’été 1859, il a visité Iéna et Weimar. Il écrit quelques récits philosophiques : “C’est ma vie que je découvre. […] – Même en ce beau monde, il y a des malheureux. Mais qu’est-ce donc, le malheur ?”

À partir de la rentrée d’août 1859, il rédige un journal, projette des plans d’études en géologie, astronomie, latin, hébreu, sciences militaires et enfin en religion. Il souffre d’un appétit dévorant de connaissances et éprouve de grandes difficultés à se décider pour un domaine d’étude bien délimité : “Je devrai détruire plusieurs de mes goûts, cela est clair, et, pareillement, en acquérir de nouveaux. Quels seront les malheureux que je jetterai par-dessus bord ? Peut-être mes plus chers enfants !”

Les années passent dans la discipline sévère de Pforta, et, à dix-sept ans, il lit Schiller, Hölderlin (Hypérion et Empédocle), Lord Byron où il trouve son inspiration. Il se passionne pour Manfred : “Le savoir est triste : ceux qui savent le plus / Plus profondément pleurent la vérité fatale, / L’arbre du savoir n’est pas l’arbre de la vie”.

Nietzsche aimait à improviser au piano, ce qui provoquait l’admiration de Gersdorff et de Deussen : “De sept heures à sept heures et demie, nous nous rendions ensemble à la salle de musique. Je ne crois pas que les improvisations de Beethoven aient été plus poignantes que celles de Nietzsche, surtout lorsque l’orage couvait au ciel”. (Lettre de Gersdorff à Peter Gast, 14 septembre 1900).

Il souhaite alors abandonner la théologie pour devenir musicien, mais sa mère l’en dissuade, il doit continuer ses études. Sa foi est néanmoins de plus en plus faible ; les écrits de cette époque témoignent d’une inquiétude profonde face aux problèmes religieux et philosophiques qu’il rencontre. Il hésite à délaisser l’autorité de la tradition pour les enseignements positifs des sciences naturelles : “Qu’est-ce que l’humanité ? Nous le savons à peine : un degré dans un ensemble, une période dans un devenir, une production arbitraire de Dieu ? L’homme est-il autre chose qu’une pierre évoluée à travers les modes intermédiaires des flores et des faunes ? Est-il dès à présent un être achevé ? que lui réserve l’histoire ? ce devenir éternel n’aura-t-il pas de fin ? […] Se risquer, sans guide ni compas, dans l’océan du doute, c’est perte et folie pour un jeune cerveau ; la plupart sont brisés par l’orage, petit est le nombre de ceux qui découvrent des régions nouvelles…”

Il commence alors à souffrir de violents maux de tête et de troubles visuels.

Il passe enfin les derniers examens qu’il obtient de justesse à cause des mathématiques. Mais ses professeurs lui ont donné son diplôme au vu de l’excellence dont Nietzsche faisait preuve dans les autres matières. En octobre 1862, il quitte Naumburg en compagnie de Paul Deussen et d’un cousin de ce dernier, et se rend à l’université de Bonn.

En 1862, il entre à l’université de Bonn. Il participe à la vie étudiante, malgré son caractère réservé : promenades sur le fleuve, auberges et un duel qu’il a fait avec un bon camarade, n’ayant pas d’ennemi. Il a recu un coup d’épée au visage et en a gardé une cicatrice. Mais Nietzsche se sent mal à son aise dans ce milieu, et il passe seul, dans la tristesse, les fêtes de fin d’année. C’est le début d’une longue série de Noëls solitaires, passé à examiner sa vie, à se reprocher le temps perdu. Cherchant à remédier à la situation, il a proposé de réformer l’association d’étudiants mais il a été mis à l’écart.

Il y étudie la philologie, une discipline qui ne l’intéresse pas. Mais sa passion de la connaissance rendait difficile un choix qui lui était véritablement agréable. Il travaille avec intensité, en partie pour oublier sa solitude, partie grâce au soutien vigoureux de Friedrich Wilhelm Ritschl (1806 – 1876), un professeur latiniste auteur d’ouvrages importants sur Plaute. Nietzsche écrit alors quelques mémoires. Il ne trouve aucun intérêt aux modes matérialistes et démocratiques de pensée de bien des étudiants de son âge, et se sent toujours tourmenté par la recherche de la vérité : “Pour un véritable chercheur, le résultat de la recherche n’est-il pas indifférent ? Dans notre effort que cherchons-nous ? le repos, le bonheur ? Non, rien que la vérité, tout effrayante et mauvaise qu’elle puisse être”. (Lettre à sa sœur).

