“Twentieth century architects should be building adventures.”

(“Les architectes du XXème siècle devraient être en train de construire des aventures”)
Les Situationistes

Texte original :
“Les urbanistes du XXe siècle devront construire des aventures”.

L’Internationale situationniste (IS) était une organisation révolutionnaire désireuse d’en finir avec le malheur historique, avec la société de classes et la dictature de la marchandise, se situant dans la filiation de différents courants apparus au début du XXème siècle, notamment de la pensée marxiste d’Anton Pannekoek et de Rosa Luxemburg, du communisme de conseils, ainsi que du groupe Socialisme ou barbarie (Claude Lefort, Cornelius Castoriadis notamment) dans les années 1950. En ce sens, elle pourrait être apparentée à un groupe d’ultra-gauche. Mais elle représentait à ses débuts l’expression d’une volonté de dépassement des tentatives révolutionnaires des avant-gardes artistiques de la première moitié du XXème siècle, le dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme.

Formellement créée en juillet 1957 à la Conférence de Cosio di Arroscia, l’Internationale situationniste est née du rapprochement d’un ensemble international de mouvements d’avant-garde, dont l’Internationale lettriste (elle même issue d’une rupture avec le Lettrisme de Isidore Isou), le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, le Comité psychogéographique de Londres et un groupe de peintres italiens. Son document fondateur, Rapport sur la construction de situations…, a été rédigé par Guy Debord en 1957. Dans ce texte programmatique, Debord pose l’exigence de “changer le monde” et envisage le dépassement de toutes les formes artistiques par “un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne”.

L’un des principaux objectifs de l’Internationale situationniste était l’accomplissement des promesses contenues dans le développement de l’appareil de production contemporain et la libération des conditions historiques, par une réappropriation du réel, et ce dans tous les domaines de la vie. Le dépassement de l’art fut son projet originel.

Aux débuts, les Situationnistes ont parler d’eux par l’utilisation du calembour comme arme politique. Montant en une soirée de fausses expositions de peintures contemporaines, peintes la veille en riant et en buvant des bières, applaudies au premier degré par toute l’intelligentsia snob et bourgeoise faisant l’opinion, ils ont tenté de démontrer l’inanité et le superficiel d’une culture bourgeoise convenue prise à ses propres pièges. De la même manière, inventant des artistes new-yorkais ou allemands totalement imaginaires, ils ont traîné un tout Paris “admiratif” à de magnifiques expositions de sculptures constituées de vélos volés la veille !

Puis l’IS s’est rapidement orientée vers une critique de la société du spectacle, ou société “spectaculaire-marchande”, corroborée d’un désir de révolution sociale. L’année 1962 voit la scission entre “artistes” et “révolutionnaires” et l’exclusion des premiers.

D’un point de vue organisationnel, l’IS conserve la position très marxiste d’un parti théorique représentant le plus haut niveau de conscience révolutionnaire. La théorisation de cette position ne se fera qu’assez tardivement dans la Définition Minimum des Organisations révolutionnaires (IS n°11), adoptée par la 7°Conférence de l’IS en 1967, qui sera en France l’une des références du conseillisme d’après mai 1968, et en 1969 dans les Préliminaires sur les conseils et l’organisation conseilliste (IS n°12).

Le projet situationniste repose sur :

  • le communisme de conseils : lutte révolutionnaire pour l’abolition des États et du capitalisme et l’instauration de l’autogestion généralisée par le pouvoir des conseils ouvriers (démocratie directe). Les situationnistes luttent avant tout pour une société égalitaire débarrassée des rapports marchands, c’est-à-dire pour le communisme.
  • la révolution de la vie quotidienne, projet libertaire et hédoniste que l’on pourrait résumer par ce slogan : “Vivre sans temps mort et jouir sans entrave”.