Nietzsche a suivi Ritschl à Leipzig où ce dernier avait été nommé professeur. Il commence à lire Schopenhauer, et fait la connaissance d’Erwin Rohde.

Une anecdote bien connue, datant de février 1865, rapporte que Nietzsche qui s’était rendu à Cologne pour assister à un festival de musique, a été conduit dans une maison de tolérance où il s’est retrouvé au milieu de femmes en tenue très légère : “J’allai droit à ce piano [dans le salon] comme au seul être qui dans cette pièce eût une âme”. Il a fait une improvisation, s’est levé et est parti.

En 1867, il entre dans l’armée.

En 1869, il est nommé professeur de philologie grecque à l’université de Bâle et renonce à la nationalité allemande. En 1870, il est infirmier volontaire dans la guerre franco-allemande.

Il fait la connaissance de Richard Wagner en 1869.

Au premier semestre de l’été 1872, il donne des cours sur Eschyle, Les Choéphores, et sur les philosophes pré-platoniciens. Il fait également un séminaire sur Théognis. Erwin Rohde publie un compte rendu de La Naissance de la tragédie le 26 mai et à la fin du mois parait le pamphlet de Willamowitz-Moellendorff contre ce premier ouvrage : “Que M. Nietzsche tienne parole, qu’il prenne son thyrse, qu’il aille d’Inde en Grèce, mais qu’il descende de sa chaire, où il doit enseigner la science ; qu’il réunisse tigres et panthères à ses pieds, s’il le veut, mais non les jeunes philologues allemands”.

Sa sœur vient s’installer à Bâle le 1er juin.

Le 23 juin, Wagner publie une lettre ouverte à Nietzsche dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung pour prendre sa défense. Dans une lettre du 25, Wagner lui écrit : “À strictement parler, vous êtes, après ma femme, le seul gain que la vie m’ait apporté”.

Nietzsche se rend à Munich, où se trouve également Mawilda von Meysenburg, du 28 au 30 juin pour assister à une représentation de Tristan et Isolde dirigée par Hans von Bülow. Le 20 juillet, Nietzsche envoie à ce dernier sa Manfred-Meditation qui est qualifiée d’épouvantable et de nuisible par le chef-d’orchestre, et de “viol d’Euterpe”. Franz Liszt jugera bien moins sévèrement une autre œuvre de Nietzsche.

Il prépare une étude, La Joute chez Homère. En septembre et octobre, il se promène en Suisse. Au semestre d’hiver 1872-73, il donne un cours sur la rhétorique grecque et romaine. Les étudiants se font rares, il n’a que deux auditeurs. Rohde se retrouve également isolé et dans une situation difficile. Wagner fait lui-même l’objet d’attaques assez basses (il est jugé cliniquement fou par un professeur de l’université de Munich).

Nietzsche passe Noël 1872 avec sa mère et sa sœur ; il offre à Cosima Wagner, pour son anniversaire, Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits. Le 26 décembre, il est à Weimar pour assister à une représentation de Lohengrin. Il rencontre Ritschl à Leipzig qui le blâme de son manque de réussite en tant que professeur. L’incompréhension, ou peut-être l’amertume, du maître est extrême ; dans une lettre à Wilhelm Vischer datée du 2 février 1873, il fait de Nietzsche ce portrait instructif : “Mais notre Nietzsche ! – C’est vraiment un chapitre affligeant, comme vous l’exprimez vous-même dans votre lettre – en dépit de toute votre bienveillance pour l’homme remarquable qu’il est. Il est étonnant de constater comment dans cet être deux âmes cohabitent. D’une part, la méthode la plus rigoureuse dans la recherche scientifique et académique […] d’autre part, cet engouement wagnéro-schopenhauérien pour les mystères de la religion esthétique, cette exaltation délirante, ces excès d’un génie transcendant jusqu’à l’incompréhensible !”