La révolution de la vie quotidienne ne peut se faire que dans le cadre de l’autogestion généralisée, sur des bases égalitaires, et en supprimant les rapports marchands. Elle s’appuie sur plusieurs idées :

  • l’abolition du spectacle en tant que rapport social ;
  • la participation des individus (refus des représentations immuables) ;
  • la communication (refus des médiations en tant que séparées) ;
  • la réalisation et l’épanouissement de l’individu (opposés à son aliénation) : le libre usage de soi-même est un des aspects de cet épanouissement, mais globalement, la subjectivité radicale de chacun-e est censée se développer dans le refus des contraintes de la rentabilité, et ce dans tous les domaines, tout en gardant la responsabilité de ses actes ;
  • l’abolition du travail en tant qu’aliénation et activité séparée de la vie qui va, résumée par un slogan, que Guy Debord s’attribue, écrit à la craie sur un mur du quai aboutissant sur la Seine de la rue de Seine en 1952 (à Paris) : “Ne travaillez jamais” ;
  • le refus de toute activité séparée du reste de la vie quotidienne : les situationnistes luttent pour l’abolition de l’art contemplatif, des loisirs en tant que séparés de la vie de tous les jours, de l’Université et pour la réunification de toutes les activités humaines : la fin de la division du travail et des séparations entre les différentes sciences. Ils ne font ainsi que reprendre le projet communiste de Marx : l’autogestion communiste permet à l’activité de production de ne plus être un travail et de fusionner avec toutes les autres activités humaines sous une forme artistique et poétique. Ainsi, l’activité de production n’est plus séparée de la réalisation individuelle, des loisirs et de la sexualité. De manière plus générale, le projet situationniste aspire à ce que toutes les activités humaines prennent une forme poétique : celle de la libre création de situations par les individus.

Pour décrire le stade moderne du capitalisme, Guy Debord réutilise le concept de “spectacle” évoqué par Marx. Ce concept a plusieurs significations. Le spectacle est avant tout l’appareil de propagande du pouvoir capitaliste, mais c’est aussi “un rapport social entre des personnes médiatisé par des images”.

“Le spectacle est la religion de la marchandise”

Il apparaît avec la société de consommation, dans les années 1930. Guy Debord distingue trois formes de spectacle, dont la dernière succède aux deux autres :

  1. le spectaculaire concentré des sociétés totalitaires (capitalisme d’État) ;
  2. le spectaculaire diffus des sociétés libérales ;
  3. le spectaculaire intégré, qui est la fusion des deux premiers dans le cours de l’histoire. Anticipant ainsi la chute des démocraties socialistes et leur intégration dans le système capitaliste global il offre une première définition de la post-politique.

Alors qu’en Union soviétique et dans les pays de l’Est le spectacle se concentre sur la personne du dictateur (Staline puis Khrouchtchev puis Brejnev), le spectacle se présente dans les sociétés libérales occidentales de manière diffuse, sous la forme de marchandises qui contiennent en elles-mêmes toute la propagande de l’idéologie capitaliste. Guy Debord observe que dans les années 1980 les deux formes de spectacle ont fusionné sous la forme du “spectaculaire intégré” : désormais, le spectacle n’est plus seulement dans la marchandise, les rapports sociaux auxquels elle prédispose ou dans la simple propagande du pouvoir, “désormais, le spectacle est présent partout”. Il régit tout dans les relations entre les personnes, puisque désormais tous les rapports sociaux tendent à devenir des rapports marchands : les rapports sociaux ne sont plus que des rapports de seuls signifiants, autrement dit de simulacres. Ils sont eux-mêmes des simulacres.

Au-delà même des rapports sociaux, le spectaculaire intégré est présent dans les choix de l’architecture, la géographie, le modelage des paysages, des consciences, la falsification de la nourriture et même la dégradation de la nature (pollutions diverses, radioactivité, réchauffement climatique, organismes génétiquement modifiés).

De nos jours, plusieurs organisations du mouvement altermondialiste puisent une partie de leurs idées dans la philosophie situationniste. Des groupes comme Antipub ou des écrivains comme Naomi Klein affirment s’inspirer des écrivains situationnistes.

L’Internationale situationniste produit ses travaux théoriques dans sa revue Internationale situationniste et surtout dans deux livres : Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations (1967), de Raoul Vaneigem et La société du spectacle (1967), de Guy Debord.