Du 6 au 12 avril, Rohde et Nietzsche sont à Bayreuth. Nietzsche a avec lui le manuscrit de La Philosophie à l’époque tragique des Grecs qu’il lit à Cosima et à Wagner. Il revient à Bâle le 15 avril, où il commence sa première Considération inactuelle sur David Strauss.

En 1877, Marie Baumgartner traduit en français Richard Wagner à Bayreuth.

En 1878, rupture avec Wagner.

À la fin du mois d’avril 1881, Nietzsche est à Gênes, travaillant à la correction des épreuves d’Aurore avec Peter Gast. Le travail est achevé à la mi-juin. En juillet, il est à Sils-Maria et lit Hellwald (Histoire de la civilisation, La Terre et ses habitants) et le livre de Kuno Fischer sur Spinoza. Il voit en ce dernier l’un de ses précurseurs.

C’est au mois d’août que se situent les pensées sur l’éternel retour. Nietzsche est alors dépressif.

En septembre, il étudie les sciences de la nature. Il écrit à Overbeck (18 septembre) : “Sum in puncto desperationis. Dolor vincit vitam voluntatemque”.

Il retourne à Gênes à la fin du mois où, toujours en mauvaise santé, Nietzsche entend la Sémiramide de Rossini, Giulietta e Romeo et Sonnambula de Bellini. Il entend également Carmen, l’opéra de Bizet, qui le marquera à vie. À la mi-décembre, Nietzsche projette d’écrire une suite à Aurore.

En mars 1882, Paul Rée fait la connaissance de Lou Andreas-Salomé à Rome, chez Malwida von Meysenburg. Nietzsche apprend par sa sœur que Bernhard Förster, un antisémite notoire, se fait passer pour l’un de ses disciples. Il se rend à Messine, puis à Rome où il fait la connaissance de Lou Andreas-Salomé. En mai 1882, Lou, Rée et Nietzsche se rendent en Suisse. Nietzsche corrige les épreuves des Idylles de Messine et met au propre une copie du Gai Savoir.

Nietzsche passe les mois de novembre et décembre 1882 à Rapallo. Ses relations avec Lou Andreas-Salomé et Paul Rée se dégradent. À la fin du mois de janvier 1883, il écrit au propre la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Il refuse une invitation à Rome de Mawilda von Meysenburg et continue de travailler au manuscrit de Zarathoustra. Le 13 février, Wagner meurt. Nietzsche l’apprend le lendemain et écrit à Cosima.

Nietzsche est ensuite de nouveau à Gênes à partir du 23 février 1883. Il lit le livre de son ami Paul Deussen sur la doctrine des Védanta. Il rompt ses relations avec Rée et Lou, et déprime gravement : “Je ne comprends plus du tout à quoi bon je devrais vivre, ne fût-ce que six mois de plus […]” (Lettre à Overbeck, 24 mars).

Le jugement de Gast à propos de Zarathoustra lui remontera le moral : “À ce livre il faut souhaiter la diffusion de la Bible, son prestige canonique, la série de ses commentaires, sur laquelle repose en partie ce prestige”. (Lettre à Nietzsche, 2 avril 1883). Vers la fin du mois, il renoue avec sa mère et se décide à rencontrer sa sœur à Rome, où il loge chez le peintre Max Müller. Avec sa sœur, il voyage en Suisse et séjourne de nouveau à Sils-Maria. Il écrit la deuxième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra au mois de juillet. Il se brouille définitivement avec Lou : “Elle me manque, même avec ses défauts. […] Maintenant c’est comme si j’étais condamné au silence ou à une sorte d’hypocrisie humanitaire dans mes rapports avec tous les hommes”. (Lettre à Overbeck, fin août).

Fin août 1883, il retrouve Overbeck à Schuls et envisage de donner des cours à Leipzig. Le recteur de l’université, qui est un ami de Nietzsche, lui explique que sa candidature serait un échec à cause de ses idées sur le christianisme. Il part alors pour Naumburg le 5 septembre. Sa sœur se fiance avec Bernard Förster, l’antisémite soi-disant admirateur de Nietzsche.

Il passe à Bâle début octobre, chez les Overbeck, puis à Gênes. Il tombe malade, ressent la solitude de plus en plus durement, et fait le bilan accablant des dernières années qu’il vient de passer. À la fin novembre, il passe à Villefranche, puis s’installe à Nice pour l’hiver. Il rencontre Joseph Paneth, l’ami de Freud. Il est de plus en plus malade : “Malade, malade, malade !” (Lettre à Overbeck, 26 décembre 1883). Il écrit néanmoins la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra en janvier 1884. Nouvel enthousiasme de Peter Gast. Nietzsche s’interroge avec inquiètude sur la portée de sa philosophie : “Est-elle vraie ou plutôt sera-t-elle crue vraie – c’est ainsi que tout changera et se renversera et que toutes les valeurs traditionnelles seront dévaluées”. (Lettre à Overbeck, 10 mars 1884).

Il rompt de nouveau avec sa sœur : “Ce maudit antisémitisme est la cause d’une rupture radicale entre ma sœur et moi”. (Lettre à Overbeck, 2 avril).

À la fin du mois d’avril, il se rend à Venise avec Peter Gast : “[…] je frémis à la pensée de tout l’injuste et l’inadéquat qui un jour ou l’autre se réclamera de mon autorité”. (Lettre à Mawilda von Meysenburg, juin 1884). Puis il est de nouveau chez les Overbeck, à Bâle, de la mi-juin au 2 juillet. Il fait la connaissance de Meta von Salis à Zurich vers la mi-juillet. Il séjourne pour la troisième fois à Sils-Maria de juillet à septembre. Du 26 au 28 août, il reçoit Heinrich von Stein.

À Nice, en janvier 1885, il écrit la quatrième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Il le fait paraître à ses frais vers la fin mars en tirage limité à 40 exemplaires.

Le 22 octobre 1887, Nietzsche, venant de Venise, arrive à Turin. Il s’installe à la Pension de Genève. Commence une phase où Nietzsche se retourne sur sa vie et son œuvre : “Dix ans de maladie, plus de dix ans ; et pas simplement une maladie pour laquelle il existe des médecins et des remèdes. Quelqu’un sait-il seulement ce qui m’a rendu malade ? Ce qui, des années durant m’a tenu au seuil de la mort, et appelant la mort ? Je n’en ai pas l’impression. […] Ces dix dernières années que j’ai derrière moi m’ont fait amplement apprécier ce que cela signifie d’être seul, isolé à ce point. […] Pour n’en retenir que le meilleur, cela m’a rendu plus indépendant ; mais aussi plus dur, et plus contempteur des hommes que je ne le souhaiterais moi-même”. (Lettre à Overbeck, 12 novembre).

Il écrit beaucoup, avec le sentiment de la tâche accomplie ou sur le point de l’être : “[…] je sais ce qui est fait, et ce qui est définitivement réglé : c’est un trait qui est tiré sous toute mon existence jusqu’alors : – voilà le sens des dernières années. Sans doute, par cela même, l’existence que j’ai menée jusqu’ici a révélé ce qu’elle était réellement – une simple promesse”. (Lettre à Peter Gast, 20 décembre).

Il lit Montaigne, Galiani, le Journal des Goncourt. Le 26 novembre, il reçoit une lettre de Georg Brandes : “Vous faites partie du petit nombre d’hommes avec qui j’aimerais causer”.

Vers la fin de l’année, Nietzsche retombe dans la dépression : “[…] le poids de mon existence pèse à nouveau plus lourd sur mes épaules ; presque pas un jour entièrement bon ; […]” (Lettre à Overbeck, 28 décembre).

Néanmoins, dans les mois qui suivent, qu’il passe à Nice, il travaille beaucoup et annonce à Gast, dans une lettre du 13 février 1888, qu’il a terminé la mise au propre du premier livre de l’Essai d’une inversion des valeurs. (cf. Cahiers WII 1, WII 2, WII 3). Il lit Plutarque, Baudelaire, Dostoïevski, Tolstoï, Renan, Benjamin Constant. Sa célébrité s’accroît : Carl Spitteler fait des comptes rendus des livres de Nietzsche dans le Bund de Berne, et Georg Brandes fait des conférences sur la pensée de Nietzsche à Copenhague.