La revue Internationale situationniste a également été rédigée par Guy Debord, Mohamed Dahou, Giuseppe Pinot-Gallizio, Maurice Wyckaert, Constant, Asger Jorn, Helmut Sturm, Attila Kotanyi, Jørgen Nash, Uwe Lausen, Raoul Vaneigem, Michèle Bernstein, Jeppesen Victor Martin, Jan Stijbosch, Alexander Trocchi, Théo Frey, Mustapha Khayati, Donald Nicholson-Smith, René Riesel, René Viénet, etc. 12 numéros ont été publiés entre 1958 et 1969. Cette revue était un terrain d’expérimentation discursif et également un moyen de propagande.

Tout en étant surtout un groupe de théoriciens, l’Internationale situationniste s’est illustrée par sa pratique dans deux occasions :

  • À Strasbourg, en 1967, un an avant la grève généralisée en France, en “prenant le pouvoir” dans la section locale de l’UNEF, et en utilisant celle-ci pour éditer De la Misère en Milieu Etudiant qui allait connaître par la suite de multiples rééditions.
  • À Paris lors de la grève générale de mai 1968, notamment par son appel à la grève générale du 16 mai, lancé de la Sorbonne. En mai 68, l’Internationale situationniste s’élargit à travers le Comité Enragés-Situationnistes et surtout ensuite dans le Conseil pour le Maintien des Occupations (CMDO), qui donnera naissance à différents groupes “pro-situs”. Lorsque le CMDO se dissout – les usines n’étant pas occupées – l’Internationale situationniste se reconstitue en tant que telle (groupe de théoriciens), avant de s’auto-dissoudre en pleine crise interne, après une série d’exclusion qui la ramenaient à sa plus simple expression. Plusieurs de ses ex-membres à commencer par Guy Debord auront un rôle majeur dans l’apparition des Éditions Champ Libre.

Les positions fondamentales développées dans l’Internationale situationniste peuvent se résumer par cet extrait de la Définition Minimum des Organisations Révolutionnaires, adoptée par la 7ème conférence de l’Internationale situationniste et reproduite dans le n°11 de la revue :

“Considérant que le seul but d’une organisation révolutionnaire est l’abolition des classes existantes par une voie qui n’entraîne pas une nouvelle division de la société, nous qualifions de révolutionnaire toute organisation qui poursuit avec conséquence la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révolutions prolétariennes de ce siècle… Elle (l’organisation) critique radicalement toute idéologie en tant que pouvoir séparé des idées et idées du pouvoir séparé”.

Bien qu’auto-dissoute en 1972, l’Internationale situationniste reste aujourd’hui un mouvement peu ou mal étudié, notamment en raison de sa place significative dans l’histoire de la pensée de la politique et dans l’histoire des théories artistiques ainsi que par l’actualité de son discours critique. Les situationnistes ne reconnaissent pas non plus la propriété intellectuelle.

Dans ce sens, n’importe qui pourra toujours se dire situationniste (ou disons, s’approprier et user théoriquement et pratiquement, ou idéologiquement, des idées situationnistes), à condition bien sûr de critiquer l’Internationale situationniste. Car un situationniste qui ne critiquerait pas les situationnistes n’en serait pas un : là réside la différence entre les situationnistes et ceux qu’ils dénonçaient eux-mêmes sous le terme de “pro-situs” (les adeptes de l’idéologie figés dans le “situationnisme”). En effet, le concept de “situationnisme” a toujours été dénoncé par les situationnistes, en tant qu’il sous-entendrait l’existence d’une idéologie situationniste avec ses dogmes et sa doctrine, ce qui est le contraire de la théorie situationniste, qui repose sur la critique permanente et le dépassement. En 1972, l’Internationale situationniste était devenue une forme d’organisation dépassée mais surtout à dépasser car, selon elle, elle avait achevé son rôle historique. Les membres de l’IS ont donc décidé de dissoudre leur organisation cette année-là. En 1974 et ensuite, des anciens membres exclus de l’Internationale situationniste ont alors créé l’Antinationale situationniste, les nexialistes, etc.

La théorie situationniste a eu une influence extrême sur les Manics.

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