Il quitte Nice le 2 avril, et se rend en pèlerinage à Gênes le 4, avant de parvenir à Turin, ville “pour les pieds comme pour les yeux, un lieu classique !” (Lettre à Gast, 7 avril). Il rédige le Cas Wagner et travaille toujours autant (cf. Cahiers WII 5, WII 6). Son humeur est particulièrement joyeuse, “il souffle ici un air délicieux, léger, espiègle, qui donne des ailes aux pensées trop lourdes…” (Lettre à Gast, 1er mai).

À Sils-Maria depuis le début du mois de juin, sa santé se dégrade de nouveau. Il se diagnostique un épuisement nerveux général incurable en partie héréditaire (Lettre à Overbeck, 4 juillet). Il s’occupe de l’impression du Cas Wagner et élabore un dernier plan de la Volonté de puissance. Essai d’une inversion de toutes les valeurs daté du 29 août. Il lit la Vie de Richard Wagner par Ludwig Nohl, et Rome, Naples et Florence de Stendhal qu’il admire. Il passe quelques semaines avec son amie Meta von Salis. Richard Meyer, un étudiant d’origine juive, lui offre anonymement 2000 marks. Nietzsche emploie alors toutes les ressources dont il dispose pour faire imprimer ses livres et se plaint des pratiques douteuses de certains éditeurs : “Mais je suis en guerre : je comprends que l’on soit en guerre avec moi”. (Lettre à Spitteler, 25 juillet). Il restera à Sils-Maria jusqu’au 20 septembre.

Après un voyage difficile, Nietzsche arrive de nuit à Turin. Le Cas Wagner paraît alors, tandis qu’il travaille avec Gast à l’impression du Crépuscule des Idoles et que le manuscrit de L’Antéchrist est prêt pour l’impression le 30 septembre.

Nietzsche s’effondre le 3 janvier 1889 à Turin. Alors qu’il croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval, il s’approche de l’animal, enlace son encolure et éclate en sanglots : Nietzsche a définitivement quitté l’humanité. Overbeck, alerté par des lettres délirantes de Nietzsche, accourt le 8 janvier. Nietzsche chantait et hurlait sans cesse depuis plusieurs jours, prétendant être le successeur de Napoléon pour refonder l’Europe, créer la “grande politique”. Vu l’état extrême d’agitation de Nietzsche, Overbeck se fait aider d’un dentiste bâlois de passage à Turin, qui pour le calmer lui fait croire qu’à Bâle on prépare les festivités et les cérémonies qu’il croit lui être dues. Au départ de la gare de Turin, Nietzsche veut haranguer la foule ; on lui fait comprendre que ce n’est pas digne d’un homme de son rang.

Arrivé à Bâle, on le conduit dans une clinique d’aliénés dont le directeur s’était entretenu avec Nietzsche sept ans plus tôt. Nietzsche se rappelle en détail cette rencontre, mais ne se rend pas compte qu’il est dans un asile d’aliénés – il remercie pour le bon accueil qui lui est fait.

Au début de cette folie, Nietzsche semble s’identifier aux figures mythiques et mystiques de Dionysos et du Christ, symboles pour lui de la souffrance et de ses deux interprétations les plus opposées. Il parle constamment et chante beaucoup, se rappelant encore ses compositions musicales et ses poèmes. Selon le témoignage de son ami Overbeck venu le chercher à Turin, il est alors encore capable d’improviser au piano de bouleversantes mélodies ; pendant quelque temps, il sera encore capable de tenir des conversations, mais celles-ci, selon son ami Overbeck, sont stéréotypées et Nietzsche ne semble capable que d’évoquer certains souvenirs. Il prononcera encore quelques phrases, comme ce jour où, sur une terrasse ensoleillée, il s’adresse à sa sœur : “N’ai-je pas écrit de beaux livres ?” ; il notera encore quelques phrases plus ou moins cohérentes comme celle-ci : “Maman, je n’ai pas tué Jésus, c’était déjà fait”. Sa mère était en effet très pieuse, et les différends de Nietzsche avec elle en matière de religion remontaient à l’adolescence. Puis, au bout de quelques années, il sombre dans un silence presque complet jusqu’à sa mort. Quand Overbeck le revoit pour la dernière fois, en 1892, Nietzsche lui apparaît dans un état végétatif.

Il est soigné par sa mère, puis par sa sœur revenue d’Amérique du Sud, jusqu’à sa mort, le 25 août 1900.

Nietzsche aurait contracté la syphilis. La syphilis de Nietzsche serait une légende inventée par un critique, Lange-Eichbaum, après la Seconde Guerre mondiale.

Des études récentes, peu crédibles (?), penchent pour un cancer du cerveau. Récemment, un médecin, le docteur Leonard Sax, directeur du Montgomery Centre for Research in Child Development, a montré que Nietzsche avait en réalité une tumeur cérébrale. L’autopsie du père de Nietzsche avait déjà montré la présence d’une tumeur au cerveau. Les témoignages rassemblés par Janz montrent que plusieurs proches de Nietzsche étaient des “originaux”, et quelques-uns malades des nerfs. On peut donc également évoquer une affection psychiatrique ou une pathologie neurologique au travers de ces antécédents. Nietzsche a également rapporté le témoignage de sa tante Rosalie, selon laquelle le père de Nietzsche a soudain été atteint de troubles mentaux, qu’il est devenu incapable de parler, avant de mourir quelques mois plus tard.

Certains évoquent le fait que les proches de Nietzsche lui ont fourni des drogues dangereuses pour soigner ses maux de tête ; il apparaîtrait que ces drogues non seulement provoquent une dépendance très forte, mais présentent des risques de psychose toxico-induite.

Cette dernière explication est une invention de la sœur du philosophe ; elle a également caché le fait que Nietzsche aurait contracté la syphilis, et a falsifié le témoignage de Nietzsche sur son père afin de dissimuler la possibilité d’une maladité héréditaire (elle a prétendu que leur père avait fait une chute, ce qui est formellement contredit par les lettres de leur mère datant de l’année d’agonie de son mari).

Il semble, d’après les travaux d’Otto Binswanger, qui s’est occupé de lui lors de son internement, que Nietzsche ait présenté une démence sénile : Maladie de Binswanger, comparable à la leucoaraïose, ce qui va dans le sens des propos de Franz Overbeck, quand il le revoit pour la dernière fois, en 1892, Nietzsche lui apparaîssant dans un état végétatif.

Pendant cette période, les œuvres de Nietzsche commencent à être connues dans toute l’Europe. Sa sœur crée le Nietzsche-Archiv en 1894.

Sa sœur Elisabeth, que Nietzsche aimait profondemment jusqu’à ce qu’elle se marie avec un antisémite virulent, Bernhard Förster, était une fervente admiratrice de Guillaume II. Par la suite, ayant adhéré au parti nazi et rencontré Hitler (qu’elle a soutenu comme elle a soutenu Mussolini), elle utilisera et manipulera certains extraits des textes de Nietzche après sa mort afin de soutenir une cause nationaliste et antisémite. Elle inventera la légende de La Volonté de puissance, un livre que Nietzsche n’aurait pas eu le temps d’achever.

Elle a également écrit plusieurs livres sur son frère, mis en cause pour leur caractère hagiographique. La critique historique a établi qu’Elisabeth a procédé à des falsifications des œuvres de jeunesse, des lettres et des fragments posthumes de son frère. Bien des textes demeurent aujourd’hui encore douteux. Ainsi, lorsque Nietzsche écrit dans un fragment que l’importance de Napoléon est restreinte par les nationalismes qu’il a suscité, Elisabeth corrige le texte et lui fait dire que l’importance de Napoléon est justifiée par ces nationalismes.

Selon Carol Diethe, biographe de Elisabeth Förster-Nietzsche, cette dernière s’est attachée à se venger de son frère, en le faisant passer pour un antisémite et un précurseur du nazisme, parce que Nietzsche ne lui a jamais pardonné d’avoir détruit ses relations avec Lou Andreas-Salomé.

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